Qu’y a-t-il derrière l’invitation de Poutine à Kim Jong-un ?

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Le grand jeu de Poutine en Asie

Le président russe Vladimir Poutine a récemment suscité quelques interrogations à l’ouest en confirmant qu’il avait invité le leader suprême « paria »Kim Jong-un en Russie en mai. Certains y ont vu l’indice du degré de la désespérance russe quant aux sanctions économiques américaines et européennes. Loin d’être le signal du désespoir, il apparait néanmoins à l’observateur comme une mesure judicieuse qui pourrait priver Washington de l’une de ses armes favorites.


Comme nous l’avons exposé dans un précédent article -« pourquoi la Corée du nord maintenant ? »- l’empressement de l’administration Obama à imposer de nouvelles sanctions à la Corée du nord en raison d’allégations non étayées selon lesquelles elle avait commandité les récents piratages chez Sony Pictures, une compagnie d’origine japonaise, sent l’opération sous faux drapeau mise en place par les habituels suspects –les faucons néo-conservateurs qui dominent de plus en plus la politique de l’administration Obama depuis la guerre contre la Libye de Kadhafi en 2012. Je pense qu’il existe de très nombreuses raisons derrière cette urgence à punir la Corée du nord.


Lors d’une discussion privée à un dîner au Forum Economique Mondial de Davos en Suisse dans les années 90 où j’étais présent au titre de journaliste indépendant, j’ai eu l’occasion d’avoir une conversation fascinante avec feu James R. Lilley au sujet des évènements mondiaux. Il était présent à Davos, comme il me l’a confidentiellement expliqué, pour « baby sitter » une délégation de généraux issus de l’armée populaire de libération chinoise. Je me souviens que c’était en 1998 quand les leaders chinois étaient très courtisés par l’occident.


Autour d’un très bon vin suisse, nous avons parlé de la Chine et de politique asiatique. Il ne tenta jamais de savoir qui j’étais, probablement parce qu’il prenait plaisir à échanger dans une discussion très nourrie en terme de politique mondiale. Cela m’arrangeait bien. Nous abordâmes le sujet de la Corée du nord qui, à l’époque, faisait l’objet d’une grande consternation en raison de son programme d’armement nucléaire. A un moment, Lilley lâcha un renseignement véritablement utile. Il me dit, « si la Corée du Nord n’existait pas, nous devrions la créer pour nous donner l’excuse de conserver notre septième flotte au Japon depuis la fin de la guerre froide ».


Lilley n’était pas un novice au jeu de la géopolitique US. Lui, tout comme son vieil ami George H.W. Bush, fut l’un des membres de la société secrète « Skull & Bones » à l’université de  Yale. Fils d’un couple de missionnaires à Shangai, en Chine, il parlait couramment le mandarin. Il travailla trente ans pour la CIA au titre d’expert de la Chine puis devint plus tard ambassadeur US à Pékin durant la révolte étudiante de la place Tienanmen de 1989 (orchestrée par les US). Lilley savait de quoi il en retournait au sujet de la politique de Washington en Asie.


Donc, avec ce commentaire confidentiel à l’esprit, voyons ce qui pourrait se tramer à nouveau derrière cette diabolisation soudaine de la Corée du nord.


L’invitation de Poutine et la géopolitique des pipelines


En terme de politique étrangère, d’initiatives politiques et diplomatiques, le président russe Vladimir Poutine a été, au cours de ces derniers mois, tout sauf isolé comme l’auraient espéré les néo-conservateurs à Washington. Il a établi de brillants accords stratégiques avec la Chine puis avec l’Inde, des accords économiques avec le Brésil, avec les états des BRICS, a mis en place la nouvelle union économique eurasienne avec le Kazakhstan, la Biélorussie et l’Arménie – union qu’aurait rejoint l’Ukraine si les US n’avaient pas fomenté son violent coup d’état en février 2014 à Kiev.


Le 19 décembre, un porte-parole du Kremlin a confirmé que le président Poutine avait invité le leader suprême de la Corée du nord âgé de 32 ans Kim Jong-un (je suppose que Washington peut avoir un allié, Commandant Suprême de l’OTAN Europe, qui serait son leader suprême). Kim Jong-un a été invité à assister à la célébration du 70ème anniversaire de la défaite de l’Allemagne Nazie par les soviétiques lors de la deuxième guerre mondiale, évènement tout particulièrement symbolique, le 9 mai de cette année.


Peu d’américains furent informés par leurs gouvernements ou par les médias alignés que Washington fut redevable, à l’égard de l’ex Union Soviétique qui perdit au moins 26 millions de ses citoyens au cours de la deuxième guerre mondiale, d’une dette de gratitude pour la défaite de l’Allemagne nazie en 1945. L’histoire des guerres est écrite par les vainqueurs a dit Churchill.


A première vue, il semblerait que Poutine racle le fond du baril géopolitique en tendant la main au deuxième leader mondial le plus diabolisé après Poutine lui-même. Cela sera aussi la première visite de Kim en dehors de son pays depuis qu’il a acquis ses galons de leader suprême en 2011.


Quoi qu’il en soit, derrière la main tendue de Poutine, se cachent de vraies raisons économiques. Les russes envisagent de créer un nouveau pipeline gazier pour approvisionner la Corée du sud en gaz russe. La manière la plus simple d’y parvenir serait de passer par la Corée du nord.


La récente ouverture à la Corée du nord de la Russie n’est pas une réaction de panique primaire. C’est une étape soigneusement planifiée du « Pivot eurasien » de Poutine, afin d’opérer une réorientation stratégique russe des liens politiques, économiques et commerciaux hors des stériles tentatives occidentales de Bruxelles et de Washington qui n’apportent que guerres et sanctions, vers le cœur du territoire eurasien, seul espace géopolitique sur terre capable de créer un véritable contrepoids à l’unique super pouvoir déclinant. En avril dernier, la Douma russe et Poutine ont approuvé l’annulation d’une dette   nord-coréenne datant de l’ère soviétique d’un montant significatif de 10 milliards de dollars. Avez-vous déjà entendu parler d’un cas où le trésor US aurait effacé une quelconque dette ?


Ceci représente un effacement de quelques 90% avec un solde de 1.09 milliard de dollars à rembourser au cours des vingt prochaines années, par des traites d’égale valeur tous les six mois. L’énorme dette due par la Corée du nord sera gérée par la banque de développement d’état, la Vnesheconombank. La Russie a annoncé que l’argent pourrait être utilisé pour élaborer des projets communs en Corée du nord, incluant un pipeline gazier et des infrastructures ferroviaires vers la Corée du sud. (South Korea).


La diplomatie nucléaire Russe


Il existe un autre élément pour expliquer le récent réchauffement entre la Russie et la Corée du nord. Le ministre russe des affaires étrangères a annoncé en avril dernier que la Corée du nord est prête à reprendre les pourparlers internationaux bloqués sur son programme nucléaire. La Corée du nord, la Corée du sud, le Japon, la Chine, la Russie et les Etats Unis ont entamé les pourparlers en 2003 pour débarrasser la péninsule coréenne des armes nucléaires mais ils furent suspendus après que Pyongyang eut testé des dispositifs nucléaires en 2006 et 2009.( 2006 et 2009.)


Puis, le 1er janvier, Kim Jong-un a annoncé qu’il était favorable à des « pourparlers à haut niveau » avec la Corée du sud. Dans son programme télévisé du nouvel an, Kim a déclaré, « nous devons écrire une nouvelle histoire des liens nord-sud. Il n’y a aucune raison de ne pas soutenir les pourparlers à haut niveau ». C’était une réponse à une offre faite quelques jours auparavant par le ministre sud-coréen chargé des affaires intercoréennes, Ryoo Kihl-Jae, qui avait proposé Janvier comme date provisoire ( date d’essai. ). Les derniers pourparlers eurent lieu en février 2014. Curieusement, à chaque fois ces dernières années où les relations laissent entendre qu’une ébauche de rapprochement se profile, un « évènement » bizarre intervient toujours pour la bloquer. Peut-être est-ce le fantôme de James Lilley ?


La Russie, conciliateur coréen ?


Ce qui est intéressant dans ce contexte, est qu’un récent papier de l’un des contributeurs de Saker, Larchmonter 445, la double hélice chine-Russie, précise que des pourparlers récents au plus haut niveau ont eu lieu à Pékin entre le ministre russe de la défense Sergey Shoigu et le responsable chinois Li Kegiang. Ça s’est passé après que Shoigu se soit réuni avec ses homologues au ministère de la défense militaire de Chine. L’article postule, « imaginez que le Général Shoigu et le Premier Ministre LI Kegiang discutent de la Corée du nord. Le contexte : Poutine a tendu la main au régime du glorieux leader Kim et nous connaissons l’accord que Poutine aimerait voir se réaliser avec le régime de Pyongyang. Oubliez le nucléaire, la double hélice vous protégera… ». Le parapluie nucléaire russe et chinois permettra d’éviter d’avoir besoin de l’arsenal nucléaire coréen. (nuclear arsenal).


Ceci changerait certainement la donne, un évènement qui ferait tomber en apoplexie. les faucons de Washington. James Lilley sans aucun doute se retournerait dans sa tombe. Comme Larchmonter le précise,



La Russie pourrait être considérée comme encore plus grande, et pas seulement en superficie. Ses pipelines, ses autoroutes, ses aéroports, ses ports maritimes et ses systèmes d’armement seraient interconnectés et protégeraient les nations de l’Arctique jusqu’à l’océan indien, et également des frontières orientales de l’Europe jusqu’aux îles Kurll et Valdivostok, touchant les frontières de la Chine à Zabikalsk-Manshouli et Pogranichy-Suifenhe dans la province du Heilongjiang le long de la rivière du dragon noir (Amur).


La Russie et la Chine sont les fondateurs d’un marché économique eurasien de 3.5 milliards (la moitié de la planète). Il possède une mission initiale de trente ans. Et durant ces trente années, ils auront construit la nouvelle route de la soie, la route de la soie maritime, la ceinture économique eurasienne et attiré l’Iran, l’Inde, le Pakistan, le Bengladesh, les états d’Asie Centrale, la Mongolie, les nations d’Asie du sud-est et probablement intégré des parties de l’Ukraine et de l’Europe de l’est, des nations d’Europe du sud et, peut-être des nations nord-africaines. (nations)



Tout ceci ne serait-il pas une alternative plus intelligente et plus humaine aux guerres néo-conservatrices et à leurs guerres sans fin, aux dépressions économiques, à la désindustrialisation qui font que les 0.1% des ultra-riches bénéficient d’un pouvoir sans précédent au détriment de nous tous ?


En effet, quelque chose de vraiment important se mijote, impliquant la Chine, la Russie, la Corée du sud et la Corée du nord. Rien d’une nouvelle guerre de Corée, c’est évident. C’est l’explication la plus plausible que j’ai trouvée pour expliquer la diabolisation soudaine et accrue de la Corée du nord par l’administration Obama utilisant la piètre attaque de Sony Pictures comme prétexte.


Les nouvelles sanctions ainsi que la diabolisation concernant la Corée représentent une décision incroyablement désespérée, une cabale qui a pris en otage ce qui restait de la démocratie constitutionnelle US après le 11 septembre 2001 quand George W. Bush réussit à convaincre un Congrès US terrorisé d’annuler la constitution des droits de l’homme avec le Patriot Act ainsi que d’autres mesures policières d’état, de facto fascistes, au nom de la croisade sacrée de Bush contre la « terreur ». Il semble que 2015 sera un chapitre fascinant dans l’évolution du monde, peut-être même les évènements nous amèneront vers davantage d’harmonie dans le vivre ensemble des êtres humains sans que l’on imagine davantage d’ingénieuses manières de nous tuer et de nous exterminer les uns les autres au nom de quelque chose que personne ne comprend vraiment dans la confusion morale ambiante.


F. William Engdahl est consultant en stratégie du risque et conférencier, il est diplômé de l’université de Princeton où il a obtenu un diplôme en politique. Il est également un auteur reconnu sur les sujets pétroliers et géopolitiques exclusivement pour le on line «  magazine “New Eastern Outlook”.


Traduction française Hélichryse 26/02/2015 pour Réseau International


Première publication : http://journal-neo.org/2015/02/18/behind-the-putin-invite-to-kim-jong-un/


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