Montréal, une brève capitale fédérale

L'âme des peuples se trouve dans leur histoire



Karim Benessaieh La Presse - Montréal a été le berceau de la démocratie au Canada, mais ne s'en souvient pas. Des fouilles archéologiques, les plus importantes des 20 dernières années dans la métropole, ont permis de retracer ce pan d'histoire oubliée et de déterrer les premiers objets, que La Presse a pu contempler. Ils racontent à leur façon la brève histoire du premier Parlement du Canada-Uni, pendant les six ans où Montréal a eu droit au titre de capitale.
Des lunettes peut-être oubliées par un député pressé de sortir d'un édifice en flammes. De nombreuses petites bouteilles de bière en terre cuite, qui rappellent que politique et repas arrosés faisaient déjà bon ménage. Des récipients de cire à chaussure, de la menue monnaie: les premiers objets étonnamment bien préservés extraits par les archéologues du musée Pointe-à-Callière sur la place D'Youville, dans le Vieux-Montréal, tracent un portrait familier de nos politiciens il y a plus d'un siècle et demi.
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C'est à cet endroit, que de 1843 à 1849, Montréal a été la capitale du Canada, avant qu'un incendie déclenché par des anglophones en furie ne lui fasse perdre ce titre. Avec un budget de 1,2 million et une équipe d'une douzaine d'archéologues de la firme Ethnoscop, le musée Pointe-à-Callière a entrepris en juin dernier de déterrer ce pan inestimable de l'histoire de Montréal. Le stationnement qui avait remplacé le parlement dans les années 20 a laissé la place à des trous profonds, des échafaudages et une véritable fourmilière pour extraire la terre et les objets retrouvés.
Louise Pothier, archéologue au musée Pointe-à-Callière, en convient en riant: «On n'a pas retrouvé le masque de Toutânkhamon! Mais on a découvert un site extrêmement important, emblématique. C'est un beau chantier, et on anticipe des découvertes encore plus importantes dans les semaines qui viennent.»
Un marché prospère, un Parlement vivant
Les objets permettent de constater que le parlement - essentiellement le pavillon central, puisque les deux grandes salles n'ont pas été exhumées - était également un milieu de vie. «On n'y menait pas que des activités de bureau, dit Mme Pothier. Il y avait aussi une activité sociale et domestique.» Le nombre élevé de bouteilles de bière, «ça nous a un peu surpris, dit Mme Pothier. Elles étaient en plus en très bon état.» Les bouteilles qui ont contenu de la cire à chaussure, ce sont des «clins d'oeil» qui donnent un aperçu des habitudes de l'époque. On a retrouvé des services à thé, des ustensiles, des billes. Et beaucoup de pièces de monnaie, de pesées et d'esses pour accrocher la viande, témoins des activités premières du marché Sainte-Anne.
Tels des Sherlock Holmes, les archéologues ont d'ailleurs tiré une conclusion lumineuse d'autres trouvailles: de nombreux ossements d'animaux, essentiellement des porcs, des poulets et des boeufs. «Il s'agissait d'animaux jeunes, donc plus coûteux, ce qui nous donne une indication sur l'aisance financière des gens qui fréquentaient ce marché. C'était un marché prospère, fréquenté par des clients prospères.»
Mais la découverte «la plus excitante» a été faite dans ce que les archéologues ont baptisé la couche d'incendie, soit une mince bande qui a cristallisé les événements du 25 avril 1849, à 21 h 40, telle une capsule temporelle. Une simple paire de lunettes, bien préservées, découvertes parmi d'autres décombres. «Nous, les archéologues, nous aimons bien nous raconter des histoires, dit Louise Pothier. C'est peut-être un député qui a échappé ses lunettes en sortant en catastrophe de l'édifice en flammes.»
Une place redevenue publique
Les amateurs de mystère seront déçus, on n'a retrouvé aucun document explosif, aucun manuscrit secret ou l'original d'un projet de loi signé par le gouverneur général. C'est que la gigantesque bibliothèque située à l'intérieur du parlement, avec plus de 25 000 volumes et quantités d'archives, a presque complètement brûlé ce que l'historien François-Xavier Garneau appellera avec inspiration «notre désastre d'Alexandrie». À peine 200 documents ont été sauvés des flammes, ainsi qu'un portrait de la reine Victoria, aujourd'hui accroché au Sénat.
Les fouilles se termineront fin octobre. Le musée Pointe-à-Callière compte alors offrir au public à court terme un résumé du projet, dans une forme simple qui reste encore à définir. À plus long terme, on souhaite mettre sur pied une exposition plus ambitieuse, avec les objets trouvés sur le site et d'autres qui ont été sauvés en 1849. «Le potentiel de ce chantier est énorme, souligne Mme Pothier. On remet sur la place publique un pan d'histoire peu connu des Montréalais, on redécouvre notre histoire, qui est plus riche qu'on ne le croyait.»
L'ancien stationnement devenu chantier archéologique sera quant à lui recouvert, pour protéger les vestiges, et converti en espace vert par la Ville de Montréal. Cette fois, pas question de le laisser retomber dans l'oubli: des plaques commémoratives raconteront désormais aux passants l'histoire des lieux.
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1843-1849 Montréal, capitale fédérale
1832 Construction de l'édifice qui abritera le marché Sainte-Anne, sur l'actuelle portion ouest de la place D'Youville, à Montréal.
1837-1838 Des rébellions, dont Louis-Joseph Papineau et William Lyon Mackenzie sont les figures de proue, tentent de libérer la colonie du joug de Londres. La répression, sanglante, fera quelque 300 morts tandis que 12 patriotes sont pendus.
1840 Adoption de l'Acte d'Union, qui fusionne les provinces du Haut-Canada et du Bas-Canada en une seule entité, le Canada-Uni ou Province du Canada. Kingston, dans le Canada-Ouest, hérite du titre de capitale.
1843 Montréal devient la capitale du Canada-Uni, Kingston étant jugé stratégiquement trop proche des États-Unis et sans attrait. Le parlement s'installe dans l'édifice du marché Sainte-Anne, rénové pour l'occasion.
11 mars 1848 Louis-Hippolyte La Fontaine, chef de la majorité réformiste - opposés aux ultraconservateurs tories - devient premier ministre. Le retour du bilinguisme et l'instauration d'un gouvernement responsable seront ses deux réformes majeures.
1849 Une année de troubles, «l'année de la terreur» selon Édouard-Zotique Massicotte. Une loi amnistiant tous les insurgés de 1837-1838 est adoptée le 1er février. Le 13 février, La Fontaine propose d'indemniser toutes les victimes de la répression au Bas-Canada. La loi doit être adoptée le 25 avril suivant, suscitant la furie des anglophones de Montréal.
25 avril 1849 Incendie de l'édifice du parlement à Montréal, «notre désastre d'Alexandrie», selon l'historien François-Xavier Garneau. Plus de 1500 émeutiers, rassemblés au Champ-de-Mars à l'initiative du journal The Gazette, se ruent sur le parlement pendant que siègent les élus, défoncent les portes et saccagent l'intérieur.
25 avril 1849 Autour de 21 h 40. Un des meneurs, Alfred Perry, capitaine des pompiers (!), affirme avoir mis le feu en lançant une brique sur un lampadaire au gaz. Selon une autre version, des émeutiers auraient lancé des torches de l'extérieur. Ils empêchent ensuite les pompiers de lutter contre l'incendie. Des quelque 25 000 livres que compte la bibliothèque, à peine 200 seront sauvés.
9 mai 1849 Montréal perd son titre de capitale du Canada-Uni, au profit de Québec et Toronto, qui se le partageront tous les quatre ans.
En 1857 La reine Victoria tranche en faveur d'Ottawa qui devient alors capitale.
1951 Reconstruction du marché Sainte-Anne, auquel on ajoutera des étalages de poisson. Le marché sera détruit en 1901 et deviendra un banal stationnement dans les années 20.


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