Le Québec et Terre-Neuve s'entendent
sur un mégaprojet de développement hydroélectrique

12 milliards $
pour la rivière Churchill

Michel Vastel

Le Droit 19 février 1998



Les premiers ministres du Québec et de Terre-Neuve ont conclu un accord sur la construction et l'exploitation de deux barrages sur la rivière Churchill, la construction d'un câble sous-marin entre le Labrador et l'île de Terre-Neuve et la construction d'une douzième ligne entre le nord et le sud du Québec. L'ensemble du projet, évalué à 12 milliards $, sera le deuxième plus important au monde, après celui des Trois Gorges en Chine.

«L'annonce de l'entente est une question de stratégie. On parle de semaines» a-t-on précisé au Soleil.

«C'est politiquement délicat pour les deux premiers ministres», insiste-t-on. Les négociations ont d'ailleurs été conduites dans le plus grand secret, par Lucien Bouchard et Brian Tobin, après que les présidents des deux compagnies d'électricité leur aient remis un rapport technique. La semaine dernière à Montréal, ils en étaient à leur cinquième rencontre secrète depuis leur première discussion sur le sujet au cours d'un voyage en Chine, en janvier 1997.

C'est Brian Tobin qui avait relancé la question à l'occasion d'une réunion des premiers ministres à Jasper (Alberta) en août 1996.

Le gouvernement de Terre-Neuve et du Labrador a maintenant abandonné sa revendication d'une réouverture du contrat de 1969, entre les gouvernements de Maurice Duplessis et de Joe Smallwood.

«C'est de l'avenir qu'il faut parler, pas du passé» insistait Lucien Bouchard.

Après une défaite du gouvernement conservateur de Brian Peckford, en Cour suprême, dans les années 1980 et une agressive campagne de presse de Brian Tobin, en octobre1996, celui-ci a fait son deuil d'un contrat dont

98 % des bénéfices vont à Hydro-Québec et 2 % à Newfoundland & Labrador Hydro. Il a plutôt négocié un accord sur le développement des sites de Gull Island et de Muskrat Falls, «assez profitable aux deux provinces pour que la mise en valeur de l'ensemble du bassin de la rivière Churchill, situé au Labrador, rapporte une part équitable à Terre-Neuve.» Les participants aux négociations, au plus haut niveau, expliquent que leur succès a tenu à leur plus grand secret et ont spécifiquement demandé de ne pas être identifiés. Voici cependant les détails qu'ils ont fourni au Soleil:

  • les deux barrages construits dans le bassin inférieur de la rivière Churchill auront une capacité de 3100 mégaWatts, dont mille seront utilisés par Terre-Neuve et le Labrador, et plus de 2000 exportés par Hydro-Québec sur la Bourse d'échanges d'électricité (Power Exchange) du nord-est des États-Unis;

  • une ligne de transmission sous-marine sera construite entre le Labrador et l'île de Terre-Neuve, à travers le Détroit de Belle-Isle, pour la livraison de 800 mégaWatts. L'île est la seule partie du continent qui n'est pas encore reliée au réseau nord-américain d'électricité. Le gouvernement fédéral garantira son financement - de l'ordre de deux milliards de dollars - grâce aux crédits obtenus par la réduction des émissions de gaz à effet de serre; l'annonce pourrait en être faite dès le budget de la semaine prochaine.

  • Le gouvernement de Terre-Neuve a déjà signé une entente de gouvernement autonome avec les Inuits du Labrador et avec le Québec. Il lui garantira une participation aux bénéfices ou le versement de redevances;

  • Québec et Terre-Neuve concluront également un accord sur la mobilité de la main d'oeuvre des deux provinces qui pourra ainsi profiter de la manne de 12 000 années-personnes créées par les travaux de construction; Terre-Neuve a déjà un bassin de 3500 ouvriers spécialisés formés pour la construction de la plate-forme d'exploitation du gisement pétrolier d'Hibernia. Et au Québec, la FTQ-Construction en particulier réclame depuis deux ans le lancement d'un chantier d'envergure;

  • Hydro-Québec devra investir de 1,5 à 2 milliards $ dans la construction d'une nouvelle ligne à haute tension à partir du poste Montagnais, à la frontière du Labrador, qui descendra vers le sud par le bassin de la Manicouagan puis le Saguenay.

C'est la Churchill Falls (Labrador) Company - CF(L)Co - dans laquelle le Québec est partenaire à 30 % et Terre-Neuve à 70 %, qui sera le maître d'oeuvre. Le bassin supérieur de la rivière Churchill produit déjà 5200 mégaWatts et les deux barrages envisagés et quelques rivières secondaires du bassin inférieur pourraient produire jusqu'à 4000 autres mégaWatts. Hydro-Québec destine toute la nouvelle production au marché libre des États-Unis.

La production d'électricité commencera en 2007. Or ces nouveaux développements représentent à eux seul 25 % des engagements pris par le gouvernement du Canada pour l'an 2010 dans le cadre du traité de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre à leur niveau de 1990.