Le royaume de l'obésité

Robert Saletti

LeDevoir 16 mai 1998



LE BUFFET - Dialogue sur le Québec à l'an 2000
Jacques Godbout et Richard Martineau
Boréal, Montréal, 1998, 120 pages




I1 y aura amplement de quoi manger, donc, dans ce XXIe siècle qui est à nos portes. Pour Jacques Godbout, l'initiateur de cette conversation à bâtons rompus sur le Québec de demain entre «deux observateurs de la scène sociale, culturelle et politique», la table est mise. Reste à savoir comment nous allons nous y présenter. En convive de marque ou en mendiant?

Fils spirituel de l'autre, Richard Martineau est bien d'accord: finissons-en avec ce siècle de barbarie et de soumission des individus aux pires dogmatismes. Il est temps de passer à autre chose. Il est temps de grandir, car le Québec a le complexe du ti-cul né pour un petit pain et apeuré par la réussite et l'argent (Godbout parle du complexe d'Aurore). Il est temps, Québécois et Québécoises, de sortir une fois pour toutes de votre coquille, de votre torpeur façonnée par les valeurs catholiques et le nationalisme étroit qui ont longtemps prévalu. De vous tenir debouttes sans béquilles constitutionnelles.

Une fois debout, il reste à savoir de quel côté on tournera la tête. Est-ce que ce sera, avec M. Godbout, du côté de l'Europe, de la francophonie et d'une certaine social-démocratie (celle que l'on trouvait au NPD, que l'on trouve encore selon lui dans certains pays scandinaves)? Ou, avec M. Martineau, du côté des États-Unis, de l'anglais et d'une culture mondialisée? Pour le premier, l'individu est avant tout un sujet de raison et de distinctions, pour le second un sujet de passion et de fusion.

L'expérience américaine

Le différend n'est jamais aussi clair que sur la question de notre rapport à la culture américaine. Pour Jacques Godbout, l'Amérique états-unienne est synonyme de conservatisme et de puritanisme. Il n'y a pas pays industrialisé plus réfractaire aux étrangers que les Etats-Unis. Réussir à s'imposer au pays de l'oncle Bill implique qu'il faut montrer patte blanche et laisser notre identité au vestiaire. Pour Richard Martineau, la culture américaine est une véritable éponge qui absorbe tout et digère facilement. C'est une culture foncièrement ouverte et cette ouverture explique son succès. Pour reprendre la thèse d'Alfredo Valladeo dans Le XXIe siècle sera américain, citée par M. Martineau, la culture américaine n'est que l'expression d'«une démarche mondialiste qui a son origine aux États-Unis».

La clé de voûte de la perspective américanophile du directeur de Voir, c'est l'individu. La politique ayant été ramenée à une série de désillusions, l'individu fait désormais foi de tout. Certes impliqué dans le monde qu'il habite, l'individu moderne est un être libre et souverain, «capable de penser seul dans son coin, à contre-courant s'il le faut et dans autant de langues qu'il lui plaît». M. Martineau cite à quelques reprises le philosophe Michel Morin, à qui il emprunte sa vision de l'individu fondateur de ses propres normes et créateur ultime de sa propre vie. Il est loin d'être acquis, toutefois, que M. Morin partage l'engouement américanophile et techniciste de l'auteur de Pour en finir avec les ennemis de la télévision. Pour le philosophe, la «souveraineté de l'individu» est à entendre au sens nietzschéen d'arrachement aux valeurs de la communauté, de toute communauté. Non au sens d'une participation ou d'un raccrochement à un réseau d'individus - fussent-ils eux aussi souverains - solidaires d'une culture mondialiste, sans foi ni loi et ayant accepté de parler anglais pour mieux se comprendre.

C'est sans doute à l'égard de la langue que la réflexion de M. Martineau est la plus désolante. Répondant à une remarque de Jacques Godbout sur la pauvreté de la langue québécoise, il s'en prend au fétichisme linguistique dont la société québécoise serait victime. Pour lui, la langue est avant tout «un outil, une monnaie d'échange, une clé pour sortir du ghetto». Si le français n'est pas plus populaire, c'est qu'il est une langue élitiste alors que l'anglais est une langue qui ne se gêne pas pour descendre dans la rue. Le français parlé au Québec n'est pas ce qu'il pourrait être, so what! Ce n'est pas pour rien qu'il traîne la patte, loin derrière l'anglais et l'espagnol, dans l'«expérience américaine» qu'est devenu le monde contemporain. Comment concilier alors le fait de parler français - la seule chose qui nous rattache encore à la France - et de vivre l'expérience américaine dont seule la langue nous sépare? Faisons du français une langue de rue ou engageons des traducteurs.

Si nous avons bien compris, il y aurait donc au centre de l'univers du prochain millénaire la culture américaine et, sacrifiés sur l'autel de ce nouveau réel sanctifié, quelques épiphénomènes comme la langue, la traduction, l'informatique (ajoutons les médias, sur lesquels nos deux épistoliers, pourtant experts du domaine, n'ont curieusement rien à dire), qui n'ont aucun impact sur la réalité et qui sont sans saveur particulière. Qui ne sont finalement que les assiettes et les ustensiles avec lesquels on se gavera.

Buffet froid

La métaphore du buffet n'est pas innocente. La table est mise, il n'y a qu'à se servir. Il ne faut pas rater le train de la prospérité, nous risquerions de devenir un pays sous-développé. Peu importe si le Québec, comme le Canada et les Etats-Unis, est le royaume de l'obésité. All you can eat... pour un prix d'entrée somme toute dérisoire: la mise au rancart du nationalisme, quelques entreprises high-tech florissantes, quelques vedettes internationales exilées comme Céline Dion ou Jacques Villeneuve, des maisons d'édition pour observateurs consentants de la scène culturelle. Le buffet du XXIe siècle sera un banquet ou ne sera pas. Tout compte fait, les mendiants devront attendre encore un jeu et se contenteront des miettes qui tomberont de la table. Meilleure chance au XXIIe siècle...

Question: dans cette peur maladive du sous-développement, n'y a-t-il pas un peu de mépris pour tous ces petits et grands pays miséreux qui ont le défaut de ne pas être du bon côté de la barrière économique, auxquels il ne faudrait surtout pas ressembler? Chez Richard Martineau, ce mépris latent frise la suffisance affichée. Réfléchissant sur la richesse des petites cultures et la pertinence du dialogue engagé avec quelqu'un qui pourrait être son père, il conclut tout bonnement: «Notre face-à-face le prouve: le Québec est un laboratoire fascinant.» Comme si le fait de cosigner un livre avec celui qui fut jadis l'éditeur de notre premier essai (La Chasse à l'éléphant, chez Boréal, où M. Godbout, on le sait, a travaillé, et travaille peut-être encore) constituait en soi un exploit intellectuel. On saura gré à l'auteur du récent Sort de l'Amérique d'avoir lui-même indiqué les défauts de l'exercice dont Le Buffet est le fruit. D'avoir par exemple reconnu, en fin de parcours, la propension au sermon des deux participants et la place exagérée accordée à l'actualité dans l'argumentation de chacun. Des défauts qui laisseront le lecteur sur son appétit.