Le délanguissement

Perdre ses mots, avoir tout faux
(De la dégradation de la langue française)

Jean-Luc Gouin

24 juin 1998

Texte publié dans Le Devoir du 11 juillet 1998.

" Tribune libre "


"Savoir n’est pas savoir si personne
ne sait ce que l’on sait.
"

Caïus Lucilius

D’emblée, le fait est notoire. Désormais l’Université et les médias électroniques ‘sérieux’ n’y échappent même plus. On lit des thèses (de doctorat !) confuses, les éditeurs doivent récrire un nombre grandissant de manuscrits avant publication, et les Anne-Marie Dussault et autres Suzanne Laberge ou Madeleine Poulin ne se comptent plus que sur les doigts d’une seule main au petit écran. Sociétés Télé-Québec et Radio-Canada incluses, au côté d’un Quatre Saisons sombrant littéralement dans la déliquescence que semble par ailleurs et à nouveau, comme autrefois, viser TVA. C’est dire le portrait linguistique général de notre collectivité française en Amérique... Mais à quoi bon une thèse (que l’on ‘devine’) brillante, un romancier (qui “aurait pu” être) talentueux ou un journaliste intelligent si plus rien ne passe pour cause d’indigence lexicale ? Qu’est le faire sans le dire ? Comment communiquer, comment lier un Toi et un Moi (a fortiori construire un Nous) dans la dysphasie ?

Ponctuellement, on peut s'attarder à un aspect ou l'autre, mais le problème de la dégradation de la langue (et des langues) s'avère vaste et complexe. Comme Franciens, nous (enfin, quelques-uns parmi nous dont les Québécois en première ligne) sommes particulièrement sensibles à l'impérialisme linguistique anglo-étatsunien. Toutefois, et quoique fort harassante, ce n'est assurément pas là l'unique difficulté ni peut-être même la principale.

Notre lot : un vocabulaire appauvri, une maîtrise approximative de la syntaxe (intimement associés à une élocution fainéante et à l'ignorance de l'orthographie ou, pis encore, de la grammaire - qui constitue l'armature logique du langage et sans laquelle un idiome n'est que babil), et enfin la réduction de la langue au statut d’outil quasi mécanique de communication (analogue aux sémaphores, idéogrammes ou... aboiements sinon le fortran), par distinction d'un authentique instrument du penser et donc, en dernière analyse, perte progressive du sens pour ainsi dire ontologique de la langue. Sous ce dernier angle, proprement instrumental, on perçoit celle-ci de plus en plus comme un vernis plus ou moins arbitraire ou interchangeable (en tout cas discutable et par conséquent toujours en équilibre précaire) que l'on peut moduler ou bousculer au gré des humeurs, ou peu s’en faut, telle une robe ou une chemise à usage ponctuel ou provisoire. En un mot : on oublie que la langue - quelle qu'elle soit - tisse l'hominité dans sa structure même.

Le plus grand danger auquel se voit confrontée la langue française (hormis l’anglaisement, fabuleusement puissant et pernicieux), réside dans l’insouciance de ses propres locuteurs quant à son statut social et politique (et donc économique et scientifique) au sein des sociétés francophones elles-mêmes (en France, en Suisse et en Belgique au premier chef !).

Au Québec, c’est un peu différent. Ou plus complexe. Comme l’affirmait récemment le grand francophile Jean-Marc Léger, dans Le Devoir, il faudrait une autre «Loi 101». La première, non sans difficultés hélas toujours persistantes, s'est préoccupée de ce 'statut'. Or celle-là devrait s'attaquer à sa 'qualité' (Mme Marois sera-t-elle ce nouveau Camille Laurin ?). Les deux dimensions, au reste, m'ont toujours paru tout à fait indissociables l'une de l'autre («Vive le parler onomatopien? [contre Pierre Monette]», Le Devoir du 28 nov. 1996; «Le Franc Pays. Québécois ou Québec coi?», L’Agora de juin 1995).

Les générations futures (on entend d'ores et déjà semblables récriminations) reprocheront amèrement à leur pseudo-éducateurs d'hier et d’aujourd’hui (qui échoueraient le plus souvent à leurs propres dictées d’écolier...) le laxisme qui les aura rendues infirmes, voire aliénées, à ce point. Or, comme le demandait si justement Gilles Vigneault, autre Québécois d'envergure, la violence est-elle autre chose que l'«expression» d'un manque de vocabulaire ? Voilà le mur percé de canonnières que nous dessinons tel un plan au fond de notre propre gorge : entre l'esprit et le dit, entre la pensée et le clavier, entre le cérébral et les cordes vocales. Enfin, toujours à mi-voie mi-voix entre l'émotion et le crayon. Mutatis mutandis, notre mollesse lingua-culturelle s'apparente étrangement - l’angélisme est une violence en soi (an sich ) contre soi - au laisser-aller des pays dits 'libres' face à l'Allemagne de 1933-1938. Ce «pacifisme» fut l'une des grandes ‘causes’ des plus horribles crimes parce qu'il a refusé, précisément, de s’opposer en temps opportun aux prodromes de l’inhumanité.

Car j’incline à penser, en effet, que la dégradation de la langue - de toutes les langues, y incluant l'anglaise nonobstant sa prépotence partout audio-visible - constitue une forme de régression mentale de l'humanité toute entière, dont le ‘mutisme’ et l'inaction générale à cet égard se révèlent les armes les plus redoutables. Un ordinateur, inforouté ou pas, ne remplacera jamais un instituteur réellement compétent. Et cultivé. Mais encore faudrait-il - le poisson pourrit par la tête - balayer la vertigineuse insignifiance des Facultés d’éducation du Québec, laquelle insignifiance se manifeste au grand jour par l’intégration massive en leurs rangs de candidats pour la plupart refusés, réellement ou potentiellement (certes, il y a des exceptions), aux autres portes d’entrée de l’Université. Ce serait déjà un mouvement prometteur.

Nos enfants nécessitent des têtes solides et fécondes. Pas des queues. Le maître de classe doit avoir été jusque-là un premier de classe. Ou l’équivalent, comme on dit communément (ce qui au reste n'a rien, mais vraiment rien à voir avec l’élitisme. L’inculture n’a rien à offrir au sein d’une entreprise collective aussi fondamentale que la transmission du savoir : voilà tout). Sinon le délanguissement continuera à gruger l’âme de nos chéri/es comme le VIH aura miné les corps de la colonie de leurs géniteurs.

24 juin 1998

Jean-Luc Gouin