Notes sur le vaisseau-fantôme, alias G6 + 1

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Une nouvelle guerre qui ne promet aucun répit


Notes sur le vaisseau-fantôme, alias G6 + 1


28 mai 2017 – A l’origine, le Groupe des Six de 1975 rencontrait si bien l’intention globalisante de Giscard d’Estaing d’une sorte de “nouvelle-OTAN” pour les vrais durs du progressisme globalisé sans la nuée des petits États satellites toujours ronchonneurs. Ces vrais durs étaient invités à voir la politique par la longue-vue de l’économie, tandis que le même Giscard, toujours habiles, réussirait également à institutionnaliser dans un cadre transatlantique ses liens avec le chancelier Schmidt et la pérennité de l’Europe. Il serait quitte enfin et une fois pour toutes, et les autres avec lui, de l’ombre exaspérante du général de Gaulle. Le Groupe des Six devint G7 avec le Canada, puis G8 avec la Russie à la fin du siècle, vingtième du nom.


Tout semblait devoir tenir désormais en place, lorsque les événements en décidèrent autrement. Au contraire, le G8 rétrograda en devenant l’instrument de la “Punition Divine” avec l’exclusion en 2014 de la Russie envahisseuses de Crimée et tourmenteuse d’Ukraine ; on attendrait désormais et dans les plus brefs délais, sourire de confiance aux lèvres, prières, autoflagellation et contrition russes pour tenter de réintégrer le vaisseau-amiral de la contre-civilisation. Mais les Russes s’en fichent et le G7 devenu G8 redevint effectivement G7.


Le G7 devenu G6+1



Désormais, torpille supplémentaire mais en vérité torpille à tête nucléaire, le G7 a rétrogradé encore en G6 + 1. Le vaisseau-amiral à des allures de vaisseau-fantôme. A bord, ce n’est pas la mutinerie, non, c’est plutôt le désordre complet ; cadeau de l’oncle Sam, version ultime de l’American Nightmare.



Ce qui semblait en 2014 être devenu après tout, par le regroupement stratégique et magique des élites grâce à la conduite éclairée du multiculturel président Obama, une représentation sérieuse du bloc-BAO particulièrement contre la Russie jusqu’au retour du brigand dans le droit chemin, cette chose est donc devenue, par la disgrâce du président Trump, un enclos sauvage où le désordre antagoniste monté à l’OTAN s’est transformé en un corral de personnages indomptés où s’exprime une rancœur sauvage et sans pitié. Donald Tusk, président de l’UE, dit qu’il n’y a jamais eu de G7 aussi dur depuis longtemps ; “depuis toujours“, corrigera-t-on, Tusk n’étant pas assez senior pour témoigner de tous les G7, mais nous-mêmes l’étant assez pour en assurer les archives à cet égard et renforcer son jugement jusqu’à l’absolu. D’ailleurs, Tusk, bien qu’encore junior, est un visionnaire.


Qu’importe, le G7 n’a fait que suivre, confirmer et parapher le sommet de l’OTAN et la rencontre accessoire de la délégation US avec la junte dirigeante de l’UE, – et ainsi la situation est-elle jugée gravissime entre les deux conjoints de la grande union transatlantique. « Le système international d’alliances créé après la Seconde Guerre mondiale est en train de se désintégrer, écrit, sans tristesse excessive, le site WSWS.org le 27 mai 2017. Cette réalité est déployée dans toute sa force au sommet du G7 qui se termine ce samedi à Taormina, en Sicile. Le président du Conseil Européen Donald Tusk a observé en marge de l’une des réunions, qu’“Il ne fait aucun doute que cela sera l’un des sommets du G7 les plus durs qui ait jamais eu lieu”. »


Dissolution accélérée de l’apparat impérial


Passons un instant à observer les choses par le petit bout de la lorgnette parce que, comme ils disent, “the devil is in the detail” (les Français disent, Macron regnante, “le bon Dieu est dans les détails”). L’exemple des réunions de Bruxelles (surtout sommet de l’OTAN, puis quelques broutilles avec l’UE) est extrêmement parlant pour qui sait écouter... Nous voulons parler de l’apparat, la “communication” dans son sens le plus pompeux des attitudes, des poses, des mouvements collectifs le plus souvent en fonction des règles non écrites mais impératives, tout cela qui domine aujourd’hui où la forme écrase la substance puisque la substance est proche du non-être, où l’image en dit dix fois plus que la parole aseptisée. Exemple très typique dans cette appréciation des détails de forme et de réflexes psychologiques d’une source fort aimable : « Pour les sommets de l’OTAN, la coutume impérative quand le président US débarque, c’est que tout s’arrête, que plus personne ne bouge. Si l’on est toilettes, on se coince soi-même dans les toilettes et l’on n’a qu’à prendre son mal en patience... Cette fois-ci, pas du tout, on a continué à bouger alors que Trump sortait de sa limousine ultra-blindée, on a continué à mettre en place certaines dispositions, les journalistes se déplaçaient, etc... » Bref, Trump aussi bien qu’un autre, les USA pas plus que les autres.


Les divers services de sécurité US, notamment le Secret Service du président, malgré la préparation habituelle commencée une semaine auparavant, ont été mauvais comme des cochons. Ils ont fait des fautes énormes. Après avoir débarqué Trump, la limousine US est restée un moment sur place alors qu’elle devait dégager le plus vite possible. (Cela explique que Macron, qui suivait derrière, est arrivé en retard et qu’on l’ait vu se diriger, seul, vers le groupe de ses frères d’armes déjà rassemblés. Un fonctionnaire français de la com’ de l’OTAN l’accompagnait, et Macron remarqua, parlant de l’apparat, combien « c’est impressionnant » ; encore jeune, enfin...) Il y eut aussi du désordre avec les journalistes et photographes US toujours aussi nombreux et pleins d’opulence mais qui baladaient un air désolé et contrit, l’excuse à la bouche, plutôt que leur arrogance habituelle...


Tout ça, qui fait grand désordre et destitue les USA de leur rang de sacro-saint, c’est à cause de Trump ? demande-t-on à la source aimable. « Pas sûr du tout... Surtout, on a l’impression, avec les Américains, d’une machine qui est à bout de souffle, toujours aussi énorme, en apparence écrasante certes, mais de moins en moins efficace, presque paralysée, accumulant les erreurs, incapable de suivre sa planification... » Bien sûr, il ne s’agit que de communication et d’apparat, remarqueront les esprits forts ; mais non, il s’agit bien d’une machine où la communication a sa place, ô combien importante, et ces petits “détails” montrent bien que le diable est à l’œuvre et que la machine pseudo-impériale n’en peut plus.


Dans ce cas, Trump est un symptôme, à l’égal des ratés d’organisation du sommet, côté US, pour nous dire l’essentiel : la crise profonde, abyssale, la crise terminale du pouvoir de l’américanisme dans toutes ses manifestations, intra-muros à Washington D.C. où n’importe où ailleurs qui soit annexé à l’“empire”. « D’ailleurs, sauf à l’OTAN où on fait encore gaffe, c’est partout la même chose aujourd’hui dans cette sorte d’événements. On affiche ouvertement le mépris qu’on éprouve pour les Américains. »


Trump solitaire et impitoyable


On en tirerait alors comme conclusion que les USA s’effacent et acceptent la domination des autres, et bien entendu l’on se tromperait complètement. On pourrait dire bien entendu que ce Trump est insupportable et l’on n’aurait pas tort du point de vue du Système, mais l’on n’aurait encore rien réglé par rapport aux événements tels qu’ils se déroulèrent. Trump fut tout simplement infernal, du point de vue de ses alliés et de ce qui fait en général la belle cohésion du bloc-BAO et du Système ; bref, c’est lui, le pestiféré, le cancre, qui mena la danse, la Java du Diable comme disait notre “fou chantant”.


• A l’OTAN, il [Trump] n’avait qu’un mot à la bouche, y compris pendant les discours solennels où il est de coutume de se féliciter de l’existence de l’OTAN et de la merveilleuse cohésion des alliés, et où il est donc de coutume de laisser le linge sale de côté ; et ce mot bien trumpiste : l’argent, le fric, les sous que les alliés doivent aux USA pour que cette généreuse puissance assurent leur défense. Généreux, les USA ? Une défense contre qui ? Une défense, et pas plutôt une occupation comme un envahisseur vous occupe, avec tous les clins d’yeux qui vont avec (la NSA comme chez elle, la nécessité d’acheter des armes US et d’aider la CIA à faire ses cochonneries) ? Lorsqu’on commence à tirer une maille c’est tout le tricot qui vient, et l’OTAN d’apparaître pour ce qu’elle est, glorieusement inutile sinon pour le racket de qui-vous-devinez.


• ... D’autant que, horreur, le président Trump est le premier président US à n’avoir pas réaffirmé dans un de ses discours du sommet l’engagement US de respecter l’Article 5 du Traité fondateur sur l’aide à apporter à un pays-membres en cas d’attaque. (Il est arrivé à Trump de préciser, moitié-joking mais avec Trump sait-on jamais, qu’il n’appliquerait l’Article 5 que si le pays attaqué avait réglé ses dettes aux USA.) Voici un exemple des réactions-Système, ce que nous en dit le FT (Financial Times) :


« Mr Trump’s failure to endorse the alliance’s mutual defence clause came as a shock. Nicholas Burns, who was US ambassador to Nato on 9/11, described it as a “major mistake”, noting on Twitter that “every US president since Truman” has pledged support for Article 5. “Not so Trump today at Nato”. »


• Une obsession, en général plutôt anti-germanique : une pression impitoyable sur les exportations des amis vers les USA. Les Allemands sont “bad, very bad”, a dit Trump à Junker, précisant qu’on ferait ce qu’il faudrait pour stopper le flot de millions de BMW, d’Audi, de Volkswagen et de Porsche aux USA. Il a répété la chose dans le même sens au G6+1, seul contre tous et s’en fichant éperdument. Il refusé d’entériner le traité de Paris sur les émissions de CO2, là aussi seul contre tous et là aussi s’en fichant éperdument. La colère de la chancelière Merkel et de fer fut considérable : l’on ne mâche pas ses mots entre amis... Voici une partie de ce que les lecteurs de ZeroHedge.com ont pu lire à ce propos :


« Needless to say, Merkel who had hoped to leave the Saturday summit with the G-7 agenda endorsed by everyone, including Trump, was furious at the US president. “The whole discussion about climate has been difficult, or rather very unsatisfactory”  German Chancellor Angela Merkel told reporters Saturday. Here we have the situation that six members, or even seven if you want to add the EU, stand against one. That means there are no signals until now whether the U.S. will remain in the Paris Agreement or not. We have therefore not talked around it but made clear that we the six member states and the EU remain committed to the goals of the agreement.”


» The unhappy German continued: "The fact that we have not been able to make progress here is of course a situation in which you have to say that there is no common support for an important international agreement. This Paris Agreement is not simply any old agreement, but it’s rather a core agreement.” She concluded by noting the unprecedented breach of agreement within the ranks, perhaps a first in G-7 history “There is right now no agreement. But we have made very clear that we are not moving away from our positions.”


» Moments later, the final declaration released a just as stunning statement, which said that the U.S. was "not in a position to join consensus" on climate change. To be sure, its wasn't just Merkel who was displeased with Trump. According to Politico, while he avoided any major gaffes or serious diplomatic breaches, Trump’s lack of rapport with European leaders raises serious questions about his ability to effectively team up with critical U.S. allies.


• Un officiel de l’UE résuma le climat de ces réunions (OTAN, UE, G6+1) : « C’est comme lorsqu’il y a un nouvel élève en classe, un cancre que personne ne peut encaisser. Vous vous conduisez poliment devant les profs, c’est-à-dire les médias, mais le reste du temps vous le laissez de côté parce qu’il est trop différent, il est incompréhensible, vous n’avez rien à lui dire » Il faut ajouter pour être complet qu’en vérité le cancre s’en fout : il est près du radiateur et il martyrise le chat de la prof.


Eh bien, nous ferons sans lui


On dit (le Süddeutsche Zeitung) que l’UE, n’ayant plus aucun espoir ni d’un accord de type TTIP ni de faire bouger d’un iota l’attitude America First de Trump mais aussi de plus en plus de l’establishment washingtonien lui-même, donc que l'UE est en train de négocier nombre d’accords de libre-échange avec des régions et des pays divers (le Japon, Singapour, le Vietnam, etc.). L’UE se pose en leader mondial et globalisé du libre-échange et de “frontières ouvertes”, contre les USA évidemment, mais aussi, – étrange circonstance après tout, – contre une partie de plus en plus importante de sa population et même des directions de certains États-membres.


Quelle étrange situation où chacun s’enferme dans des positions non seulement inconciliables entre elles, mais intenables en elles-mêmes et d’ailleurs en contradiction avec elles-mêmes puisqu’après tout, et pour prendre l’exemple ultime, ce sont les USA, à l’origine de cette séquence, qui ont imposé au monde entier, depuis Bretton Woods, la philosophie du libre-échange et la globalisation qui va avec. Mais que croyez-vous que tous ces gens aient à faire de la cohérence des situations historiques, de la logique des causes à effets, de la considération des choses qui furent érigées en principes ?


La position de Trump


Certains parmi les compères européens, essentiellement les croyants dans la religion transatlantique et globalisée, pourraient se dire et croire qu’il suffit après tout d’attendre la marginalisation complète de Trump, sa mise au pas par le Deep State, sa destitution, etc., – demandez le programme. Cela suppose que Trump est complètement isolé et assiégé à Washington D.C. et que le Deep State le hait comme le haïssent les amis européens. Il y a peut-être erreur sur le casting, comme sur le scénario...



Que Trump ait été mis au pas par le Deep State, cela se discute ; il y a du pour et du contre, selon les moments et les politiques, et l’on hésite à se prononcer ; il est bien entendu que Mattis (Pentagone) et McMaster (NSC) sont des représentants du Deep State auprès de Trump, et à certains moments ils semblent le contrôler complètement, mais à d’autres moments c’est Trump qui les contrôle et leur impose certaines choses. Notre sentiment est finalement que le désordre à Washington D.C. est partout, y compris au sein du Deep State. Trump n’est pas le responsable et le créateur du désordre ; il est en soi, comme une sorte d'ontologie, le désordre du pouvoir washingtonien, symbole et symptôme du désordre à la fois. Par conséquent, on le hait et on l’accepte à la fois à Washington D.C. et persiste le désordre par conséquent.



Sitôt revenu à Washington D.C., Trump va reprendre sa guerre personnelle contre les médias de la presseSystème, le parti démocrate et les progressistes sociétaux dans le cadre de l’increvable Russiagate. Il est même question de créer une War Room contre la presseSystème, comme si on faisait la guerre, et qui serait essentiellement contrôlée par Bannon et Kushner (ce dernier mis en cause par le FBI pour ses contacts avec les Russes et qu’on dit sur le départ, mais couvert par McMaster qui juge son initiative très correcte, – là aussi, demandez le programme, projection en permanence du film “Désordre à Washington D.C.”).


... Mais triomphe (très-temporaire) de Trump ?


Par contre, dans ce complet bordel, il nous semble qu’un consensus émerge, correspondant aux intérêts de chacun et au sentiment du public. Ce consensus est le produit d’une évolution dans laquelle le Deep State est finalement partie prenante, comme s’il restait une toute petite parcelle d’“intérêt général” : la position ultra-dure de Trump sur les questions du commerce et des relations économiques avec les alliés, cette attitude de America Firster réduite à l’économie, a tout pour faire l’unanimité, le seul domaine liant les uns aux autres dans le chaudron de Washington D.C. et empêchant une action brutale d’un côté ou de l’autre, et donc contribuant paradoxalement à faire perdurer la situation de désordre régnant dans les autres domaines. Si l’on veut prendre cette appréciation d’un autre point de vue, on dira que c’est la seule chose qui unit encore Washington D.C. et empêche le pouvoir américaniste de sombrer dans l’anarchie et de se dissoudre dans la mémoire des gloires enfuies.


Cela n’empêche en aucune façon le reste des facteurs, tous facteurs de désordre, de se développer, et donc le désordre général de progresser. Par conséquent, nous considérons le sort général du pouvoir de l’américanisme largement réglé. En attendant ou disons dans l’attente impatiente du destin ultime, notre sentiment est que le resserrement va être de plus en plus fort autour de Trump, uniquement pour ce domauine, – dans son attitude revendicative vis-à-vis des alliés, cela au nom de la vertu américaniste, c’est-à-dire de la narrative selon laquelle les alliés, l’Allemagne en premier, ont honteusement profité de la générosité US, et s’il faut rétablir une globalisation libre-échangiste équitable, il faut que l’Allemagne et les alliés payent de toutes les façons possibles.


Ce pour quoi il ne faut attendre aucun répit dans la guerre qui vient de s’ouvrir, et ce pour quoi il faut effectivement féliciter l’improbable Donald Tusk pour ses dons de visionnaire : certes, les USA sont l’une des grandes menaces que l’UE doit affronter, bien aussi grande que la Russie, Daesh ou la Chine. Bien plus grande, d’ailleurs... Pleurez, valseuses, le beau temps d'avant où nous nous sommes tant aimés.



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