Origines du mot 'Québec'



Alain LaBonté

11.3.99




A 07:26 99-03-10 -0000, rgervais@sympatico.ca a écrit : « NÉO-FRANÇAIS »

Il y a quelques jours, Bernard Frappier suggérait qu’on rebaptise le Québec Nouvelle-France et qu’on appelle dorénavant les Québécois Néo-français. (Son article, « République de Nouvelle-France », figure aussi dans le site Vigile)

Je vois deux raisons pour ne pas retenir cette suggestion. La première est que les Québécois se sont largement approprié cette appellation. La seconde est que son adoption embrouillerait la délimitation des frontières nationales. J’explique.

Première raison : les Québécois se sont approprié cette appellation
Frappier a raison de dire que les noms de Québec et de Québécois, nous les avons hérités des autres. C’est même doublement vrai. D’abord, le mot Québec vient du mot algonquin Stadaconé, qui désignait l’endroit escarpé où le fleuve Saint-Laurent se resserre vis-à-vis de l’actuelle ville de Québec (1). Ensuite, s’agissant de la province, ce sont les Britanniques qui l’ont officiellement appelée Quebec ». La Province of Quebec est en effet l’appellation que reçut officiellement le territoire laurentien au début du régime anglais en vertu de la « proclamation royale » de 1763 (2).

Rectifications sur les faits (cela ne change pas le reste de l'argumentation de M. Gervais, qui reste selon moi valable, les frontières du Québec actuel étant assez bien établies historiquement, dans les faits et juridiquement) :

« Québec » vient d'un mot *algonquien* (peut-être algonquin, mais pas nécessairement ; mais c'est de la même famille de langues) qui signifie « passage rétréci » (ou quelque chose comme « là où le fleuve se rétrécit »). Une vieille légende (dont les historiens rejettent trop souvent le fondement, car elle est poétique et nourrit notre rêve collectif sans faire de tort à personne) veut que Champlain, après avoir débouché de l'embranchement est du St-Laurent, à la pointe sud de l'île d'Orléans, sur cette vaste échancrure que domine le cap Diamant, se serait écrié : « Qué bec ! » (« Quel bec ! »), ce qui est vraiment la réciproque de ce que le mot veut vraiment dire en langue amérindienne.

Cela illustre très bien (1) la rencontre de deux civilisations qui s'est faite de façon très pacifique (ça s'est gâté par après, car Champlain lui-même a été le premier [c'est historique, on n'y peut rien !] à tirer sur des Amérindiens (ils étaient en l'occurrence Iroquois) avec une arme à feu en en tuant deux, pour donner une leçon à des fêtards qui étaient devenus violents après avoir bu de l'alcool, ce que cette tribu ne lui a jamais pardonné. Cet incident est à l'origine de l'alliance iroquoise avec les Anglais, au départ non naturelle, car ils étaient au début les alliés des Français, les Anglais évitant de se lier aux autochtones, contrairement aux Français ; leur alliance avec les Iroquois n'a existé que parce que l'occasion était rêvée de se servir de cette haine pour contrer les Français, devenus gênants parce qu'ils bloquaient (surtout en temps de guerre en Europe) le libre-passage entre la Nouvelle-Angleterre et la baie d'Hudson.

« Stadaconé » était le nom de la bourgade sédentaire *iroquoïenne* (attention, je n'ai pas écrit « iroquoise », c'était sans doute des Hurons qui étaient là, et les Hurons étaient des Iroquoïens sédentaires, non des Algonquiens nomades) établie le long de la rivière St-Charles lors des visites de Jacques Cartier en 1534-1535, à trois ou quatre km de l'« Abitation » que Champlain a construite en 1608 sur le bord du fleuve St-Laurent, fondant ainsi délibérément la ville de Québec au nom du roi de France. Stadaconé fait maintenant partie du quartier « moderne » de Limoilou (qui fut une ville au début du XXe siècle, c'était la zone la plus moderne de la région à l'époque), maintenant intégré à la ville de Québec.

Entre 1535 et 1608, nul ne sait ce qui est advenu des Iroquoïens qui habitaient là depuis des lustres (cause la plus probable de leur disparition : les maladies, même bénignes pour nous, apportées par les « blancs » [Cartier et Champlain disaient des Amérindiens de la vallée du St-Laurent qu'ils étaient une « race blanche », et les Jésuites ont confirmé dans leurs « Relations » qu'ils n'avaient pas la tache mongole, contrairement aux Inuits chez qui le trait génétique est systématiquement présent], et contre lesquelles les Amérindiens étaient totalement non immunisés). Ils étaient complètement disparus à l'arrivée de Champlain, remplacés à l'occasion par des *Algonquiens* nomades qui y campaient régulièrement (l'on sait que c'était le plus souvent des Montagnais (ou « Innus »).

De nos jours (2), les seuls descendants d'Amérindiens qui habitent en communauté dans la région de Québec sont à nouveau les Hurons (qui ont l'air en général de nos jours tout aussi « blancs » que moi, descendant pure laine de Français), sauvés des massacres des Grands-Lacs par Champlain lui-même, qui les a pris sous sa garde, les sauvant d'une mort certaine aux mains de leurs frères de race les Iroquois (qui les ont complètement rayés de la carte des Grands-Lacs [un génocide historique] -- les rares qui ont fui par leurs propres moyens se sont plutôt enfuis en direction opposée à celle que prenait Champlain -- la seule autre communauté huronne qui subsiste est à Oklahoma City, ce qui est très loin de Québec « indeed »).

Pour ce qui est de l'appellation « Province of Quebec » donnée par les Anglais par proclamation royale en 1763, il signifie simplement « province dont la capitale est Québec », Québec étant devenu un nom prestigieux, trophée de guerre le plus important des Anglais en Amérique et sans doute dans le monde (quand on songe qu'avec le Canada, 3 des sept pays du G7 sont anglo-saxons, les autres se partageant les miettes qui restent, sans cohérence -- sans doute aussi la raison pour laquelle on parle du G7 et non du G6, il fallait s'arrêter après le Canada, vraiment plus petit que les autres, mais anglo-saxon !) La « Province of Quebec » s'étendait au départ de Terre-Neuve à l'état du Michigan actuel, et incluait l'Ontario ! Ça a bien changé, tout comme le territoire du Canada qui, sous les Français, se limitait à la vallée du St-Laurent, car il n'était qu'une petite partie de ce vaste empire qui s'appelait « Nouvelle-France » et que les ancêtres des Québécois natifs d'Amérique, descendants de Français, ont largement contribué à créer de la baie d'Hudson au golfe du Mexique. La Nouvelle-France s'étendait plutôt du Nord au Sud alors que la « province of Quebec », intégrant la « Terre-Neuve » déjà anglaise sans aucune contestation (et l'Acadie qui ne savait pas où donner de la tête dans ses changements d'allégeance forcés), s'étendait plutôt d'Est en Ouest.

De tous ces territoires qui se recoupent, la ville de Québec a toujours été le centre, la capitale, sous les rois de France et d'Angleterre et jusqu'à nos jours, en tant que capitale du Québec. Sur les mappemondes du XVIIe et du XVIIIe sièce, l'on considérait déjà Québec comme l'une des grandes villes (au sens de l'importance stratégique) du monde... d'où l'UNESCO a eu raison d'en faire un joyau du Patrimoine mondial. Québec, un nom quand même prestigieux... la « province » a été baptisée par les Anglais, certes (mais avec un nom français, ou du moins facilement francisé, avec un air au départ bien français, et qui se marie à merveille avec ses origines amérindiennes), mais comme foyer du peuple québécois, on ne pouvait trouver mieux. Québec, nom qui a résisté à tous les vents et à toutes les marées, sauf pour son orthographe, qui a été hésitante au début (« Kébec », « Québecq », « Quebeck », je ne sais quoi encore !)

Voilà !

Alain LaBonté

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Hakata (nom ancien, deux fois millénaire, de Fukuoka, mais utilisé sur les horaires des trains à grande vitesse du Japon, histoire de lier l'avenir au passé -- les Japonais sont passés maîtres dans cet art !)

P.-S. : De la grandeur évocatrice magique du mot « Québec » :

« Québec », en langues algonquiennes actuelles (abénaki, attikamekw, {algonquin}, mic-mac, pas nécessairement dans cet ordre : Kopek/Kipek/{Kebek}/Gebek... Je ne me rappelle plus l'ordre de mémoire, je n'avais que noté ces quatre occurrences dans de vieilles notes sur mon ordinateur, qui me sert souvent de référence loin de chez moi) ; cela signifie (rappel) : « là où le fleuve (les grandes eaux) se rétrécit ».

« Québec », en montagnais (innu), autre langue algonquienne : Upishtukueiau (mot qui par ailleurs se décline) ;

« Québec » en chinois mandarin : Kui Bei (*) Ke (pour la ville, on ajoute « Shi » à la fin -- prononcer « Coui Pèï Que Che »), ce qui signifie : « [ville de la] maîtrise du Grand Nord » ; les Chinois sont passés maîtres dans l'art de faire correspondre des significations non aléatoires aux noms d'origine étrangère, en effectuant un agencement génial de mots (constitués en syllabes) existant en mandarin, prononcés bien sûr sur un ton bien précis et harmonieux.

(*) : C'est le même « Bei » que dans « Bei Jing », « capitale du Nord » (prononcé à peu près « Pèi tzing », d'où sans doute « Pékin », par déformation phonétique). Cette romanisation officielle des syllabes chinoises s'appelle « han yu pin yin », « la phonétique de la langue han [mandarine, en fait] » -- les lettres latines de ce système ne correspondent pas nécessairement à quelque valeur européenne que ce soit, mais collent plutôt à l'ensemble des sons propres au mandarin).

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ORIGINE DU MOT QUÉBEC

Intéressantes notes d'Alain Labonté.

Ce dernier signale, avec raison, que c'est Québec (et non Stadaconé, comme ma formulation le laissait croire) qui signifie resserrement, passage étroit, etc.

Par ailleurs, ces observations confirment l'usage répandu du mot Québec bien avant le régime anglais. En somme, Québec, la ville, est devenu l'éponyme d'un peuple.

Richard Gervais
10 mars 1999

P.-S. À propos de la graphie Québec, je lis ceci, dans le Répertoire des gentilés du Québec de Jean-Yves Dugas déjà cité. Le passage indique les variantes graphiques du mot Québécois, mais évidemment celles de Québec sont à l'avenant : "Kébécois (1935); Québéccois (1835); Quebecois (1754); Québecois (1775); Québecquois (1825); Québécuois (1910); Quebequois (1754); Québéquois [...]" (Publications du Québec, 1987, p. 133)

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(1) Alain nous a transmis des notes historiques fort intéressantes, mais je note ceci :

Or, il me semble bien, d'après le récit fait de cet événement dans les «Relations des Jésuites» que l'incident s'est produit quand Champlain a accepté d'accompagner ses alliés, les Hurons (Wendakés), dans une expédition contre leurs ennemis traditionnels, les Iroquois (Agniés, Onontagués, Mohawks). Je n'ai jamais lu d'allusion à une «leçon à des fêtards qui étaient devenus violents». À l'époque où cela s'est produit, vers 1610, cela me semble impossible: Champlain n'aurait pas encore connu les Iroquois, donc n'aurait pas pu être placé dans des circonstances où punir des fêtards!

(2) Un autre point me pose un problème de chronologie, quand tu écris :

Sachant que Samuel de Champlain est mort en 1635 et croyant savoir que le génocide des Hurons s'est produit plus tard, il y a là un petit problème qu'il faudra élucider...

Merci, Alain, pour ces notes intéressantes !

Jean-Luc Dion