Une clause secrète à ne pas oublier

Le peuplement de la Nouvelle-France a été lancé avec la fin de la guerre d'Espagne

Louis-Martin Tard
Auteur et historien

LeDevoir 13 mai 1998




Le gouvernement français vient de commémorer le souvenir de l'édit de Nantes, acte de 1598 qui marquait une trêve dans les guerres de religion. Va-t-il pareillement rappeler la signature, la même année, d'un traité de paix qui mettait fin à un long et sanglant conflit avec l'Espagne? L'accord comportait une clause secrète qui intéresse les survivants de la Nouvelle-France, Québécois, Acadiens et autres. Ce paragraphe fondateur, juste quelques lignes, permettait à la France d'établir officiellement des colonies en Amérique septentrionale.
Ce traité, négocié au début de 1598, signé le 2 mai à Vervins, dans l'est de la France, fut «juré» à Paris en juin par le roi Henri IV et à Bruxelles, au nom de l'Espagne, par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas. Ainsi finissent 37 années de guerre. Et allait débuter le peuplement de la Nouvelle-France, tout d'abord au Port Royal, en Acadie (aujourd'hui Annapolis Royal, en Nouvelle-Ecosse).

La clause mystérieuse modifiait les célèbres arrêts du pape Alexandre VI Borgia, signés tout de suite après la découverte de Christophe Colomb, lesquels reconnaissaient aux seuls Espagnols et Portugais la possession des terres américaines. Pour défaire ce que, un siècle plus tôt, avait fait un pape, un autre pape se devait de dépêcher à Vervins un légat a latere, le cardinal Alexandre de Médicis. Il avait siégé avec les envoyés de la France et de l'Espagne chargés de négocier un traité militaire. Henri IV, en position de force, désireux de poursuivre en Amérique la politique expansionniste de Français ler, et ce, désormais, à l'abri de toute contestation, avait exigé de l'Espagne, outre la restitution de villes du nord de son royaume, le droit d'envoyer des colons sur les «Neuves-Terres». Un alinéa discret fut ajouté au traité.

Plusieurs historiens signalent cette importante clause secrète. Ils en donnent la teneur, notamment, au Québec, le professeur Marcel Trudel et, en France, Daniel-Rops dans sa monumentale L'Histoire de l'Église. Toutefois, l'écrit original demeure introuvable à Paris, à Bruxelles, à Madrid. Il serait enfoui dans les archives du Vatican. Le chercheur qui le découvrira aura en main un important document sur les débuts de la présence française en Amérique du Nord.

Curieusement, un personnage de notre histoire est lié à cet épisode. Il y a exactement 400 ans, Marc Lescarbot se trouvait à Vervins, sa ville natale. Apprenti juriste, il avait, par hasard, participé dans les coulisses aux négociations du printemps 1598 (qui était aussi le printemps de l'Amérique française).

Peu de temps après, en l'an 1606, pris par le rêve américain, il s'embarquait pour l'Acadie et allait rejoindre ses pionniers, parmi lesquels Poutrincourt, Samuel de Champlain, Louis Hébert (ces deux derniers se retrouveront ensuite à Québec) et d'autres compagnons. Ensemble, afin de mieux supporter l'hivernage, ils décidèrent de créer l'Ordre de Bon Temps, de joyeuse mémoire.

Marc Lescarbot allait ainsi devenir le premier poète, le premier historien, le premier dramaturge de la Nouvelle-France.

Installé dans l'habitation du Port Royal, Lescarbot, heureux colon, entouré d'amicaux Indiens de la tribu des Souriquois (des Micmacs), il commence un recueil de poèmes, Les Muses de la Nouvelle-France. Il prépare, publiée en France, rééditée, traduite en anglais et en allemand, une Histoire de la Nouvelle-France et écrit et met en scène une féerie nautique en vers, Le Théâtre de Neptune, première oeuvre jouée en français au Nouveau Monde.

En France, des marchands jaloux intriguent auprès du roi et font retirer leur monopole de dix années aux gens du Port Royal. La petite colonie acadienne est provisoirement fermée. Ses occupants la quittent à regret. Champlain, puis Louis Hébert, iront participer à la création de Québec. Marc Lescarbot retourne en France. Toute sa vie, nostalgique de l'Acadie, il s'en fera le chantre.