«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

mythes et réalités du pipeline énergie Est

Pourquoi énergie est ? partie 1

Tribune libre de Vigile
jeudi 29 juin
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Chères compatriotes, voici le premier d’une série d’articles visant à démystifier les différents aspects du projet énergie est dans le but de mieux orienter l’action militante indépendantiste sur cet enjeu. Pour ce faire, je tenterai de vulgariser et d’analyser les aspects techniques et économiques, de les situer par rapport au débat politique et finalement de proposer un plan d’action politique suivant une perspective nationaliste. Ces trois axes seront entremêlés au sein des articles dans un souci de rendre leur lecture moins aride.

Article premier : Pourquoi énergie-est ? partie 1

Le premier réflexe du citoyen lambda qui se demande pourquoi veut-on l’exproprier pour enterrer une conduite de pétrole sous son terrain sera de consulter les journaux. Que disent-ils ? D’abord voyons la chose selon la perspective québécoise.

Dans un article publié le 3 mars 2017 dans La Presse, le ministère des finances explique que « le projet de pipeline entraînerait une hausse de 4,3 milliards du PIB du Québec sur dix ans et viendrait consolider l’industrie pétrochimique, avec ses 50 000 emplois. »[1] étant donné que les raffineries québécoises seraient en mesure de diversifier leurs approvisionnements en pétrole. On y dit également que « Le nouveau pipeline permettrait d’atteindre la capacité disponible de raffinage, soit 400 000 barils par jour. Actuellement, 300 000 barils sont transportés par oléoducs aux raffineries. »[1]

Continuons. Dans un éditorial datant de Août 2013[2], André Pratte explique que le pipeline énergie Est permettra aux raffineries québécoises de se « libérer » de leur dépendance aux importations de pétrole en plus de nous permettre de profiter du boom pétrolier albertain par le biais de la péréquation et également en exportant sa force de travail dans cette province.

Ces arguments tiennent-ils la route ? D’abord, mettons le chiffre de 4.3 G$ sur 10 ans en perspective. Avec un peu de maths on voit que cela représente environ 0.1% d’augmentation du PIB pendant 10 ans. Un peu moins vendeur comme chiffre, mais tout de même considérable quand on sait que la croissance du PIB québécois est d’environ 1% par an. Ce 0.1% représente alors 10% d’augmentation de la croissance. En faisant l’hypothèse que le 4.3 G$/an est une estimation réaliste, je ne porterai pas de jugement là-dessus car c’est en dehors de mon expertise.

Ensuite, pour ce qui est de l’augmentation de la quantité de pétrole raffiné, cela me semble douteux comme argument. Ultimement les raffineries ne traiterons pas plus de pétrole que ce qu’elles sont capables de vendre. Si nous avions des raffineries flambant neuves à la fine pointe de la technologie, ce serait plausible car elles pourraient exporter leur production, mais ce n’est pas le cas. Elles pourraient selivrer à une guerre de prix sur le marché québécois, mais cela est hautement improbable puisqu’il s’agit d’un cartel.

En ce qui concerne la diversification des approvisionnements et la « libération » face aux importations de pétrole, cet argument est très douteux dans le cas du pétrole issu des sables bitumineux, étant donné que les raffineries québécoises ne sont pas équipées pour le raffiner !

Il s’agit d’un fait très peu rapporté dans les médias québécois, donc je vais prendre le temps de bien l’expliquer :

D’abord, qu’est-ce que le pétrole ? Sans aller trop loin dans la chimie, le pétrole brut est un mélange d’hydrocarbures de différente nature. Les fractions d’hydrocarbures sont classifiées selon leur nature (aliphatiques, naphténiques ou aromatiques) et leur point d’ébullition. Les plus légères, comme le propane et le butane ont des températures d’ébullition en deçà de 50 oC, tandis que les plus lourdes (le bitume, ou le « pitch » en bon français) ont des températures d’ébullition dépassant les 400 oC. Les proportions de ces différentes fractions varient selon la provenance du pétrole. On compare généralement les pétroles selon leur densité étant donné que celle-ci est un bon indicateur de la proportion des fractions légère ou lourdes. La densité est généralement exprimée avec une unité un peu « bâtarde » ; le degré API. Pour simplifier, plus le degré API est élevé, plus le pétrole est léger, plus il est bas, plus il s’agit d’un pétrole lourd. Des pétroles légers tels que le arabian light ou le WTI (west texas intermediate) ont un degré API de 35-40, tandis que le WCS (western canadian select) a un degré API de 20.

L’autre paramètre important qui différencie les pétroles entre eux est le taux de souffre. Le souffre contenu dans le pétrole crée deux problèmes principaux pour les raffineurs. D’abord il augmente la corrosion dans les raffineries, ce qui augmente les coûts de maintenance et de construction. Ensuite, les lois environnementales obligent les raffineurs à enlever le souffre de leurs produits finis afin de réduire la pollution par le SO2 qui serait émis lors de la combustion des carburants. Le SO2 est la cause principale des pluies acides.
Il existe d’autres paramètres qui différencie les pétroles entre eux, mais la densité et le taux de souffre sont les deux principaux. Ce qu’il faut retenir, c’est que ces deux paramètres sont d’une grande importance par rapport au raffinage du pétrole. Les pétroles plus lourds requièrent plus de traitement afin de transformer les fractions lourdes en produits payants (c-à-d de l’essence et du diesel), et les pétroles ayant plus de souffre coûtent plus cher à traiter. On peut donc en déduire que le prix du pétrole est influencé par sa densité et son taux de souffre.

Où se situe le pétrole des sables bitumineux dans ce tableau ? Le WCS est le pétrole de référence pour le pétrole des sables bitumineux. Il s’agit d’un « dilbit », qui signifie « bitume dilué ». le WCS est donc principalement composé de bitume (mélange d’hydrocarbures lourds) et de diluant plus léger qui permet de réduire la viscosité du bitume et ainsi le rendre « pompable » à température ambiante. En fait, sans diluant le pétrole issu des sables bitumineux est tellement visqueux qu’il en est solide à la température de la pièce, on peut frapper dedans à coup de marteau. Bref, c’est du « fond de tonneau ».

En quoi est-ce que cela affecte la capacité des raffineries québécoises à traiter le pétrole lourd albertain ? En gros, pour transformer le bitume (qui n’est pas un produit très rentable pour les raffineries) en diesel et en essence, il faut traiter le bitume dans une « unité » spéciale. Cette unité s’appelle un « coker » et consiste en un gros vaisseau sous pression où on carbonise le bitume. Cela libère des vapeurs de fractions plus légères de pétrole telles que l’essence et le diésel.

Présentement, parmi les raffineries canadiennes à l’est des prairies, seule la raffinerie ESSO de sarnia est équipée d’une unité de cokéfaction. Cela signifie que seule cette raffinerie, d’une capacité d’environ 100 000 barils par jour, est en mesure de traiter le Dilbit albertain. Le pipeline énergie est doit avoir une capacité de 1.1 millions de barils par jour, dont 85% sera du Dilbit[3]. Il est donc évident que la majorité de ce pétrole est strictement dédié à l’exportation et qu’il ne servira pas à faire baisser les prix à la pompe pour les québécois ainsi que les autres citoyens de l’est du canada.

Donc qu’en est-il de l’argument de l’ancien propagandiste en chef de La Presse ? En toute honnêteté intellectuelle, je dirais que c’est 25% vrai, 75% faux. D’abord, bien que 85% du pétrole transporté par énergie est n’est pas raffinable par les raffineries québécoises, le 15% qui reste l’est. Il s’agit principalement de pétrole conventionnel issu de la fracturation hydraulique au dakota du nord, en Alberta et en Saskatchewan. Ce 15% représente 165 000 barils par jour, ce qui équivaut à 41% de la capacité de raffinage du Québec. Or, en 2014 nous importions 81% du pétrole consommé au Québec[4]. Même en faisant l’hypothèse la plus généreuse qui soit envers notre propagandiste préféré, c’est à dire que tout le pétrole conventionnel transporté par énergie est serait vendu aux raffineries québécoises (très irréaliste), nous ne déplacerions que la moitié des importations de pétroles nécessaires au Québec. Nous serions toujours vulnérables faces aux variation du prix du pétrole sur les marchés mondiaux.

Merci d’avoir pris le temps de lire cet article. Lors du prochain article nous démystifieront un autre des arguments souvent avancé en faveur d’énergie est, soit le différentiel de prix entre le WCS et les autres pétroles de référence.

Benoît Roberge, ing.

[1] http://affaires.lapresse.ca/economi...

[2] http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/andre-pratte/201308/02/01-4676558-bon-pour-le-quebec.php

[3]Transcanada – Energy East consolidated application - Volume 3 section 5 table 5-2

[4]Transcanada – Energy East consolidated application – Volume 3 section 3 figure 3-9

Commentaires

  • Pierre Bourassa, 6 juillet 11h00

    Jasmin’’Il y a tellement d’autres technologies plus avantageuses comme le bioéthanol, le propane ou l’électricité qui pourraient être moins dommageables à l’environnement et à notre santé et permettraient de rentabiliser des infrastructures que le Québec possède déjà.’’

    Et il devra y avoir un changement de gouvernement à Québec qui prendra à coeur l’environnement au Québec.

    2017-07-06 PLQ:La décontamination des sols encore moins surveillée par Québec
    http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1043742/quebec-decontamination-sols-amendement-loi-ministere-environnement-surveillance?isAutoPlay=1

    Et on apprend çà en plein milieu des vacances estivales.
    Avec ce genre de nouvelles,pouvons-nous penser une seconde que le PLQ s’opposera au passage du pipeline Energy East ?

    Élections en 2018..., pas pour rien que :Le gouvernement Couillard juge qu’Ottawa devrait attendre d’avoir achevé la modernisation de l’Office national de l’énergie avant de relancer l’évaluation du projet Énergie Est, a appris Le Devoir.
    http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/502215/one-lettre-de-quebec-et-de-toronto-a-ottawa
    ...sinon,avec les données sur la dangerosité du projet Énergie Est que nous possédons déjà,et l’alliance certaine avec les Premières Nations pour le contrer,il n’y aurait aucune chance pour que le PLQ soit réélu.Il ne manquerait plus qu’Ottawa accepte sous prétexte de bonne entente avec les provinces...

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  • François A. Lachapelle, 1er juillet 21h40

    Merci Benoît Roberge pour vos explications éclairantes qui portent sur les capacités du pipeline Énergie Est projeté. Éventuellement dans vos prochaines démonstrations, j’espère que vous ferez le lien entre capacité de pompage et rentabilité incluant les coûts d’externalité dont ceux des fuites de bitume.

    Vos explications nous permettent de détricoter des affirmations du promoteur et de journalistes comme André Pratte qui se révèlent fausses. Une de ces fausses affirmations que j’ai lues à plusieurs reprises est le fait du promoteur. Le promoteur a souvent écrit que le projet Énergie Est permettrait aux 3 raffineries de l’est du Canada de s’approvisionner directement au pipeline Énergie Est. Vous expliquez bien que cela est irréaliste.

    Les 3 raffineries de l’est du Canada concernées sont : Suncor à Montréal-Est, Valero à St-Romuald et Hirving à Saint-Jean NB.

    J’ai quelques questions concernant le pompage du "dilbit" dans le pipeline projeté Énergie Est. Vous écrivez, je cite : « le WCS est donc principalement composé de bitume (mélange d’hydrocarbures lourds) et de diluant plus léger qui permet de réduire la viscosité du bitume et ainsi le rendre « pompable » à température ambiante.

    Quelle est la quantité de diluant en % requise pour pomper du pétrole lourd des sables bitumineux dans Énergie Est ?

    Vous parlez d’une capacité de 1,1 million de barils par jour. Ailleurs, j’ai lu que la capacité pourrait atteindre 1,25 million de barils par jour.

    Le promoteur parle de 85% de dilbit des sables bitumineux. Votre texte : « Le pipeline énergie est doit avoir une capacité de 1.1 millions de barils par jour, dont 85% sera du Dilbit[3]. » On s’entend que le 85% représente 935 K / barils par jour. De ce 935 K / bpj, quelle est la proportion de bitume issu des sables bitumineux, le diluant exclus ?

    Votre texte : le WCS est donc principalement composé de bitume (mélange d’hydrocarbures lourds) et de diluant plus léger qui permet de réduire la viscosité du bitume et ainsi le rendre « pompable » à température ambiante.

    Je cherche à savoir quel est la quantité nette de bitume pompable par jour dans le pipeline Énergie Est. La réponse à cette question a une incidence sur la rentabilité du pipeline Énergie Est. Dit autrement, on peut parler de l’incidence de l’exploitation des sables bitumineux sur le PIB du Canada tout en éludant tout l’aspect de la rentabilité d’une telle exploitation.

    Le promoteur et le Gouvernement avec lui peuvent endormir la population avec la notion de création d’emplois dit autrement de RER, de retombées économiques régionales, sans parler de rentabilité. Tout le dossier du nucléaire canadien CANDU est un cas type de la trompe entre "RER" et non rentabilité d’un projet. Cette trompe est possible et facile à manier en excluant des calculs de rentabilité les coûts externes.

    Prenons un autre bel exemple qui est le déraillement du train de Lac-Mégantic en juillet 2013 qui disons a coûté en travaux de réparation après le déraillement une somme d’environ 600 M$. Sauf erreur, ce 600 M$ est un plus pour le PIB du Canada. Budgétairement parlant, c’est un moins pour les poches des payeurs de taxes.

    Revenons au pipeline Énergie Est. De mémoire, je crois avoir lu que le diluant est tout simplement de l’essence qui est mélangé au bitume. Si oui, la proportion du mélange d’essence au bitume est-elle constante ou plutôt variable selon la viscosité du bitume qui peut varier selon la provenance de ce bitume. Provenance d’une mine à ciel ouvert ou d’une mine souterraine ?

    Autre point : si vous abordez plus tard la notion de sécurité du pipeline Énergie Est et considérant que le facteur 0% de risque est impossible, nous parlerez-vous un peu des problèmes d’abrasion des parois internes dudit pipeline ?

    Merci à l’avance pour vos lumières.

  • Jasmin, 30 juin 14h13

    Très bon article vulgarisateur du projet Énergie Est, très clair, concis et surtout cohérent. Pour moi, ce projet a toujours été contraire à mes valeurs de développement durable et de préservation des écosystèmes. Avec autant d’arguments pour soutenir mes prétentions difficiles de changer d’avis. Il y a tellement d’autres technologies plus avantageuses comme le bioéthanol, le propane ou l’électricité qui pourraient être moins dommageables à l’environnement et à notre santé et permettraient de rentabiliser des infrastructures que le Québec possède déjà. Source très crédible (ingénieur chimiste). Il me tarde de lire le prochain article.

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