Le choix du 2 juin - Épilogue


Le Bloc québécois, pour le principe

Lise Bissonnette

LeDevoir 28 mai 1997



Malgré une campagne électorale débilitante, terreau fertile pour tous les cynismes, il faut se résoudre à un choix éditorial. D'abord se demander, tant les partis ont failli à la tâche de proposer et de convaincre, s'il faut s'abstenir ou voter..

I1 est rarissime que cette question se pose sérieusement. Ne pas exercer son droit de vote, que les démocrates vieillissantes traitent souvent à la légère en se gaussant de l'influence limitée des citoyens sur la classe politicienne, c'est faire injure à ceux qui ne disposent pas de ce droit et qui, s'ils le pouvaient ,se rendraient avec joie aux urnes pour substituer à leurs dictateurs des élus, même médiocres..

Mais le problème dépasse aujourd'hui la fadeur de la cuvée 1997 des prétendants aux Communes. Au Québec, l'exercice paraît tordu, absurde. Ce qu'une majorité de citoyens semble désirer, aucun parti fédéral ne pourra s'en approcher au cours du prochain mandat de gouvernement. La tentation est forte de le signifier en déclarant forfait, pour les secouer tous. Mais parce que les abstentions ne sont pas comptabilisées et qu'il n'existe ici aucune tradition de suivre une telle consigne - qui la donnerait? -, ce message tomberait à plat. S'abstenir serait l'équivalent d'abandonner à d'autres le soin d'exprimer sa citoyenneté. Voter en ravalant son insatisfaction, en cherchant la moins mauvaise adéquation entre nos principes et l'offre de partis que nous méritons sans doute, c'est un moindre mal, et un devoir malgré tout..

Deux critères.

Pour citer à la fois René Lévesque et Robert Bourassa, à l'échelle du malheur des peuples, le Canada d'aujourd'hui n'est certes pas le goulag. Le gouvernement libéral sortant peut se targuer de présider aux destinées d'un pays qui obtient aujourd'hui les meilleures notes des organisations économiques internationales, ravies de l'avoir vu assainir ses comptes publics à vitesse accélérée et créer ainsi un climat favorable au développement des entreprises exportatrices, enfants chéries de la «mondialisation». Les électeurs ne font toutefois pas partie des nouveaux inspecteurs de la planète, ces groupes qui distribuent les bonnes notes sans souci de l'éthique politique ou des équilibres sociaux. Après des années de réductions de services et de sacrifices individuels acceptés au total sans trop de révolte, ils sont en droit de se demander si le retour de la prospérité, tant célébré, les touchera un jour..

Moins performants que le Canada selon les nouveaux indices mondiaux, les États-Unis voisins retrouvent quasiment le plein emploi, les entreprises y courtisent les jeunes, un optimisme réapparaît chez un pays que les Canadiens aiment pourtant croire plus «dur» que le leur. La question devient pressante: le contentement du «marché» devant le virage de l'Etat canadien peut-il devenir celui des citoyens, augurer de nouveaux partages entre eux? 0u continuera-t-il à s'appuyer sur des formes d'exclusion? Un million et demi de personnes sont toujours au chômage, leurs familles dans la pauvreté; rien n'indique que leur nombre diminuera et cela est encore plus troublant qu'en 1993, quand l'Etat était «cassé». La volonté et la capacité de leur redonner espoir, tel est le premier critère d'évaluation des partis..

Au Québec, s'y ajoute celui de la réponse à la «question nationale», qui a été au coeur des débats du dernier mandat. Les partis fédéralistes, à gauche comme à droite, aiment répéter que cette question est elle-même génératrice d'incertitude économique et empêche la véritable relance. Même si on l'admettait - en oubliant la stagnation qui frappe d'autres provinces que la nôtre -, la seule façon de lever l'hypothèque est de trouver les moyens d'un règlement. Les résultats du référendum de 1995 ont souligné l'envi l'ampleur de la crise, et ces moyens doivent être à l'avenant..

Bien d'autres thèmes ont sollicité l'attention des électeurs mais nous croyons que la crédibilité des partis repose, pour l'essentiel, sur leur position quant à ces deux vecteurs d'avenir. Force est de constater qu'aucune des trois formations qui sollicitent l'appui des Québécois ne se trouve à leur croisement étant entendu que le Reform Party et le Nouveau Parti démocratique ne sont, dans nos circonscriptions, que des fantômes..

Le Parti libéral du Canada.

On ne rappellera jamais assez que le Parti libéral du Canada a remporté son importante majorité de sièges, en 1993, en faisant miroiter aux Canadiens une reprise de l'emploi, trois fois soulignée (jobs, jobs, jobs). En lieu et place, et dès le lendemain de la victoire libérale décisive, les Canadiens ont été entraînés dans une course effrénée à la réduction du déficit dont on se vante aujourd'hui qu'elle a atteint et dépassé toutes les cibles. Comme nous l'avons rappelé la semaine dernière, les coûts sociaux en ont été énormes: des dizaines de milliers d'emplois disparus dans l'appareil fédéral et les appareils provinciaux par suite de la réduction draconienne des transferts, un ralentissement correspondant de l'emploi dans un secteur privé traumatisé, des coupes cruelles dans l'ensemble des prestations offertes aux plus démunis, une hausse des charges des travailleurs, une insécurité individuelle profonde notamment chez les jeunes. Tel a été l'envers des médailles «internationales» que récolte aujourd'hui le Canada, et dont le premier ministre tire l'essentiel de son bilan..

Même si on tenait M. Chrétien quitte de ses promesses et des illusions qu'il a sciemment nourries durant la campagne de 1993, même si on convenait que ce jeu de massacre était un préalable nécessaire, il lui reviendrait plus qu'à tout autre, aujourd'hui, de dessiner les plans de la reprise, d'en indiquer les jalons. Or, le PLC a à toutes fins utiles éliminé de son programme les stratégies actives de création d'emplois, et la lutte aux inégalités, pour faire confiance aux retombées, magiques et automatiques, de sa bonne performance budgétaire. C'est ce que disent les discours de son chef et son deuxième «livre rouge». Ce qui s'est passé, au Canada, ressemble assez au virage que les électeurs français viennent de sanctionner aux urnes: élu en proposant de s'attaquer à la «fracture sociale» née du chômage et de l'exclusion, un groupe politique a froidement accentué cette fracture en se croyant maître des lieux. A moins de cautionner la mystification et le cynisme, ou d'être aussi insensible que les ordinateurs du «marché» à la vulnérabilité de millions de Canadiens, il est impossible de faire à nouveau confiance à la rhétorique libérale sur ces questions..

Et sans démoniser M. Chrétien - qui souffre plutôt d'incompétence chronique dans le dossier constitutionnel depuis son entrée en politique il y a 30 ans -, force est de constater, sur l'autre front qu'il n'a cessé d'envenimer les rapports Québec-Canada. Sa réponse au référendum de 1995 a été désastreuse: nomination d'un provocateur aux relations fédérales-provinciales, manque d'énergie et de conviction dans la recherche d'un «changement» même infinitésimal, raidissement légaliste et paniqué pour prévenir jusqu'à la tenue d'un nouveau référendum, interprétation variable des règles démocratiques qui encadrent les décisions des Québécois. Il y a là des glissements vers un régime de contraintes inacceptables, de blocage du droit à l'autodétermination, qui appellent absolument réplique et refus..

Le Parti progressiste-conservateur.

Il y a toutefois pire encore que les circonvolutions improvisées d'un Parti libéral affublé d'un chef sans autre ambition ou vision que de se rendre au bout d'une journée. On assiste avec incrédulité à la montée du «parti Charest», nouvelle mouture du Parti progressiste-conservateur, qui se présente comme celui de l'espoir, des grands horizons et de la réconciliation alors que son programme est l'un des plus brutaux qui aient été proposés aux Canadiens. Compressions additionnelles et majeures dans la culture, les affaires autochtones, l'accueil des réfugiés et des immigrants, l'environnement, l'aide internationale: M. Charest sabrerait encore 12 milliards dans les dépenses du gouvernement du Canada, essentiellement pour financer des réductions d'impôt qui bénéficieraient d'abord, évidemment, à ceux qui en paient. Pour lui comme pour M. Chrétien, l'emploi viendrait par surcroît de ces stratégies comptables mais il ne se donne même pas la peine, à la façon des libéraux, de saupoudrer sa recette de quelques nouvelles initiatives sociales. Il passe pour compatissant en faisant miroiter aux plus pauvres quelques sous de plus à dépenser, alors que c'est aux plus riches qu'il les offre vraiment..

Quant à son discours lyrique sur la «réconciliation nationale», il ne mérite qu'un rappel, qui ne surgit pas du lac Meech. En août 1995, deux mois et demi avant le référendum que les forces fédéralistes pensaient encore remporter sans se fatiguer, M. Charest a publié les principes de son futur programme. Au chapitre du fédéralisme de l'avenir, pas un mot, pas un seul, des revendications du Québec ou même des tensions de l'heure. Pas de «société distincte», pas de travail acharné pour assurer les retrouvailles, pas le plus petit reproche aux libéraux à l'égard du «Plan B». Non seulement la question québécoise était-elle déjà passée aux pertes dans les analyses du même monsieur qui fonde aujourd'hui sa réclame commerciale sur le «partage» entre les peuples fondateurs du Canada, mais encore le discours qui accompagnait ce projet de programme déplorait-il qu'une «région» du Canada, le Québec, ait entraîné ce malheureux pays dans le bourbier constitutionnel en tentant de lui «dicter» un programme. Depuis le lendemain du référendum, M. Charest adore ce qu'il brûlait la veille. Mais ses tirades patriotardes, fort bien rendues au demeurant, ne sont qu'un hymne aux merveilles contemporaines de l'industrie de la mise en marché. Elles ne valent certainement pas un vote..

Le Bloc québécois.

Examiné sous les deux angles, les seules vertus du Bloc québécois sont désormais théoriques. Malgré le désenchantement dont il fait l'objet, il faut rappeler qu'il a parfois fait alliance avec le NPD pour défendre ce qui reste de préoccupations pour l'équité en ce pays, mais il a aussi atteint les limites du simple discours, puisqu'il n'exercera jamais le pouvoir à Ottawa. Et ce mérite s'érodera encore plus s'il ne forme pas l'opposition officielle. Quant à sa défense de la souveraineté-partenariat, qui est sans doute une solution brutale à l'échec répété des négociations Québec-Canada, mais qui en demeure une civilisée, elle s'affaiblit d'elle-même, par l'ineptie des stratégies du Bloc et ses divisions internes. Elle n'est plus que le pâle rappel de la politique du gouvernement du Québec, seul endroit de «vrai pouvoir», désormais, pour la thèse souverainiste. Le Bloc se résume, en somme, à un contre-discours..

Les arguments sont donc ténus pour renvoyer à 0ttawa un contingent de bloquistes, et ils valent surtout par la négative. Donner son appui aux troupes de M. Chrétien ou de M. Charest serait cautionner la dureté des programmes de chacun, la résignation à la loi du plus fort qu'ils exigent tacitement des Canadiens, et la fin de non-recevoir qu'ils opposent en pratique à tout réaménagement majeur de la fédération. La disparition du contre-discours, dans ces conditions, serait déplorable..

Car le Bloc porte dans l'enceinte des Communes, forum démocratique pour tous les Canadiens, les aspirations d'un courant politique majeur et incontournable du Québec moderne, qui n'a cessé de grandir depuis 30 ans, et que le Canada doit continuer à entendre. Puisque nous nous dirigeons vers un autre rendez-vous référendaire, les raisons qui militaient en 1993 pour une présence souverainiste à Ottawa valent toujours, si bien qu'il faut préférer la cohérence à l'abstention qui serait interprétée facilement comme un renoncement. On conviendra aussi qu'un gouvernement libéral paraît inévitable, qu'il serait bon qu'il soit minoritaire pour le forcer à toutes les négociations que son arrogance actuelle esquive, et qu'une opposition québécoise issue des rangs du Bloc s'annonce certes plus équilibrée qu'une opposition issue du «parti Charest», affaire d'un seul homme, obscur amalgame de réformisme et d'effets spéciaux..

Partout où les candidats du Bloc québécois semblent capables de s'atteler encore avec coeur à la tâche, comme ils le faisaient mieux au début du dernier mandat il est logique de les appuyer à nouveau. Ce qui n'exclut pas des variations régionales (par exemple l'élection du libéral Pierre Pettigrew ou la défaite de la bloquiste Suzanne Tremblay..) selon ce qu'exige l'intelligence..

Quoique troublé par l'inanité de la campagne, par les questions qu'elle a soulevées sur les carences graves de leadership au sein du mouvement souverainiste, notre choix renvoie aux positions défendues dans cette page depuis plusieurs années, à des principes. Il en faut. Aucun argument, du côté du PC ou du PIC, ne les a ébranlés au cours des dernières semaines, et notre mauvaise humeur ne saurait les altérer.