Le Franc Pays

Québécois ou Québec coi ?

Jean-Luc Gouin

(Texte publié originellement dans L'Agora de Juin 1995, d'où quelques exemples ou illustrations qui ont forcément vieilli. L'argumentation demeure toutefois - hélas! - rigoureusement d'actualité)(N.A.)




Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas
réussir, mais les choses qu'on a faites pour se contenter
soi-même ont toujours chance d'intéresser quelqu'un.
Proust, Pastiches et Mélanges

Voici une réflexion ou à tout le moins un constat, et quelquefois à saveur économique, sur la situation linguistique dans notre maison d'Amérique. Estimant en outre qu'il est fallacieux de distinguer par trop nettement, d'une part le statut politique de la langue, d'autre part sa qualité sur le plan culturel, je naviguerai depuis cette première terre pour atteindre, espérons-le, mais non sans quelques dérives, les quais de la seconde.

Statut

Maître mot: dégradation systématique. Une Révolution tranquille, quelque trente années pour la disséminer et une Charte de la langue ont été impuissantes à combattre la régression tous azimuts à laquelle nous assistons depuis le milieu des années quatre-vingts.

Il y eut un net progrès à compter des années soixante jusqu'alors. Mais la dernière décennie nous révéla l'autre versant de l'asymptote: la pente descendante. Chez les concessionnaires ou les ateliers de réparation d'automobiles, on revient (!) aux bumpers, aux wipers, au windshield, au hood, au muffler, aux breaks et aux flaschers, au steering, au dash, à la clutch et à la tank à gaz. Pi checckk tes tires... si tu ne veux pas te r'trouver avec un flat. Dans les centres informatiques, on vante les produits avec 3 anglicismes par phrase; au centre vidéo, on publicise les films par de gigantesques affiches... anglo-américaines. Nos enfants - véritables publicités-sandwiches ambulantes - sont littéralement habillés, de la tête aux pieds, des runnings à la casquette, d'inscriptions made in USA. Les "hommadolescents" aussi, d'ailleurs. Décidément, la femme objet peut aller se rhabiller.

Je passe furtivement sur les raisons sociales qui, elles également, redeviennent de plus en plus anglaises, même chez les propriétaires et les entrepreneurs francophones: récemment, on a ouvert deux boîtes de nuit à Québec dont les noms sont "Maurice Night Club" et "Le Planet". Pourquoi pas "Le Colonisé content / comptant", pendant qu'on y est? Un repas au resto "Le Truck", au "Roaster" ou sinon au "Pub Corn", avec ça? La quasi-totalité des noms déposés (marques de fabrique, trade marks if you prefer) des produits de consommation est anglaise ­ des Shreddies au Old Dutch, du Tide au Skippy. Nommez-les tous: à l'infini et constamment. Un exemple parmi mille: Vachon, la fleur beauceronne de l'alimentation (le lys troqué pour le red rose), s'est empressée depuis peu de modifier l'appellation de ses carrés feuilletés en donnant dans le "Passion Flakie", et présente ses petites barquettes de confiture ou de beurre d'arachides sous la dénomination "Good Morning"... Se déguiser en Yankee pour faire plus libre-échange? Et pour quel type de transactions: mon âme, simonie moderne, contre ton fric?

Lanvin, Lancôme, Givenchy, Cardin, Chanel, Dior, St-Laurent, grands crus, fine Napoléon et enfin... Piaf ont-ils prostitué leur langue, eux, pour mieux pénétrer le pays de Jefferson? Faust, au moins, c'est la connaissance qu'il monnayait. Sinon, après l'échange que reste-t-il de la Liberté: la dignité comme concept périmé? On conquiert le monde avec de l'excellence, de la confiance et de la fierté. Jamais! jamais! jamais! avec de la servilité. L'Amérique entière démontrera un profond respect pour notre langue le jour où nous cesserons de la vendre au plus offrant, et la nuit où nous en ferons notre seule maîtresse. Au demeurant, ce qui s'achète n'a jamais beaucoup de valeur, et ce qui compte se compte peu.

Constamment, sous les yeux, nous avons des Burger King, des Mike's, des Subway, des Dunkin'Donuts, des Pizza Hut, des Red Lobster, des City et des Yellow, des Canadian Tire, des Good Year et des Speedy Muffler. Ah! ce qu'on est bien CHEZ SOI. Notre loi linguistique avait pourtant naguère légiféré là-dessus. Mais c'était avant que Daniel (fils) Johnson la qualifiât... d'odieuse! et qu'il encourageât nos circulaires publicitaires à se présenter bilingues - alors que 275 millions de consommateurs en Amérique (dont l'anglais, pour plusieurs dizaines de millions d'entre eux, n'est d'ailleurs pas la langue maternelle) se contentent de milliers de tonnes de papier dans la stricte langue de l'Uncle Sam. Ce type de comportement est désormais devenu courant: c'est la norme. L'on pourrait rapporter des pages et des pages noircies de cette capitulation continue et comme... allant de soi: les digues, comme les plombs, ont littéralement sauté. Bilingual Quebec?: Normal! Le bilingue unilingual Canada? Of course! What's the problem, and what's new? La francité est intolérante par définition, everybody knows that. Au sud de l'Outaouais et à l'ouest de l'Abitibi, on ne rit pas avec l'"esprit étroit" des 2% de la population d'un [in]continent. Avez-vous essayé dernièrement de vous procurer un agenda ou un calendrier simplement en français? Cela dit, tentez le coup à Toronto, Calgary ou Vancouver... trouvez-m'en un qui ne soit pas strictement dans la lingua franca de Jean Chrétien. Dénicher hors l'île de Montréal un restaurant respectant les 4,5 millions de Québécois non-fumeurs serait plus aisé... Deux mondes, deux pays.

En conséquence, par delà JC, me voilà tout à fait éberlué de lire et d'entendre dire régulièrement que la Charte de la langue française a pour ainsi dire réglé les problèmes de cet ordre (de Pierre-Étienne Laporte lui-même, président du Conseil de la Langue Française, au sé[c]ateur Jean-Louis Roux). Incidemment, parlons-en de ce dernier: l'homme qui par le détour de la Bosnie réussit à dire des bêtises dans un français impeccable. Comme quoi, à mon grand étonnement, un formidable comédien peut s'avérer un fort petit politique (bien non! M. Roux: les intellectuels ne se taisent pas tous, comme vous le voyez). Ce qui, pour revenir à la Charte, est un constat erroné jusqu'au ridicule. Flambeau jadis, cette loi est maintenant en lambeaux. Les tribunaux l'ont triturée jusqu'au nerf sciatique et le régime de M. Bourassa, à toutes fins utiles, a refusé d'appliquer ce qu'il en restait... lois 178 et 86 aidant. Maintenant, héritage de ce gouvernement (l'ex-ministre Elkas en particulier), on a droit depuis 1992 à des panneaux d'arrêt bilingues "ARRET / STOP" jusque sur l'Isle d'Orléans pour bien nous signifier - le martelant à chaque coin de rue, terrible symbole s'immisçant en subliminal dans notre inconscient collectif ! - que la langue française n'est pas La langue du Québec, et qu'elle justifie à peine un statut particulier. Et pendant que l'on nous charrie qu'il faut être OUVERT (!), les millions sinon les milliards de panonceaux sur les routes du Canada se contentent de "STOP" sans la moindre velléité de mauvaise conscience. Québec toujours bilingue, Canada as usual. Mais en attendant, pourquoi ne pas s'offrir un octogone moins pentagone - ou carré? Hexagonal, disons.

Que dire des choix musicaux que l'on entend partout, du supermarché au restaurant et au bistrot, par les succursales de la SAQ et même au Palais de justice de Québec (voire au ministère de l'Éducation!), en passant par les attentes téléphoniques ou en cliniques médicales et autres professionnels: american Rock-Détente et simili. Véritable cauchemar de la médiocrité commerciale, mièvre et insipide: tout sauf du solide. Félix, Vigneault, Brel, Clémence, Pauline ou Gréco, Ferré ou Brassens? À la poubelle right now! Le collier s'enfile depuis notre pépinière d'humoristes (qui, pour la plupart - sauf les meilleurs, tels les Sol, Gagnon / Laporte, Moreau ou Lemire - restent convaincus qu'un anglicisme par quatre mots est nécessaire pour faire rire une salle) jusqu'au prénom à l'anglaise de nos enfants (de Kevin à Nancy, Jimmy, Dany ou Antony), en passant par une publicité télévisée plus que jamais conçue et produite à Toronto ou New-York... vaguement doublée ici ensuite. Et ce, quand on ne tombe pas carrément, squarely, dans l'injure par du dish soap à plein écran chez RDS. Le Devoir, pourtant inséparable de mon premier café du jour, n'y échappe pas non plus. À la rubrique télévision, on me renvoie continuellement aux films américains "retenus" par la famille Pouliot, propriétaire de TQS et CFCF (CTV), alors que d'excellents longs métrages européens et québécois, à RQ ou Canal D, passent largement inaperçus.

On se croirait revenu avant l'"Expo" avec les Hot chickens, les Ham sandwiches, les Creams et les Cheese burgers qui ont eu raison - dans les restoroutes, brasseries et autres casse-croûte - des appellations françaises consacrées depuis 25 ans (et ne parlons pas de toutes les Ice et les Dry Beers, par le détour des Black, des Wildcat et des Genuine Drafts). Jusqu'au système métrique qui est tiré par le fond: Exit ! les mètres et les kilos. Welcome! les pieds, les livres et les... air miles. Allez donc expliquer à votre progéniture pourquoi les commerçants ne nous interpellent pas dans les unités de mesure qu'on leur enseigne depuis plus d'un quart de siècle... Parce que les États-Unis refusent, par chauvinisme ridicule, d'adopter un système hautement fonctionnel accepté par le reste de la planète? Édifiant!

Mais serais-je donc de ces intellectuels primaires anti-américains? Si j'en réfère au brûlot de Mario Roy publié il y a environ 18 mois, et dans lequel d'ailleurs il me prend à partie, il semblerait en effet que je sois de cette engeance. Ce n'est point le lieu ici de poursuivre ce débat, mais il est certain que je ne me reconnais d'aucune façon dans le polaroid de M. Roy. À telle enseigne que Sardou réussit à me toucher lorsqu'il chante ses Ricains ­ ces fils de Lincoln qui sont allés mourir, et notamment avec quelques Québécois, sur les plages de Normandie en 1944: pour la France, pour l'Europe et pour la Liberté. Or si les États-Unis sont un réservoir de prix Nobel et d'inventeurs de technologies qui nous facilitent la vie, ce dont je jouis et me réjouis, il faut hélas dire en revanche que ce pays possède un talent inégalé pour exporter la violence et la médiocrité. Sans compter bien sûr sa langue qu'il voudrait voir adoptée, captieux totalitarisme, par toutes les nations du globe.

Un peuple qui tient dans l'ignorance de l'analphabétisme un très large segment de sa population, qui viole l'une de ses femmes à toutes les six minutes alors qu'il est par ailleurs normal de se promener une arme à feu sur soi, qui perpétue un apartheid larvé face aux Noirs du Sud; une collectivité qui laisse ses enfants agoniser sur les parvis des hôpitaux au nom de la libre!!! concurrence des lobbies de compagnies privées d'assurance-santé (entres autres); une nation qui mobilise une armée et "investit" des milliards pour "protéger" le pétrole koweitien, mais qui reste passif des mois durant devant la barbarie de Kigali, les massacres de Sarajevo, la brutalité de Port-au-Prince; une société qui dénonçait et sapait les dictatures de gauche pour mieux soutenir celles de droite, qui sécrète un KKK puis rétablit la peine de mort; un régime infiniment plus près de la ploutocratie oligarchique que de la démocratie (à moins de vendre littéralement son éventuel électorat à ses bailleurs de fonds, un représentant, un sénateur ou un gouverneur ne peut en effet, mathématiquement, se faire élire s'il n'est pas millionnaire); une machine cinématographique et télévisuelle qui se repaît de violence, d'automobiles et de coïts entre des objets sans âmes d'une part, qui vénère le corps comme un dieu mais qui le nourrit au coke, aux chips, aux hamburgers, aux frites puis aux Marlboro et enfin à l'obscure poudre blanche d'autre part...

Eh bien soit! Je l'avoue: c'est vrai que ce pays me séduit moins que la Suisse, la Finlande ou la Tchéquie. Et je bois la coupe jusqu'à la lie lorsque ces gens attaquent les politiques énergétiques du Québec (parmi les plus environnementalistes qui soient!) en nous giflant au passage au sujet des amérindiens. Car on sait que l'histoire des autochtones étatsuniens est d'abord celle d'un génocide, et que notre éventuelle Grande Baleine signifie surtout la remise en question de leurs pratiques énergétiques fondées sur les combustibles fossiles extrêmement polluants (pétrole, charbon) ou dangereux (le nucléaire). Lorsque l'on veut tuer son chien on dit qu'il a la rage: lorsqu'on ne veut pas du Concorde franco-britannique (entendez: non américain), on dit qu'il est trop... bruyant! Le drame de cette Amérique-là, c'est qu'elle a pastiché maladroitement Descartes en confondant l'épaisseur du portefeuille et la densité des neurones: "Je dépense, donc je suis." Elle est excitante à tant d'égards certes, mais profondément SUICIDAIRE aussi. Elle produit le meilleur, sauf qu'elle commercialise à merveille le pire. Et je ne parle même pas de la fort lucrative industrie militaire.

Mais revenons au pays de Frontenac. On n'invente plus l'avenir: on fonce à toute vitesse vers le Québec de 1962. D'ailleurs, le Montréal actuel y ressemble déjà à s'y méprendre, là où le tiers - oui: 1 personne sur 3 (Le Devoir du 11 mars 1995, p. A-8, selon un rapport gouvernemental) - est incapable de s'exprimer en français! Allons donc prendre a tea ensemble au "Second Cup" accoudé sur l'UQAM, en plein quartier latin. Et si vous vous sentez trop seul-e, il restera toujours l'agence de rencontre "Match", comme dans: ça matche ben avec P'tite vie... et le Forum de M. Corey qui éternuerait bilingue s'il le pouvait. Avez-vous déjà entendu un mot - un seul - mot français au Saddle Dome de Calgary ou au Garden's de Toronto... avec son demi-million de francophones? Bref, Westmount s'étale en grand et Equality Party, comme Tarzan, est heureux.

Mais voilà. L'Universel dont on se targue tant ne réside point dans l'uniformisme - et demain l'uniforme kaki? - des gens et des frontières (uniformisme qui est la forme politiquement correcte de la Loi de la jungle économique: celle de la dictature du mieux nanti, de la puissance du statu quo, de la violence de l'état de fait). L'Universel sommeille dans l'âme de la particularité: en Vous en tant que Soi, et dans la magnifique différence des cultures - condition fondamentale à leur enrichissement mutuel. Si tu me ressemblais, ma belle Amour, je ne t'aimerais pas autant. Aussi, Jung (et son Soi dessous le Moi) est-il certainement plus près de la vérité que ces spéculateurs de tous les Wall Street de la planète, lesquels font trois millionnaires et 20,000 mises à pied d'un seul trait de plume, puis réclament des centaines de millions de $$ des fonds publics pour des chevaliers d'industrie qui font faillite en emportant la caisse (abris fiscaux inclus), mais qui exigent du même mouvement la chasse d'une poignée de "bénéficiaires" de l'aide sociale qui se taperait un... 50$ par mois en fraude. On appelle ça la RATIONALITÉ économique.

Cette même rationalité dont se réclament tantôt l'énapien Jean-Luc Migué pour répéter à satiété - parfois dans les journaux de Paul Desmarais, dont la Presse, parfois dans le Soleil - que le français est un handicap économique (!), tantôt un Marcel Côté pour "démontrer" que l'Indépendance du Québec serait cataclysmique. Pauvre Suède, triste Danemark, tragique Norvège, pitoyable Autriche ...trouvez-vous rapidement un maître sous lequel vous inféoder (dans une autre langue de préférence). Vous êtes sûrement en faillite: c'est écrit sur mon papier. Vive le chômage structurel, objectif, voire rentable: À bas les coupables chômeurs! Vive les usines milliardaires d'armements et de cigarettes qui ensemble contribuent à tuer des millions de gens! Mais aussi: Vive la rationalisation et la fermeture des lits d'hôpitaux! Rationalité économique: antinomique comme... abri atomique. Bref, Vive les clones et les lits de Procuste! Et l'intelligence dans tout cela? Prévue pour l'an 3000.

Qualité

Retour au luxueux palais lingual. En pareil climat, voici la question que je pose dès l'abord concernant la qualité de la langue française au pays de Félix: comment dans une société peut-on inculquer l'amour d'une langue, et transmettre le désir de la bien maîtriser, si tout le contexte social, politique et économique véhicule un message tout à fait opposé? C'est en cela que les pointes d'iceberg soulevées dans les lignes précédentes recèlent une dimension non exclusivement politique, mais bien immédiatement d'ordre qualitatif. Au Québec, compte tenu du contexte nord-américain, le statut réel de la langue est consubstantiel à sa véritable maîtrise par ses locuteurs. Une langue banalisée, appauvrie et progressivement absente des principaux lieux d'échanges sociaux (on demande le bilinguisme pour le moindre petit emploi) ne donne l'envie à personne de la respecter et de bien l'assimiler - ce qui comme par surcroît aide à mieux comprendre l'attitude linguistique de la majorité des allophones, consécutive au message ambigu que nous leur envoyons. D'où s'ensuit pour ainsi dire fatalement une dégradation constante de la qualité même de notre langue.

Bref, le bilinguisme institutionnel à peine feutré de notre collectivité (à distinguer radicalement de la polyglottie individuelle, laquelle constitue bien sûr une richesse) montre non pas que nous nous ouvrons à l'Autre, mais que nous nous ouvrons systématiquement les veines. Et en ce sens je pense que nous, Québécois, sommes restés profondément colonisés. Cela dit au sens sociologique et nullement méprisant du terme. Nous n'avons pas encore compris que "respect de soi" et "fermeture à l'autre" ne sont pas synonymes. Mais il est vrai que quelque 20 millions de Canadians ont travaillé vaillamment plus de deux siècles durant pour nous convaincre du contraire. Au surplus, les meilleurs promoteurs de ce tragique canular, on le sait, furent et sont toujours des Québécois francophones: "L'esclave fait son orgueil de la braise du maître", écrivait St-Exupéry. Les Lucienne Robillard, les Jean Charest, les André Ouellet (lequel pousse l'injure jusqu'à verser son impôt provincial en Ontario!!!), en savent quelque chose. Le drame, c'est que le temps joue désormais contre nous. Les tergiversations - un Québec libre dans un Canada uni... - nous achèveront. À force d'agir en Normands, on est devenu des dormants. À croire que nous sommes investis d'une pulsion suicidaire. Vivement les vacances au royaume homérique du Tartare ???

Je ne m'attarderai pas sur le thème de la qualité de la langue, à strictement parler. Seulement deux remarques rapides.

I. Par-delà l'Indépendance (sinon vous êtes dépendantiste: infection grave certes, mais curable), les lois linguistiques, et j'ajouterais l'enseignement de l'histoire, il est certain que la solution réside en tout premier lieu dans les salles de classe. J'ai trop vu des enseignants de français, au primaire en particulier, qui ne maîtrisent pas correctement... la langue; ou des diplômés, notamment des Sc. de l'éducation!, avec un français de Secondaire III et 3/4. L'étudiant universitaire moyen est presque un cancre dans sa propre langue maternelle. Je connais personnellement un Ph. D. en littérature, professeur à l'Université!, qui est incapable de soutenir 20 lignes sans fautes: l'employeur - recteur, doyen, futurs collègues - savait-il lire? S'il est tout à fait invraisemblable (parce que élémentaire) que nous en soyons rendu à devoir nous rappeler à nous-même, comme nation, que les enseignants devraient posséder une langue au-dessus de tout soupçon, l'on pourrait suggérer du même élan, outre la dictée, de retourner à la lecture - laquelle demeure sans doute le moyen privilégié entre tous pour espérer une appropriation solide de l'instrument ultime de la pensée. Car si un handicapé de la langue est un infirme de l'esprit, un peuple doué d'une langue bâclée se la fera bientôt trancher.

II. Un autre aspect de la question m'apparaît extrêmement important et aux conséquences qu'on ne semble pas évaluer à leur juste valeur: la dégradation notable et constante de la langue parlée à la télévision. Il est devenu quasi continuel d'entendre des professionnels de l'information et de la culture (eh oui!) s'exprimer dans une langue approximative. Le féminin est systématiquement confondu avec le masculin: un[ ] hypothèse, un[ ] entrevue, un[ ] offre ou un[e] hélicoptère; l'intérieur de l'auto est belle!!; des participes passés complètement oubliés: l'étude que nous avons fait[ ] (dixit, un doyen de faculté universitaire!?), "les difficultés qu'ont connues le Mexique" (le PM Jean Chrétien); phrases de plus en plus syncopées, en anacoluthes, où l'on doit presque deviner ce que la personne veut dire. Sommes-nous à régresser vers le babil des jeunes enfants?: "Moi aimer toi", avec un lexique qui confine à des "beaucoup beaucoup beaucoup de plaisir", des "très très très amusant", et à l'ineffable et abyssal "...à quelque part...", qui a la propriété de ne rien dire et d'être surtout nulle part. Sans compter l'incohérence et la non-logicité de l'expression: "les choses que[!] je parle"; "l'équipe a manqué[!] les services du joueur...", "les secouristes savent ce qui les attend[ent]", autant de formulations comparables à celle-ci, du commis de magasin ou de banque, demandant si... "on a été répondu". Hélas et caetera.

Outre le milieu familial, lui-même défectueux parce que reflet de la société, la télévision et l'école demeurent les deux grandes sources d'apprentissage d'une langue en principe châtiée. Or même à la SRC et à RQ, on observe une remarquable dégringolade depuis quelques années. Les "pros" du petit écran font preuve d'un relâchement inquiétant. Aussi, entendre une Suzanne Laberge à Aujourd'hui Dimanche ou une Madeleine Poulin (SRC), une Pascale Nadeau, une Michäelle Jean (RDI), une Sophie Thibault (TVA), un Daniel Pinard ou une Anne-Marie Dussault (RQ) devient-il un baume de plus en plus rare et par là précieux. Dès lors, présenter un-e lecteur/ trice, un-e journaliste, un-e commentateur/ trice ou un-e animateur/ trice qui n'a pas une maîtrise ferme du français constitue-t-il de facto un acte collectif de régression mentale. Car par mimétisme nos filles et nos fils perpétuent ainsi la bactérie mangeuse d'avenir. Et en cette matière, il faut bien admettre que ce n'est pas la faute des "maudits Anglais".

Mais enfin, de quel sabir sommes-nous fiers ?
Au Québec, je est another.


Jean-Luc Gouin
Juin 1995