«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 189

Comment ne plus être « un Québec à genoux »

En faisant une lecture indépendantiste de la réalité à partir de notions fondamentales

Bruno Deshaies
jeudi 14 octobre 2004

« As the years pass,
Bloc MPs are settling down
and getting quite comfortable
playing the federal game. »
(Josée Legault, RÉF. no 3.)

En s’inspirant de la lecture de l’article de Josée Legault publié dans The Montreal Gazette (RÉF. no 3), une internaute me fait parvenir ses commentaires sur le rôle du Bloc à Ottawa. Mêlés d’un peu d’ironie, les commentaires que j’ai reçus commencent par ces termes :

Un peu d’anglais avec ça ?

How is the Bloc ?
Can we expect the Bloc to promote sovereignty
if it keeps defending federalism, asymmetrical or any other kind ?

Avec habileté, cette internaute fait le rapprochement avec une déclaration récente de Gérald Larose pour la Presse canadienne (RÉF. no 1).

Gérald Larose

Finalement, les déclarations de Gérald Larose l’incitent à poursuivre ses réflexions sur la création du Québec indépendant.

Du même coup, les propos tenus par cette internaute peuvent faire aussi contrepoids à la prise de position de François Legault, ex-ministre péquiste, publiée dans La Presse du 12 octobre (RÉF. no 2).

« Le deuxième défi consiste à démontrer que le Québec pourrait faire mieux en contrôlant 100 % de ses impôts et en faisant ses propres choix. » (François Legault. Voir RÉF., no 2, p. 6 du document en format PDF.)

Vous avez bien lu, « le deuxième défi », ce serait la souveraineté comme moyen « pour un projet de pays emballant et concret ». Pour « faire mieux », l’éducation serait « une grande priorité nationale », car le Québec contrôlerait à 100 p. cent ses impôts.

« La seule façon de faire de l’éducation une grande priorité nationale tout en mettant fin au sous-financement en santé, c’est de rapatrier nos impôts et de faire nos propres choix. Bref, c’est de devenir souverain. » (RÉF. no 2, p. 13.)

Vous avez bien lu : « rapatrier nos impôts » et donc obtenir un petit peu plus une partie de pouvoirs d’un État provincial.

La maquette du projet de pays aurait probablement un effet magique sur la population, soit :

« La promotion d’un projet de pays nous permettrait de rallier celles et ceux qui voient dans la souveraineté un moyen autant qu’une fin. Cette démarche aurait l’avantage de montrer comment la souveraineté changerait concrètement la vie des gens en répondant à leurs besoins et à leurs préoccupations. En invitant la population à se donner un projet collectif emballant, nous répondrions de façon positive au malaise démocratique qui envenime la vie politique québécoise. » (RÉF. no 2, p. 15.)

Ce sont beaucoup de voeux. Est-ce que la réalité politique concrète canadian/canadienne pourra s’adapter à cette énième réforme du Canada ?

Le courrier de notre internaute vient clarifier de nombreuses ambiguïtés du discours souverainiste. Nous poursuivons la chronique avec son opinion.

Un peu d’histoire récente

Selon moi, en tant que militante, combattante de la souveraineté, de l’indépendance du Québec, Gilles Duceppe (et les députés du Bloc) ne représentent qu’eux-mêmes.

On doit regretter l’absence d’analyse sur les effets d’une défaite, par exemple celle de 1995. Car une défaite n’est pas sans conséquences, et il peut être difficile, et long, et parfois impossible d’y remédier. Une défaite défait. Une défaite ne fait pas, ne construit pas, elle défait.

Octobre-novembre 1995. La lutte nationale pour la prépondérance, pour être la majorité dans un État séparé, la lutte pour être souverain, indépendant, pour être vraiment maître chez soi, à laquelle l’intermède Jacques Parizeau avait réussi à amener la société québécoise en 1994-1995, nous a défaits.

Car, c’est à ce niveau que le nationalisme prend son expression véritable. C’est, évidemment, l’aspect le plus important de ce conflit qui dresse, à l’intérieur d’un même État, une nation contre une autre nation. En 1994-1995, on se battait pour conserver la majorité ou pour devenir la majorité dans l’État.

Depuis 1995-1996, nous sommes à un niveau plus bas, celui du Bloc, du Parti Libéral du Québec, de l’Action démocratique du Québec et très souvent du Parti Québécois. On se retrouve avec des conflits qui sont liés à des éléments institutionnels, politiques ou culturels, « points très précis » qui peuvent alors « se retracer et se détailler » facilement : « déséquilibre fiscal », « asymétrie », etc. mais qui n’ont rien à voir avec UNE NATION INDÉPENDANTE, qui NE PEUT ÊTRE QUE CELLE « QUI MAÎTRISE COMME MAJORITÉ UN ÉTAT SOUVERAIN ».

Si cet échec du Parti Québécois et de ses partenaires socio-économiques québécois, a permis au gouvernement fédéral « de mettre le Québec à genoux », comme le prétend Gérald Larose, c’est qu’il n’avait qu’à perpétuer la subordination politique et culturelle du Québec.

Depuis 1996, on fait une lecture partielle de la réalité

En procédant à un rafraîchissement de l’État provincial, en 1996, on a fait un travail extraordinaire d'ajustement, mais provincial seulement. On n’a posé aucun geste pour avoir le contrôle de la capacité de l'État québécois à assumer ses responsabilités, internes, et on a complètement oublié, évacué de notre champs de conscience, l’importance de vivre par soi, de vivre avec l'autonomie interne et en autonomie externe .

Car, la souveraineté, l'indépendance, AGIR PAR SOI-MÊME, L’ACTION ET LA RÉACTION PAR SOI, LA PRÉSENCE ET L’AUTONOMIE (INTERNE ET EXTERNE) DÉVELOPPENT, ENRICHISSENT, ÉPANOUISSENT (CF. RÉF. NO 4). ET, À L’INVERSE, LE FÉDÉRALISME OU NE PAS AGIR PAR SOI-MÊME, L’INACTION, L’ABSENCE, LE REMPLACEMENT (L’INACTION IMPOSÉE) ET LA SUBORDINATION PARALYSENT, APPAUVRISSENT.

On a oublié ceci :

« que le Canada-Anglais pratiquait le nationalisme complet, [...] qu'il luttait pour conserver la prépondérance, [...] contre ceux qui voudraient être la majorité dans un État séparé, [...] pour être vraiment maître chez eux. »

En 1840-1841, (et depuis), le Canada-Anglais a annexé, subordonné le Québec, il a mis le Québec à genoux. En 1867, rien de fondamental n’a changé, le Québec avait le choix entre l’annexion aux États-Unis ou l’annexion au Canada-Anglais, et devant cette absence de choix, le gouvernement fédéral a continué à disposer de tous les moyens pour mettre le Québec à genoux. Et, depuis 1996, on n’a jamais eu une vision complète du problème qu’on avait à régler.

Si on avait à recommencer, déclare Gérald Larose, il faudrait plutôt remettre la question nationale à l'ordre du jour, y compris un référendum. À la lumière de tout ce qu'on sait aujourd'hui, on n'a pas soupçonné que nos adversaires (fédéralistes) étaient des ennemis, des tricheurs, des voleurs et des gens qui tentaient de violer l'identité québécoise. Si on l'avait su, on aurait posé le problème d'une façon différente. » (Cf. RÉF. no 1.)

On avait oublié que le Canada-Anglais pratiquait le nationalisme complet, économique, politique et culturel et qu'il luttait pour conserver la prépondérance, pour continuer à être la majorité dans l'État contre ceux qui voudraient être la majorité dans un État séparé, qui voudraient lutter pour être indépendant, pour être vraiment maître chez eux. C'est évidemment l'aspect le plus important pour le Canada-Anglais d'un conflit qui dresse à l'intérieur du Canada-Anglais, une nation, la Nation canadienne-anglaise, contre une autre nation, la Nation québécoise (québécoise, canadienne-française, québécoise). Au Canada-Anglais on se bat pour conserver la majorité, au Québec on a oublié qu’on se bat, ou on a oublié de se battre pour devenir la majorité dans l'État.

« ...On oublie qu’il n’y a d’autonomie interne complète qu’avec l’autonomie externe. Il faut les deux ! ».

Autrement dit, il faut que notre peuple soit non seulement maître chez lui, mais qu’il établisse lui-même les liens qu’il entend établir avec les autres nations, sans qu’une autre nation parle en son nom sur la scène internationale.

Hélas, on se rabat sur la politique interne et on oublie qu’il n’y a d’autonomie interne complète qu’avec l’autonomie externe. Il faut les deux ! En 1996, les centrales syndicales avaient, après bien des hésitations, accepté le plan Bouchard de réduction du déficit, ce qui a réduit les sommes que l’État québécois, toujours aussi désespérément provincial, pouvait consacrer à ses missions essentielles, comme la santé ou l’éducation.

Remettre en question le fédéralisme

Aujourd'hui, le premier ministre Jean Charest est pris avec un problème encore plus gros que celui qu'on a réglé en 1996. Mais il est d'un tel aveuglement et il dirige une armée de bras cassés « en refusant de remettre en question le fédéralisme et en acceptant un accord en santé qui ne constitue « qu'un show de boucane », a fait valoir M. Larose (RÉF. no 1).

Or, notre histoire démontre, qu’à l’intérieur du Canada-Anglais, indépendamment des modalités, il en découle, pour le vaincu non assimilé (le Québec) une inévitable infériorité politique qu’on ne peut attribuer ni à la méchanceté du vainqueur (le Canada-Anglais) ni à l’imbécillité du vaincu. Tout effort sérieux à l’intérieur de l’union fédérale ne peut rendre le peuple minoritaire, le Québec, qu’« un peu moins pas maître » dans le compartiment « bisethnique », « bilingue » et « multiculturel » du Québec.

« Le Conseil de la souveraineté, pour sa part, tentera d’amasser 1000 dons de 1000 $ chacun, a indiqué M. Larose. Ce million servira à faire la promotion de la souveraineté et à assurer la circulation des idées entre les différentes organisations souverainistes. Quant au chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, il a invité, le samedi 2 octobre 2004, le Parti libéral du Canada à mettre en fiducie les sommes qu’il aurait reçues dans le cadre du programme des commandites. Il s’agit d’une somme de 1,5 million $, selon une analyse, que le Parti libéral du Canada a fait faire par deux firmes comptables, : Price Waterhouse Coopers, et Samson Bélair Deloitte & Touche. « C’est une somme importante. Il serait sage de mettre cette somme en fiducie, au cas où il y aurait de nouveaux développements... J’aimerais qu’ils soient solvables. Qu’ils le mettent de côté, au cas où il y aurait des choses illégales », a conclu le chef du Bloc québécois (RÉF. no 1).

Notions fondamentales de l’indépendance

C’est ainsi que LA NATION MAJORITAIRE, le Canada-Anglais, qui n’a pu assimiler la nationalité minoritaire, le Québec, et qui a dû lui consentir des concessions (comme de lui permettre au moins un ÉTAT provincial en 1867) est dérangée, importunée par cette annexe ou cet appendice que constitue le Québec.

De plus, la nation minoritaire est en très grande partie désorganisée et subordonnée économiquement, politiquement et culturellement par la présence de la NATION MAJORITAIRE.

« Le combat, les luttes pour la souveraineté, l’indépendance sont des luttes pour la « prépondérance » en vue de s’assurer, comme majorité, la maîtrise de « l’agir par soi collectif ». »

Enfin, reste la possibilité d’acquérir sa souveraineté, son indépendance. Mais dans ce dernier cas, en ce qui concerne la souveraineté, l’indépendance ou la subordination, l’annexion, la provincialisation – le RAPPORT de FORCE, la FORCE, les CIRCONSTANCES font le droit ou l’absence de droit !

En somme, pour qui veut la souveraineté, l’indépendance, le fédéralisme, « asymétrique », « centralisé », « décentralisé », le « déséquilibre fiscal » ou toute autre réalité semblable, font référence à une conception diminuée de la vie nationale, de notre vie nationale et sont l’expression « d’un grave bouleversement, d’un grave dérangement dans l’évolution nationale d’un peuple », le nôtre, puisque la volonté « d’agir par soi-même » est un « phénomène naturel » qui s’enracine au plus profond de la vie d’une collectivité, tout en constituant un « bien en soi ».

AGIR PAR SOI…, c’est un bien en soi. L’indépendance économique est un bien en soi. L’indépendance politique est un BIEN EN SOI. La collectivité… acquiert, en agissant par elle-même, des habitudes, de l’initiative et de l’expérience. AGIR PAR SOI…, sans collectivité interposée, est une source de RICHESSE D’ÊTRE. … VIVRE PAR SOI pour une collectivité comporte tellement d’avantages que c’est de ce côté qu’il faut chercher le secret de cette force irrépressible que l’on retrouve à travers les âges chez les peuples qui engagent le combat de l’indépendance. Par conséquent, cette force qui les pousse à être nationalistes, que le terme soit employé ou non.

Le combat, les luttes pour la souveraineté, l’indépendance sont des luttes pour la « prépondérance » en vue de s’assurer, comme majorité, la maîtrise de « l’agir par soi collectif ». Que nous sommes loin du Bloc et de ses luttes et sorties théâtrales !

La seule avenue

En effet, dans l’hypothèse où le Québec réussirait à accroître considérablement ses pouvoirs et même à obtenir un « statut particulier », il y aura encore loin de la coupe aux lèvres.

Obtenir un « statut particulier » est « irréalisable » tant qu’une majorité claire pour la souveraineté, l’indépendance ne se dégagera pas, mais ce statut ne serait offert qu’après un OUI à la souveraineté, l’indépendance dans la négociation qui s’ensuivrait,

• comme une nouvelle manière d’ébranler notre désir, notre volonté, de devenir souverain, indépendant, de prendre une décision irrévocable et comme une tentation d’emprunter la voie de la facilité. Par exemple,

la souriante madame Line Beauchamp, ministre de la Culture et des Communications du Québec qui s’est offusquée, il y a quelques mois, du fait que le gouvernement fédéral ne daigne pas lui laisser la parole à une importante rencontre internationale qui touchait directement les intérêts du Québec. Devant un tel cas, les Québécois(es), les libéraux du Québec, péquistes, bloquistes, adéquistes, etc., auraient à se décider : ou bien on décide de devenir un pays ou bien on accepte de demeurer une province, alors « pas comme les autres », avec un « statut particulier » mais une province, non un pays souverain, indépendant.

Même en obtenant une subordination, une annexion de moindre intensité, le Québec n’en demeurerait pas moins une province, subordonnée, annexée. Que nous sommes loin du Bloc à Ottawa !

Pour qui veut la souveraineté, l’indépendance, LA SEULE AVENUE qui pourrait mettre un terme à la subordination, à l’annexion demeure la souveraineté, l’indépendance politique. Encore une fois, que nous sommes loin du discours du Bloc !

Nous serons parvenus à une vie équilibrée et réussie quand, à la base, nous saurons maîtriser suffisamment notre vie économique et gérer par nous-mêmes notre politique intérieure et extérieure. Ce sont là les caractères fondamentaux d’une nation libre et indépendante.

Faire attention !

Il serait facile de dénigrer l’opinion de cette internaute que d’aucuns souhaiteraient qualifier de « pure et dure ». Mais il se trouve que certaines gens ont commencé à regimber devant une telle expression utilisée plus particulièrement pour dénigrer les indépendantistes. Il semble que l’expression a surtout une connotation péjorative.

Ne serait-il pas mieux de s’habituer à qualifier ces indépendantistes sans compromis d'indépendantistes sincères (francs, loyaux, authentiques), convaincus (persuasifs), déterminés (décidés) ou encore persévérants (tenaces), ce qui correspondrait beaucoup mieux à la réalité. Au fond, l’usage que peuvent faire de cette expression certains souverainistes ou certains fédéralistes sert uniquement à discréditer les indépendantistes convaincus qui cherchent à défendre démocratiquement et légitimement l’option de l’indépendance du Québec.

Un pays est indépendant ou ne l'est pas, n'est-ce pas. En cette matière, il n’y a pas de milieu ni de demi-mesure !

Bruno DESHAIES

P.-S. Nous suggérons à nos lectrices et lecteurs de prendre la semaine pour lire et assimiler les notions pertinentes rattachées à la notion d’indépendance. Il serait même souhaitable que vous discutiez avec des amies et amis. Partagez vos idées avec d’autres personnes de votre entourage.

RÉFÉRENCES :

(1) Norman DELISLE, «Ottawa a profité du consensus pour mettre le Québec à genoux» PC lundi 4 octobre 2004.

(2) François LEGAULT, « Le courage de changer. Le PQ doit reconnaître ses erreurs et faire un bilan lucide de ses années de pouvoirs. » Dans La Presse, mardi 12 octobre 2004, p. A25 (« Forum »). Une version en format PDF plus complète se trouve sur le site Internet suivant : www.francoislegault.org Un document de 28 pages (12,2 Ko). Un projet de nature réformiste avec une souveraineté tronquée, rien de plus et rien de très nouveau. Une sorte de refrain du discours politique du Bloc québécois. Jamais le mot « indépendance » n’est mentionné dans le document.

(3) Josée LEGAULT, «Is the Bloc becoming federalist ?» Dans The Montreal Gazette, vendredi 8 octobre 2004.

(4) François ROBICHAUD, «Vivre, c’est agir» Dans Le Rond-Point des sciences humaines.