Touche pas à notre histoire!

1759-2009: 250e de la bataille des Plaines d'Abraham


Photo archives nationales du Canada
La récente controverse sur l'opportunité de rejouer la bataille de 1759 est une tragédie pour ceux qui, comme moi, attachent une valeur élevée à la recherche de la vérité en histoire. C'est une manifestation bruyante de ce que l'on pourrait appeler l'égo-mémoire des Québécois.
Cette controverse inattendue, par les passions qu'elle a soulevées, nous permet d'apercevoir avec des lunettes grossissantes comment trop de Québécois connaissent mal leur histoire et comment ils tiennent dans le plus profond mépris l'opinion historique vraiment informée.

Par une sorte de mécanique perverse qui semble caractériser les Québécois, nous compensons notre faible mémoire par une vanité inversement proportionnelle. Cette histoire, même si on n'y connaît presque rien, c'est «notre» histoire; alors que les autres se le tiennent pour dit: interdit de toucher. L'avertissement s'adresse en particulier à l'Autre avec un grand «A», l'Anglais, Canadien anglais, Britannique ou Étatsunien, peu importe. Nous en sommes propriétaires et là s'arrête l'argument.
La personnalité collective québécoise s'est rebiffée, reproduisant les positions du passé, celles des référendums de 1942, de 1980 et de 1995, quoique pas totalement, puisque des indépendantistes ont défendu les reconstitutions. C'est l'unanimité ou la grande pluralité d'opinions contre la reconstitution qui frappe; les Québécois francophones étaient d'ailleurs plus défavorables à une reconstitution de 1759 que favorables à l'indépendance! (Faudra-t-il faire référence à la Conquête dans la prochaine question référendaire?)
L'explication de cette soudaine indignation historique ne paraît pas se trouver dans l'histoire en elle-même, puisque les Québécois la connaissent si mal, mais dans une sorte de surcompensation d'un sentiment d'infériorité culturelle: «Ç't'a moé, touche-z-y pas.» Parce que nous ne la connaissons pas mieux que quiconque, nous nous l'attribuons d'autorité, au fond sous le fallacieux prétexte que l'histoire, ça coule dans les veines. Justement non, l'histoire ça s'apprend. Ce que l'on croit savoir et ce que l'on sait sont souvent deux choses très différentes...
Le plus atterrant, c'est que des gens qui devraient savoir, et qui savent peut-être, utilisent l'histoire pour atteindre des fins qui n'ont rien à voir avec la connaissance du passé, et le «peuple» doit croire sur parole la nouvelle lorsqu'elle émane du «bon» porte-parole. Trop souvent, c'est ce qui arrive, faute de capacité argumentative chez les auditeurs, car dans un débat historique, une certaine connaissance de l'histoire est bien utile, même si cette connaissance est lacunaire.
(...)
Une revanche mesquine
La vindicte médiatisée entretenue contre les amateurs de reconstitution n'est rien d'autre que revanche mesquine. Elle ne rachètera jamais la défaite de 1759, car c'est cela qu'on voulait. C'est une vengeance de faibles et de médiocres. Et c'est tellement puéril! On ne nie pas une défaite; on l'accepte, on l'assume, on devrait même chercher à la comprendre, à l'étudier et pourquoi pas la rappeler et la commémorer (un peu comme les Serbes le font à propos de la bataille fondatrice de Kosovo Polje, perdue en 1389, ou les Polonais à propos du général Kosciuszko, défait en 1794 - et la Pologne, qui était déjà rayée de la carte, l'est restée, littéralement). De là, on pourra un jour remporter un prochain combat, peut-être autrement qu'en s'échangeant des feux de mousquets meurtriers.
(...) Même si les événements du début de 2009 pourraient rendre pessimistes, je me refuse pourtant d'admettre que la défaite soit irréversible, car j'espère que de la controverse du début de l'année 2009 surgira un intérêt pour notre histoire militaire, que les «Anglais» nous ont volée parce que nous refusons de l'étudier ou même, simplement, de la contempler, comme les anodines reconstitutions annulées nous y conviaient.
Il faudra dépasser les querelles politiques pour arriver à se hausser au niveau interprétatif élevé qu'on trouve dans les universités britanniques, américaines et, oui, canadiennes-anglaises. Il n'y a pas de temps à perdre si on veut rattraper notre retard et cesser d'être les premiers ignorants de notre passé. Une campagne contre l'ignorance et les manipulations peut être victorieuse; du désastre de 2009 pourra sortir un grand bien.
UN ÉVÉNEMENT DÉLAISSÉ PAR LES HISTORIENS QUÉBÉCOIS
Sur 1759, il s'est pourtant écrit des choses intéressantes depuis Frégault, et plus vraies que les succédanés de Garneau et Casgrain. Malheureusement, à de rares exceptions près, si l'on fait l'effort de rester à jour, il faut dorénavant lire l'anglais si on s'intéresse à cette portion de l'histoire du Québec qu'est la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord. C'est ici que la conquête est la plus totale, dans notre incapacité collective à financer des travaux sur cette période, tout en entretenant un climat intellectuel favorable au travail d'interprétation et de réinterprétation.
C'est un drame. La bonne tartine qu'on s'est beurrée contre les Anglais et les fédéralistes et les insouciants et les fêtards « reconstituteurs « cache mal une ignorance crasse de ce travail interprétatif qui continue son train-train, en dehors et dans l'ignorance du Québec français, pour le plus grand profit des plumitifs éteignoirs qui se sont si bruyamment manifestés au début de 2009. Nous nous contentons de radoter. Radoter rend-il heureux ? Pas tout le monde, et pas moi. On n'en finirait pas de donner la liste des travaux d'historiens canadiens-anglais récents et un peu moins récents mais qui comptent toujours lorsqu'on explore la période. Ils ont littéralement volé le sujet, tout simplement parce que nous l'avons trop délaissé.
***
Yves Tremblay, l'auteur est historien au ministère de la Défense nationale à Ottawa. Ces textes sont extraits de son dernier ouvrage, Plaines d'Abraham - Essai sur l'égo-mémoire des Québécois, paru chez Athéna Éditions. Le livre sera en librairie la semaine prochaine.

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Yves Tremblay, l'auteur est historien au ministère de la Défense nationale à Ottawa. Ces textes sont extraits de son dernier ouvrage, {Plaines d'Abraham - Essai sur l'égo-mémoire des Québécois}, paru chez Athéna Éditions. Le livre sera en librairie la semaine prochaine.





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