«Le mot islam fait peur»

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C'est la peur de l'islam qui fait taire les artistes


  



«Le mot islam fait peur»

Photo d'archives, AFP




Cinq ans plus tard... qui est encore #Charlie?  


Janvier 2015, comme cela se passe à notre époque, quand il y a catastrophe ou grand mouvement social, à la suite des attentats épouvantables perpétrés par des islamistes radicaux dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, tout le monde signera #JeSuisCharlie.   


La gauche signe #JeSuisCharlie, la droite, en grande partie, aussi.   


Et puis, avec le temps, être #Charlie est devenu moins sexy, la mode et le buzz du moment ayant fait place au temps qui passe. Certains à gauche, dans le Québec d’aujourd’hui, n’ont plus du tout envie de signer #JeSuisCharlie.   


Et c’est en écoutant une entrevue comme celle qu’a réalisé Benoit Dutrizac avec Patrick Pelloux, urgentiste et ancien chroniqueur au Charlie Hebdo, qu’on saisit à quel point ceux qui ont fait vivre ce magazine satirique, irrévérencieux, et surtout très critique de toutes les religions, détonnent dans le Québec sclérosé d’aujourd’hui...  


Quand l’animateur a demandé à Patrick Pelloux ce que ça voulait dire pour lui «Être Charlie», cinq ans plus tard, la réponse de l’ex-chroniqueur du magazine aide à comprendre bien des choses:   


«Ce slogan #JeSuisCharlie dépasse largement le seul journal. C’était quand ils les ont assassinés, ç’a été un assassinat sur des valeurs; les valeurs de la République française, qui sont la liberté, l’égalité, la fraternité; c’était essayer de taper sur la laïcité, qui porte la démocratie française et qui est émancipation de la pensée par rapport à la croyance, donc c’était quelque chose de très fort, et #JeSuisCharlie, c’était ces valeurs-là.»  


  



«Le mot islam fait peur»

AFP




Mais surtout, qu’à bien des égards, les terroristes ont gagné:   


«On remarque en France que les humoristes – ceux qui font du stand-up, ou même dans les films – c’est toujours facile de se moquer du pape et des catholiques. C’est toujours facile de se moquer des juifs. C’est toujours facile de se moquer des protestants. Mais l’humour pour rigoler de l’islam, il n’y a plus personne pour en faire. On sent que cette religion fait peur. Le mot islam fait peur, et là-dessus, les terroristes ont gagné.»  


Or, qu’en est-il au Québec? À la lumière de ce que l’on entend ici de la bouche de Pelloux, on comprendra aisément pourquoi une partie de la gauche, chez nous, est devenue non seulement frileuse à l’endroit de #JeSuisCharlie, mais jusqu’à un certain point, allergique, voire adversaire de ces valeurs mêmes.   


Dans le Québec sclérosé d’aujourd’hui, être de gauche, résolument laïciste et réclamer le droit de critiquer l’islam au même titre qu’on peut le faire du christianisme, du judaïsme ou encore des Témoins de Jéhova fera de vous un islamophobe, un raciste, un xénophobe aux yeux d’une part de la gauche.  


Et quand on lit Riss, l’actuel directeur de Charlie Hebdo, quand il en appelle au combat contre les «nouveaux gourous de la pensée formatée», et qu’il dit «merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes», on a de quoi comprendre, vu du Québec...   



«Le mot islam fait peur»

Photo d'archives, AGENCE QMI




Ô, Robert Lepage, cher Robert Lepage... Slav, combien parmi ceux qui ont pris la rue pour manifester contre cette œuvre l’avait vue? Combien parmi ces indignés permanents avaient entendu le chant puissant de Betti Bonifassi...   


Au Québec, beaucoup de ceux qui ont signé #Charlie n’avaient jamais lu Charlie Hebdo, ou Fluide Glacial, ou Hara-Kiri, première incarnation de Charlie, encore moins Franquin et ses Idées noires...   


Janvier 2020, cinq ans plus tard, on sait pertinemment que, dans le «tyranniquement correct ambiant» (pour citer Riss, encore) d’aujourd’hui, Franquin serait honni, vilipendé, Fluide Glacial serait assurément dénoncé par les «associations tyranniques et les minorités nombrilistes».   


Je me demande si Lucien Francoeur, Patrick Straram, dit le Bison Ravi, mais surtout, Denis Vanier et Josée Yvon, ce couple-poète maudit, je me demande si leur œuvre aurait pu être possible dans le Québec sclérosé d’aujourd’hui... Le clitoris de la fée des étoiles, le sublime Pornographic delicatessen ou Lesbiennes d’acid... ces œuvres monumentales de notre poésie, Vanier, primé poète Grand Prix du livre de Montréal en 2000...   


Cela fera 20 ans qu’il est parti, Vanier, en 2020. On devrait le célébrer. M’est avis toutefois que certaines «associations tyranniques et les minorités nombrilistes» n’aimeront pas du tout une œuvre comme Pornographic delicatessen...  


Ce seul questionnement-là, ce doute qui s’installe, comme l’autocensure de notre époque, voilà qui me fait me demander aussi, comme Patrick Pelloux, si les «terroristes» n’ont pas, effectivement, gagné...