Les juifs


Intégration des communautés culturelles

L'école anglaise : le choix des immigrants

Les immigrants choisissent de faire instruire leurs enfants dans la langue qui semble leur assurer une meilleure chance de décrocher un emploi

Robert Gagnon
Professeur au département d'histoire de l'UQAM
Auteur de Histoire de la CECM, Boréal, 1996

LeDevoir 3 mai 1999



Dernier d'une série de deux textes

Comme on l'a vu dans la première partie de notre article, les écoles catholiques, au XIXe siècle, n'ont pas fermé leurs portes à la communauté non chrétienne la plus importante du Québec. Elles acceptaient ces élèves lorsqu'ils venaient à elles.

A la CECM, la question de l'instruction des immigrants va se poser avec encore plus d'acuité avec l'arrivée, à la fin du siècle dernier, d'une multitude d'immigrants catholiques, dont les Italiens vont d'ailleurs constituer le groupe le plus important des néo-Canadiens dans les écoles de la CECM. Dès les années 1910, la CECM aura ménagé deux écoles bien organisées pour répondre aux besoins de cette communauté: l'une dans le nord de la ville, l'école Notre-Dame-de-la-Défense, l'autre au sud, l'école Notre-Dame-du-Mont-Carmel.

Quand les Lithuaniens, les Polonais, les Ruthènes et les Chinois arrivent à Montréal, la CECM recommande l'engagement d'enseignants capables d'instruire les enfants de ces communautés catholiques dans leur langue maternelle. Plusieurs classes sont ainsi ouvertes dans les écoles des quartiers où sont concentrées les populations étrangères. Au début des années 1930, ils sont près de 7000 à fréquenter une école de la CECM.

Mais de tout temps, une majorité d'immigrants ont préféré inscrire leurs enfants dans les classes anglaises. En 1930, 46,8% des écoliers d'origine ethnique autre que française ou anglaise sont inscrits dans les classes anglaises. A la fin de la guerre, 65% de ces élèves fréquentent les classes anglaises et 75% en 1963. Le secteur anglais de la CECM apparaît d'ailleurs de plus en plus comme un secteur de néo-Canadiens.

Ouverture aux immigrants non catholiques

Si les écoles de la CECM ouvrent leurs portes aux enfants catholiques, quelle sera son attitude envers les enfants d'une autre confession religieuse?

Pendant les années 1920 et 1930, on compte en moyenne par année un peu moins de 200 enfants non catholiques à la CECM, soit environ 0,2%. On retrouve même des enfants de confessions protestante et juive, que la CECM aurait pu légalement refuser. Selon la loi, ils étaient, en effet, considérés comme des protestants; leurs parents étaient tenus de payer leurs taxes scolaires à la Commission protestante et devaient donc envoyer leurs enfants dans les écoles de cette commission.

Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que la CECM mettra en branle des mesures pour stopper l'anglicisation des néo-Canadiens dans ses écoles. Le Comité des néo-Canadiens créé en 1947 recommande que l'enseignement du français et de l'anglais soit de plus en plus soigné, que l'on enseigne à ces enfants le mieux et le plus longtemps possible leur langue maternelle et finalement que, pour faciliter la mise en pratique de cette dernière recommandation, ils soient regroupés dans des écoles près de leur église nationale.

La CECM ne perd pas de temps et vote des résolutions qui vont dans le sens des recommandations du Comité. Les Italiens, le groupe de néo-Canadiens catholiques de loin le plus important, sont les premiers à profiter de l'ouverture de ces classes spéciales. Le succès de ces premières classes incite le Comité à élargir le programme aux autres communautés, notamment aux Ukrainiens et aux Polonais. Ce sera un échec.

La principale raison du choix des immigrants d'inscrire leurs enfants dans une école anglaise, catholique ou protestante est liée à la force économique que représente la langue anglaise. Les immigrants choisissent de faire instruire leurs enfants dans la langue qui semble leur assurer une meilleure chance de décrocher un emploi.

Les immigrants non catholiques ont une raison supplémentaire, eux, de préférer une école protestante. Le mode de financement des commissions scolaires montréalaises a longtemps (de 1869 à 1969) été discriminatoire, chaque écolier catholique recevant une part beaucoup moins importante des deniers publics qu'un écolier anglophone protestant. La Commission protestante s'est d'ailleurs toujours opposée à ce que les revenus de la taxe scolaire soient distribués suivant les besoins et le nombre d'enfants de la ville.

L'inégalité entre les deux commissions scolaires s'est même accentuée lorsque le taux de la taxe protestants a commencé à dépasser, au début des années 1920, celui des catholiques. Plus riches dans l'ensemble que les catholiques, les protestants ont pu ainsi mieux rémunérer leurs enseignants, construire relativement plus d'écoles et mieux les équiper. On comprend mieux pourquoi les immigrants non catholiques se sont tournés vers cette commission scolaire.

Dès les années 1870, la Commission protestante met sur pied ses premiers high schools et inaugure ainsi un enseignement secondaire public. La Commission catholique doit attendre les années 1920 pour ouvrir ses premières classes du primaire supérieur. Contrairement aux high schools, cette filière de l'enseignement secondaire ne prépare pas les élèves à entrer dans les grandes facultés de droit, de théologie et de médecine. Voilà une deuxième raison pour les communautés non chrétiennes de préférer la Commission protestante, qui offre à peu de frais une instruction publique conduisant directement à la prestigieuse université McGill. D'ailleurs, bon nombre d'anglophones catholiques, après avoir fréquenté une école primaire anglaise de la CECM, s'inscrivent dans un high school protestant.

Nul besoin d'invoquer un «refus» non documenté de la part des écoles franco-catholiques d'ouvrir leurs portes à ces communautés pour comprendre que les conditions socioéconomiques particulières que nous venons d'évoquer expliquent pourquoi les immigrants ont choisi d'envoyer leurs enfants dans une école de la Commission protestante ou dans une école anglaise de la CECM.

Ici s'arrête le rôle de l'historien: comprendre les événements et les choix des acteurs et non pas se transformer en juge, en procureur ou en porte-parole pour dénoncer ou regretter des situations qui, jusqu'à preuve du contraire, n'ont jamais existé.

Pour en finir avec le mythe