Démocratie

Une paix allemande

Antoine Robitaille

LeDevoir 18 janvier 1997



LA PAIX PERPÉTUELLE
Le bicentenaire d'une idée kantienne
Jürgen Habermas
Traduction de l'allemand par Ramer Rochlitz
Cerf, coll. Humanités, Paris, 1996, 126 pages




On connaît bien la différence entre les rapports interétatiques mondiaux et la vie au sein de Etats: cette dernière est régie par des lois (légitimes ou non), lesquelles sont appliquées par un pouvoir exécutif et une police. La scène internationale, elle, repose sur un autre type de loi... celle de la jungle, car il y a absence de coercition.

Il y a longtemps qu'on rêve de modeler les rapports internationaux sur la forme juridique de la vie intraétatique. De mettre ordre et raison dans ce chaos des relations internationales. Il y avait de ce bel espoir dans la formule très 1990 du «nouvel ordre mondial».

Justement le renommé philosophe allemand Jürgen Habermas nous rappelle dans un court (mais très dense) essai que 1995 a été marquée par le «bicentenaire de l'idée kantienne» de la paix perpétuelle. La «paix perpétuelle» est-elle une idée proprement kantienne? Non, beaucoup d'auteurs, dont l'abbé Saint-Pierre et Rousseau, ont évoqué cette utopie de fonder un «état cosmopolitique» qui regrouperait tous les peuples de la Terre, un Etat mondial qui empêcherait l'éclatement des conflits et ferait appliquer partout dans le monde les règles déterminées rationnellement. Toutefois, Emmanuel Kant (1724-1804) est sans contredit celui qui a poussé l'idée le plus loin. On convient généralement que ce grand philosophe a inspiré le président Wilson, grand apôtre de la Société des Nations de l'après-Grande Guerre. Une organisation au reste inefficace, morte-née, relancée sur des bases plus solides, au sortir du carnage de 39-45. Après 50 ans, l'ONU vit malgré tout une crise existentielle qui nécessite un retour aux sources comme celui que Habermas propose.

La postérité de l'idée de paix perpétuelle est aussi due à de nombreux débats d'interprétation des idées de Kant (souhaitait-il vraiment la création d'un gouvernement mondial?). Heureusement pour le lecteur non initié, Habermas ne s'empêtre pas dans ces débats et propose directement son interprétation des idées de Kant.

La fin des guerres

Le projet de paix perpétuelle a comme but, dit Habermas, de «mettre fin à l'état de nature entre États belliqueux». Le problème demeure: comment? Habermas démontre que Kant, à travers ses textes sur la question, oscille entre les projets d'institutions contraignantes et des plans d'associations relâchées. Il souligne la préférence de Kant pour une voie mitoyenne: celle d'un «Congrès Permanent des États» qui ne forme pas vraiment un Etat international ni une confédération mais qui réussit par on ne sait quelle bonne foi à contraindre les Etats souverains.

Habermas s'efforce ensuite de montrer les points forts et les limites historiques de la conception kantienne du droit cosmopolitique. L'étude des deux derniers siècles lui fait dire que curieusement, «dans l'immédiat, Kant s'est trompé, mais indirectement, il a également eu raison». Raison de prédire une pacification des moeurs internationales par le fait de l'intensification du commerce: «Je parle de l'esprit du commerce [...] qui est incompatible avec la guerre», écrivait Kant sans savoir que cette idée allait engendrer la création du GATT et de l'Europe communautaire. Kant a aussi eu raison, selon Habermas, de prédire que la disparition des monarchies et l'accroissement du nombre de républiques allait avoir des effets pacificateurs. C'est du reste Kant qui avait imaginé un droit des citoyens à refuser de faire la guerre (après tout arguait-il, c'est eux qui souffriront des pulsions belliqueuses des dirigeants). Habermas rappelle un troisième facteur qui vient actuellement favoriser l'établissement d'un projet de paix perpétuelle: la création lente mais constante d'un «espace public à l'échelle du globe». Non encore achevé, cet espace s'établit graduellement à travers des épisodes comme les guerres du Viêtnam et du Golfe. Il prend aussi forme lors de conférences internationales de l'ONU sur des sujets comme la démographie.

Evidemment, rappelle Habermas, Kant n'a pu prévoir l'évolution de phénomènes internationaux comme les guerres mondiales, le terrorisme, les guerres d'anéantissement et de déportation. Le philosophe du XVIIe siècle n'avait devant ses yeux que «des guerres techniquement limitées permettant de distinguer entre les troupes combattantes et la population civile».

Ce contraste entre le monde de Kant et le nôtre, caractérisé notamment par la globalisation des risques environnementaux et par les restrictions désormais imposées à la souveraineté extrême des Etats, pousse Habermas à proposer une révision de l'idée de paix perpétuelle. Il plaide pour la création d'un tribunal permanent et contraignant, évoque des élections mondiales («il ne faut plus que l'autonomie des citoyens dépende de la souveraineté de leur État»). Il parle de réformer le fonctionnement du Conseil de sécurité de l'ONU sur le modèle des instances décisionnelles européennes.

Morale et droit

En extrapolant Kant, Habermas expose sa théorie du droit et de la démocratie, qui se caractérise par le fait que le droit est subordonné à un principe moral dont il constitue une interprétation restrictive. Il insiste sur l'irréductibilité du droit à la morale. C'est là son argument principal pour réfuter les influentes idéologies qui accusent les politiques menées au nom des droits de l'homme de s'ériger en moralisateurs de la planète.

L'auteur termine sur une solide critique des idéologies anti-universalistes, idéologies qui, dans les prochaines années, ne manqueront pas de s'opposer à la constitution de toute gouverne mondiale. Habermas prend ici pour cible particulière un autre philosophe allemand, Carl Schmitt (1888-1985). Elève de Max Weber, grand critique des démocraties représentatives, cet ancien procureur du Reich et avocat de la défense à Nuremberg affirmait que toute utilisation d'un concept universel était une «tromperie» des plus puissants pour masquer leur pouvoir sous un voile d'objectivités. Habermas ne rappelle rien du passé de Schmitt, mais on comprend qu'il s'attaque à ce repoussoir pour discréditer a priori toute opposition anti-universaliste à la constitution d'un Etat de droit international. L'association nazisme-réalisme juridique est sous-jacente.

Depuis un certain temps, l'idéalisme est de retour. Il y a quelque chose de rassurant dans celui-ci. On peut parler d'un optimisme kantien perceptible, par exemple, chez Maurice Bertrand (La Fin de l'ordre militaire, Presses Science Po) et le kantien Luc Ferry (L'Homme-Dieu ou le sens de la vie, Grasset). Normal, Kant croit à «une progression constante vers la liberté et la moralité». Dans cette philosophie de l'histoire, chaque guerre a une valeur pédagogique: elle a le mérite d'écoeurer toujours un peu plus l'humanité et lui fait désirer la paix et l'harmonie.

Après deux cents ans de modernité politique, sommes-nous vraiment rendus à instaurer un Etat de droit sur la scène internationale? Bien sûr, la loi de la jungle est anti-démocratique. Mais il ne faut pas oublier non plus le risque, dont Kant parlait aussi, d'une «monarchie universelle», qui serait le «plus effroyable despotisme». N'est-ce pas le dérapage que contient en germe tout projet de gouverne mondiale, aussi beau soit-il? Autrement dit une démocratie de cinq milliards d'humains est-elle vraiment réalisable?

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Pour complément:

Kant - «Pourquoi l'État?»