Le train fantôme du Lac-Mégantic: une métaphore bien réelle

Il n’y a pas eu simple «erreur humaine» ou «négligence criminelle», il y a plutôt eu erreur civilisationnelle

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« Le pire est à venir, tout le monde le sait. »

Louis Marion, Arnaud Theurillat-Cloutier
Toute personne dotée d’un minimum de sensibilité ne peut que ressentir de l’empathie pour les habitants de Lac-Mégantic. Mais dans le débat actuel sur la signification de ce tragique événement, ces sentiments ne doivent pas servir à neutraliser la critique des « causes ». Il faut impérativement cesser de croire qu’offrir une compréhension politique de cette tragédie serait une forme d’« instrumentalisation » des victimes, comme une forme de profanation des morts emportés par ce train de pétrole.
Refuser de penser ce moment comme la manifestation d’une crise du capitalisme productiviste serait, bien au contraire, la meilleure façon de déshonorer les défunts, en leur refusant une sépulture qui doit inévitablement passer par une remise en question radicale des sources de cet « accident ». Combien nous faudra-t-il de Deepwater Horizon, de Fukushima et de Lac-Mégantic pour que la crainte devienne une réelle expérience pédagogique qui nous pousse à poser des questions fondamentales sur l’organisation socio-économique de notre société ?

Un train de pétrole «neutre»?
Que s’est-il passé à Nantes ? Depuis cette explosion, on est à la recherche des « coupables », des boucs émissaires, des « pommes pourries ». Qui a mal vérifié les freins ? La question est mal posée : il n’y a pas eu simple « erreur humaine » ou « négligence criminelle », il y a plutôt eu erreur civilisationnelle. L’erreur d’une civilisation dans laquelle on déplace des armes de destruction massive comme on déplace des patates. Quand quelque chose déraille dans le déploiement des effets de la technique, on s’empresse généralement d’accuser l’être humain. La technique demeure toujours innocente et neutre. Évidemment, le problème n’est jamais que l’on a affaire à des trains pouvant larguer des bombes de pétrole. Non, le problème c’est nous, les êtres vivants, qui devons nous effacer devant nos idoles technologiques : la solution déjà annoncée à cette « erreur humaine » sera une fuite en avant technologique à grand renfort de caméras et de pipelines tout aussi dévastateurs.
L’illusion d’un contrôle du monde par la technique crée toujours plus de nécessité de contrôle sur le monde. En tentant de résoudre les dégâts technologiques par d’autres innovations technologiques, on s’enfonce dans un cercle vicieux aux risques exponentiels. La technique « ne peut plus être un moyen au service des objectifs et des valeurs d’une collectivité, mais devient l’horizon indépassable du système » (Serge Latouche, La mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès, La Découverte).

L’ordre automobile
L’exemple type de ce capitalisme technologique est celui de l’ordre automobile. Acheter une voiture, ce n’est pas acheter un moyen de déplacement technologique neutre, c’est acheter une civilisation. Avec la bagnole vient toute une armada : la route, le parking, les bétonneuses, les diverses pollutions, la défiguration du paysage et les catastrophes industrielles comme celle de Lac-Mégantic. Sans compter les morts et les accidentés de la route. En Amérique du Nord, l’ironie de l’histoire veut en plus que les trains de passagers aient été supplantés par les voitures, elles-mêmes alimentées par du pétrole transporté par des trains…
Stephen Harper a eu, bien malgré lui, un moment de lucidité : en comparant Lac-Mégantic à un « site de guerre », il a révélé ce que notre économie masque tous les jours. Lac-Mégantic n’est pas un « site de guerre » seulement en raison de l’ampleur de l’explosion du « train de l’enfer », mais surtout parce qu’il est l’expression violente de la destruction pacifiée et planifiée que reproduit quotidiennement l’économie capitaliste. Lorsque l’industrie militaire de la Seconde Guerre mondiale a dû se reconvertir, elle a maintenu sa cadence de surproduction en y intégrant la destruction. La société de consommation est fondée sur une logique de consommation-destruction nécessaire à l’écoulement de marchandises rapidement obsolètes. Aidé par l’industrie publicitaire, chaque ménage devient ainsi un vortex écoulant les surplus de cette économie de guerre permanente.
En effet, pour s’assurer de dégager un maximum de valeur, la dynamique capitaliste a tellement vampirisé les valeurs d’usage qu’elle a transformé les centres commerciaux en dépotoirs : ce que nous achetons est déjà consommé, avant même que nous en ayons pleinement usé, puisqu’en général les marchandises ne sont pas faites pour être réparées et partagées. Autrement dit, le gaspillage n’est pas un « accident de parcours », mais le coeur même de notre économie. Elle ressemble à la guerre, car comme elle, elle exige son lot de sacrifices au nom de la croissance universelle : la destruction de la nature et des vies humaines paraît évidemment absurde lorsqu’elle est le résultat nécessaire d’un processus de valorisation économique impersonnel.
« Personne n’est responsable » dans notre économie de guerre, puisque tout le monde doit toujours être « plus compétitif que son voisin » (le voisin lui-même abstrait et impersonnel, puisque nos voisins concrets, nous ne les connaissons plus). Notre veau d’or sans visage, invisible comme la main du marché, agit pourtant partout dans notre dos : notre économie n’a pas d’autre finalité que l’accumulation de puissance et de valeur.

Notre train fantôme
Il est rare que le réel se présente d’emblée en métaphore. La tragédie du Lac-Mégantic a cruellement illustré notre situation historique : un train fantôme, sans conducteur et bourré d’explosifs, fonce au milieu de la nuit dans une accélération sans fin vers la catastrophe. Aucun dispositif de sécurité, aucun pipeline, aucune nouvelle technologie ne pourront nous sauver d’une destruction qui est constitutive de notre système économique.
Il ne faut plus seulement poser la question des moyens de production, du « comment » et de leur propriétaire, il faut se demander ce que l’on produit, le « quoi » et à quelle fin. Si la société avec cette catastrophe n’apprend rien et n’entame pas de révolution, c’est la catastrophe qui va brutalement la détruire. À défaut de tirer sur le frein d’urgence, nous devrons nous résoudre à reconnaître l’acuité de l’analyse d’un résidant de Lac-Mégantic : « Le pire est à venir, tout le monde le sait. »
Louis Marion - Essayiste et chercheur à HEC
Arnaud Theurillat-Cloutier - Étudiant en philosophie à l'Université de Montréal


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