««« Indépendance : pour ou contre?

LE GRAND CRI DU Québec

L’obsédante critique sociale et les luttes intergénérationnelles habituelles Bruno Deshaies

30-5-2002

« Si c’est ça l’québec moderne
Ben moi j’mets mon drapeau en berne »
(« En Berne » par Les Cowboys Fringants.)

Nous avons l’habitude au Québec de nous autoflageller. Trudeau aimait bien casser du sucre sur le dos de ses compatriotes québécois. En revanche, nous avons aussi l’habileté pour nous emballer. C’est tout le contraire. Le Québec est beau, le Québec est grand, le Québec est fort, le Québec est le premier... Puis, entre les deux attitudes, il y a tous ceux qui triment dur et qui ne voient pas le pays de la même manière. Tout ça, c’est le Québec.

Il y a des chansonniers qui chantent l’amour, « peace and love », la crainte, l’ennui, la solitude, le désoeuvrement, la colère, « Speak White » ou « Speak What », etc. Mais il y a aussi ceux qui donnent dans l’obsédante critique sociale à la manière syndicale et les luttes intergénérationnelles habituelles. Ils chantent que « Si tu rêves d’avoir un pays / Ben moi j’te dis qu’ t’es mal parti » ! N’avons-nous pas dit un jour que notre histoire était une épopée. Quelqu’un n’a-t-il pas dit plutôt que « notre histoire était une des pas pires » ? La génération des cinquante ans « s’complait dans’ médocrité / Bien satisfaits de notre routine / Et du bonheur pré-fabriqué ». Ici toute la société et pas seulement la société civile passent au crible d’une censure mordante. Y en a marre !

Essayons de résumer la logique de pensée du groupe Les Cowboys Fringants. Dans une large mesure, le groupe reflète la nouvelle génération, celle des trente ans nés dans les années 1970. Comme les autres générations, il pratique l’analyse sociale qu’il a apprise probablement au cégep, mais aussi dans la société et la tradition. Le social plus important que le national. Le discours éculé de la majorité des Québécois-Français. « Chu donc pas fier de ma patrie ». Mais laquelle ? « Les gars sont tous syndiqués ». Pourquoi ? Globalement, devant les travers de la société et de la mauvaise organisation, « Y’a pas personne pour s’indigner ». Réponse : « Si c’est ça qu’t’appelles une nation / Probable que tu sois assez con ». Une explication : « Ça dort au gaz dins bungalow / Le cul assis su’l statut quo ». Toute cette critique sociale n’est pas nouvelle. Elle continue et continuera longtemps. Mais la question nationale est-elle uniquement une question de critique sociale ?

La société parfaite n’existe pas. Des élites qui n’auraient que le bien commun en vue sans penser à leurs intérêts, ça n’existe pas non plus. La recherche de la société parfaite est une fuite en avant, une incapacité à voir la réalité en face, même si elle est décrite avec beaucoup de perspicacité.

Continuons notre analyse de cette chanson qui décrit le Québécois « moyen ». Retenons un certain nombre de strophes et alignons-les à la suite les unes aux autres, vous pourrez constater l’effet médiatique. En premier lieu, il faut connaître notre observateur. Il nous dit :

Chu né « dins » années soixante-dix
Dans un Québec en plein changement


Cet observateur, que pense-t-il du Québec ?

Chu donc pas fier de ma patrie
Ça dort au gaz dins bungalows

Se laissant mourir su’l divan

Dans ce royaume de la poutine

En s’gavant de téléromans
Et des talks-shows les plus stupides

« Enweye le gros, sors ton p’tit deux
Être millionnaire c’est le bonheur »

Dans l’stationnement de casino
Un gars s’tire une balle dans la tête


La morale :
Si c’est ça l’québec moderne
Ben moi j’mets mon drapeau en berne


Puis un clin d’œil sur l’histoire :

On a été pendant des années
Un petit peuple de yes-man

Mais faudrait pas s’réjouir trop vite
On est encore des porteurs d’eau


Puis un retour à la critique sociale :

À la sortie des actionnaires
C’qui compte pour eux c’est les revenus

Et l’premier-ministre fait semblant
Qui s’en fait pour les pauvres gens

Si t’es content de ce pays
Ben ça mon homme c’est ton avis
Tu dois être le PDG d’une compagnie

Et dans le parc d’la Vérendrye
Ils continuent à tout raser


Puis de l’oubli de l’histoire à la nation :

Dans cette contrée peuplée d’ignares
‘Faut pas trop s’rappeler d’son histoire

Si c’est ça qu’t’appelles une nation
Probable que tu sois assez con


De nouveau la morale :

Si c’est ça l’québec moderne
Ben moi j’mets mon drapeau en berne


Selon nous, les strophes prélevées dans cette chanson témoignent d’une sorte de « grand cri du Québec ». Elles illustrent qu’on ne parvient pas facilement à ajuster la fin au désir et les moyens du désir à la réalisation de la fin.

Les Québécois-Français auront beau chanter jusqu’à la fin des temps la crise de la société québécoise, s’ils ne parviennent pas à poser le problème en terme collectif, c’est-à-dire comme le projet d’une capacité d’agir par soi collectif, ils resteront indéfiniment coincés dans le fédéralisme à la recherche d’un éternel Éden qu’ils n’obtiendront jamais. Ils ne pourront que rêver en s’accrochant désespérément à la religion d’un parti politique qui promet le salut, mais ils demeureront impuissants à prendre les vrais moyens pour y arriver. La jeunesse a fini de carburer sur une telle idéologie. Les rêveurs souverainistes pourront toujours proférer des incantations, ils finiront toujours avec ces deux strophes des Cowboys Fringants : « Si tu rêves d’avoir un pays / Ben moi j’te dis qu’ t’es mal parti » !

L’interprétation de ces deux strophes n’est certes pas facile. D’un côté, Les Cowboys Fringants souhaitent un monde meilleur, mais ils contestent l’ordre établi. Ils voient autour d’eux d’innocentes victimes du système mis en place. Ils déplorent le peu d’espoir qui nous reste. Ils trouvent trente ans après leurs naissances que nous ne sommes pas fiers de notre patrie. Ils se disent déçus de la génération des années cinquante. Ils sont désolés des loteries, des casinos, des robineux, de la pauvreté, de l’environnement, de la forêt dévastée et de « tous les bouffons qui nous gouvernent ». Ils crient leur insatisfaction, mais ils restent à l’intérieur du régime. Ils croient que ce régime peut être modifié, changé, transformé. D’un autre côté, ce « grand cri du Québec » ne parvient pas à stimuler suffisamment l’esprit pour sortir du statu quo ante.

L’histoire se répète d’une génération à l’autre. La chanson en fait la preuve – trop malheureusement. Le constat est implacable. Les Cowboys Fringants atteignent un sommet de contestation sociale, mais ils ne parviennent pas à exprimer la contestation collective qui s’exprime depuis huit ou neuf générations de Canadiens, de Canadiens français, de Québécois et de Québécois-Français. Ils n’ont pas encore mis le doigt sur l’annexion, la subordination, la provincialisation, bref sur la domination d’une collectivité plus forte, plus riche, plus nombreuse, plus dynamique, plus indépendante et qui ne veut pas perdre un iota de la plénitude de ses pouvoirs. Cette collectivité, c’est la collectivité canadian.

Les Cowboys Fringants doivent dépasser la critique sociale et parvenir à une critique nationale, à une affirmation nationale, puis à une défense nationale. « L’alouette en colère » doit être une alouette collective qui saura exprimer l’unité québécoise pour elle-même d’abord, envers les autres ensuite tout en acceptant la coopération dans l’indépendance de ses moyens pour agir par soi. Quand ce jour viendra, le Québec sera indépendant.

Peut-on demander à des chansonniers de faire de la politique ? Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Leur art leur appartient. La mièvrerie de nombreuses chansons fades est parfois plus dangereuse que celles qui expriment une cause. Méfions-nous de l’insignifiance et des insignifiants. L’insignifiance tue tout autant que les insignifiants. Elle tue d’autant mieux qu’elle est inodore, insipide et incolore. Elle vous colle à la peau et vous ne vous en apercevez pas.

Doit-on continuer l’analyse ? Il le faudrait. Même qu’il faudrait aller très loin dans la psyché collective canadienne-française pour comprendre la chanson « En Berne » des Cowboys. Si vous voulez lire le texte complet, il a été reproduit sur la chronique de Vigile du mercredi. Prenez le temps d’analyser, de comprendre, de vous questionner, de critiquer, de comparer ; n’oubliez pas de chercher un peu, de vous critiquer vous-mêmes, de chercher à nouveau. Ne vous complaisez pas trop vite. Faites le cheminement des Cowboys, mais n’arrêtez pas à la seule critique sociale. Si vous dépassez ce premier niveau d’analyse, peut-être allez-vous voir le bout du tunnel. Bonne chance !

Écrivez-moi et on pourra en discuter. (Prière d’éviter les virus, car ils sont inutiles et antidémocratiques.) Briser la conspiration du silence. Attaquer le problème à sa base. Ne laissez pas les politiciens penser à votre place. L’indépendance est en chacun de nous et en nous tous. Elle ne viendra JAMAIS de l’extérieur ni par des conditions gagnantes. C’est une invention de politiciens pour tenter de gagner des élections. Penser surtout comment le gouvernement fédéral et les partis politiques nationaux du Canada-Anglais peuvent agir sur le Québec. Surtout le parti libéral du Canada. Ne soyez pas dupes. Agissez plutôt que de vous contenter de faire des analyses a posteriori. Les consolations qu’on peut avoir à faire de la critique sociale ne nous donneront jamais l’indépendance. Vous resterez comme Les Cowboys Fringants, des observateurs sociaux. La chanson « En Berne » nous dit encore du Québécois :

Y’s’met à rêver le samedi
Qu’y va p’t’être quitter son taudis
Espère toujours maudit moron
T’as une chance sur quatorze millions


Dans une autre génération, on dira à peu près la même chose, et ainsi de suite. De fil en aiguille, on sera toujours au même point pendant que l’Autre continuera à agir, à s’imposer et à dominer d’une manière encore plus complète tout en préservant le mieux possible son indépendance.

« Le grand cri du Québec » doit se transformer en une affirmation et une défense de l’indépendance du Québec.

(30)

Bruno Deshaies
Québec, 30 mai 2002



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