Du Québec -
Lettre à une Helvète

Jean-Luc Gouin

[1997 (87), #5, Mai, 35-45]




Objet: Anglicisation tous azimuts de l'Europe.
L'anglais: langue de communication ou langue du «tairoir»?

[Ce texte étant tout d'abord une lettre personnelle à une amie, pour la circonstance je donne à celle-ci un prénom fictif]




Mon amie Françoise,

Si l'Europe française s'écrase,
le combat québécois s'écroule

Voici, spontanément, à chaud et sur le vif, ce que ton courriélec* a provoqué chez moi. Bien sûr, c'est moins une réponse à celui-ci que face à la situation générale qui prévaut en la matière. Aussi, je te demande de ne pas te sentir prise à partie, mais interpellée de façon pour ainsi dire citoyenne - citoyenne de Suisse et du monde tout à la fois. Ton commentaire suscita ce propos. Qui pompeusement s'adresse à la Planète... qui n'écoute pas. Même pas le Roumain dont tu parles. Non sans raisons, sans doute. Cette lettre n'appelle pas forcément de réponse ou, disons, d'explications. Moins encore de justifications de ta part. Tout au plus, un peu de réflexion et de recul. Reçois-la ou non. En tout ou en partie. Qu'importe. Fais ce que veux. Je t'embrasse tout de suite, car je crains qu'au bas de ces lignes je n'aie nullement envie d'embrasser qui que ce soit. Sinon le combat. Avec rage ou courage, je ne sais plus bien. Qu'embrasse-t-on dans la solitude, sinon le néant?

Tu as écrit:

[...] La raison de l'utilisation de l'anglais sur Internet est très simple: comme il s'agit d'un réseau de communication international, si l'on veut être lu par des Chinois ou des Roumains, il faut des sites en anglais. Quelle proportion de la population mondiale comprend le français ou l'allemand? C'est comme pour la publication d'articles scientifiques. C'est vrai que c'est triste et frustrant, mais il s'agit d'une réalité. [...]

Voilà un argument précisément, Françoise, que j'estime irrecevable, bien qu'il soit amplement partagé par une large communauté d'individus. Cela dit en tout respect de ton opinion. Tu sais la tendresse que j'éprouve pour toi.

La réalité? La réalité, c'est une construction. Pas un fait ou un bloc qui est à prendre ou à laisser. Un individu peut avoir beaucoup de difficultés à affronter, plus encore à modifier, une réalité sociale qui le blesse ou l'agresse, certes. Mais les nations et les pays, qui sont en soi des individualités - politiques, historiques - ont des instruments linguistiques, culturels, un savoir et des technologies qui leur permettent de «participer» au monde dans le respect de ce qu'ils sont. Si un certain nombre d'entre eux pensent que pour être il faut être un Autre, ce n'est pas sous l'effet du principe de réalité mais par abandon, voire lâcheté. Les Terriens ont le choix. Il n'y a pas de réalité monolithique et incontournable. Ou bien on s'écrase tous devant une même langue, ou bien on prend les dispositions pour nous rendre irremplaçables ou à tout le moins concurrentiels par notre savoir, notre qualité, nos compétences.

Qu'il y ait, selon les époques et les civilisations, des langues dominantes, nul n'en disconvient. Que celle(s)-ci en deviennent absolument impératrices, impérieuses et dictatoriales, ça ne s'est jamais vu. Et ce n'est pas parce que ce semble aller actuellement dans ce sens, que le processus est irréversible. Il suffit, bien candidement, que les nations en décident autrement. C'est une question de volonté politique, purement et simplement. L'économie, le commerce, la science n'ont rien à voir là-dedans. Les anglophones de langue maternelle ne représentent qu'une petite minorité de la population mondiale, alors qu'un Terrien sur 5 lit le chinois (quoique pour ce qui regarde la langue parlée, c'est plus laborieux: dialectes nombreux, le mandarin, le wu, le cantonais...). Pensons à l'espagnol et à l'arabe aussi, l'allemand, le russe, le français (langue de haute culture avec un bassin de savoir et d'informations absolument phénoménal), sinon le hindi.

«Quelle proportion de la population mondiale parle le français ou l'allemand?», dis-tu. Si ce que l'on fait, dit ou écrit est excellent, en français ou en allemand, par exemple, la communauté mondiale devra forcément s'ouvrir à d'autres langues que ce sabir déchiqueté et parloté aux quatre coins du Globe. Si nous réussissons à être supérieur en qualité, ou à tout le moins équivalent aux meilleurs, nous 'condamnons' les autres - cet Autre - à sortir de leur solipsisme et à connaître la langue dans laquelle naît et s'exprime cette grandeur et cette beauté. L'excellence est une arme imparable sinon invincible.

Comme tu le sais, mon domaine de spécialisation est la philosophie allemande, Hegel en particulier. Je rédige mes travaux en français et j'entends qu'il en reste ainsi. Si ceux-ci sont solides, ils interpelleront la communauté concernée, de quelque horizon linguistique que proviennent ses membres. Les traducteurs qualifiés s'occuperont d'établir les ponts. Ce qui au surplus fait tourner l'économie, dirait gaiement le Yankee. Je pense, je vis, j'aime et je... critique en français. C'est dans cette langue que je puis cogiter les réflexions les plus poussées, les plus raffinées que je puisse produire. Écrire en anglais, Françoise, signifierait affadir, affaiblir, édulcorer, en un mot médiocriser mon travail. Pour la simple raison que la langue de la véritable création est la langue maternelle. Ce qui vaut également pour mes collègues russes, finlandais, magyars ou japonais. - Et américains. Communiquer en anglais à l'échelle mondiale, ma tendre amie, ce n'est pas communiquer. À la limite, c'est déblatérer. Et c'est en outre - ce qui n'est pas rien - une autre façon d'offrir sur un plat de dollars la domination universelle du savoir, de la technologie, de la communication et de la culture à l'Uncle Sam. Communiquer avec le même instrument linguistique pour tous, c'est communiquer moins que jamais. C'est être vaincu avant même d'avoir ouvert la bouche.

«Si l'on veut être lu par des Chinois ou des Roumains, il faut des sites en anglais », écris-tu également. Voilà bien un effet pervers de ce climat idéologique, Françoise. Nonobstant que des sites ne devrait pas signifier tous les sites, nuance ô combien essentielle, on en est rendu à écrire pour un Roumain ou un Chinois qui ne nous liront sans doute jamais - et si oui, de façon tout à fait exceptionnelle - de manière à rendre nos travaux ou inaccessibles à nos proches ou en obligeant ceux-ci à mettre de côté et leur langue et leur culture afin de pouvoir 'communiquer'... avec nous. M. Tai Chong, à 15,000 km, est devenu plus important que Mme Gauthier, ou M. Muller, à 50 mètres de soi.

Le mot 'Communication' importe fort dans ton argumentation, Françoise. Mais à quoi bon communiquer «potentiellement» avec la Planète si nous devenons incapables de communiquer avec nos propres compatriotes, les membres de notre propre communauté avec lesquels nous partageons vie, culture et moult intérêts. Nous sommes au stade où le cybernaute hypothétique de Roumanie a préséance sur les millions de gens qui partagent notre langue et notre culture. Et à la faveur de ce premier, on met ces derniers en demeure de brader leur langue.

Car ne nous y trompons pas! Sous le terrible poids d'un pareil aplanissement généralisé - et les sites inforoutiers européo-français: suisses, belges, luxembourgeois, français, voire du Val d'Aoste, en sont d'ores et déjà une illustration dramatique -, le plurilinguisme est appelé à disparaître. L'homme est d'une efficience et d'un fonctionnalisme jamais démentis: en effet, pourquoi d'autres langues (et par conséquent d'autres cultures) si une seule suffit?

Ce qui m'amène au magistral non-sens de tout cela. C'est au nom de la communication planétaire que l'on détruit une véritable communication entre les gens. Au nom d'une communication virtuelle avec tous, on se rend incapable d'un échange authentique avec qui que ce soit. Et on donne sur des aberrations telles que le département de Géographie d'une université francophone se présente dans une langue qui n'est aucune des quatre [!] langues officielles du pays où est située ladite université, laquelle fut érigée grâce aux deniers publics de citoyens français, allemands, italophones et romanches de ce même pays. Nous ne sommes pas en Suisse ni en Schweiz, moins encore en Svizzera: nous sommes au Switzerland! (Et on s'y rend sur les ailes de... Swiss Air ). Une éventuelle demi-douzaine d'Américains susceptibles de s'intéresser à votre département de Géographie a priorité sur l'immense majorité des internautes francophones possiblement disposés à venir consulter votre site localisé dans l'enceinte d'une institution francophone... Pourquoi, avec pareille logique, ne pas tous opter alors pour l'anglais au sein de toutes les familles de tous les pays... au cas où, un jour, en l'an 2021, un Malaisien anglophone (de troisième langue...) viendrait nous saluer??? Se rappelle-t-on ce roi qui voulait recouvrir de peaux de bêtes le sol rocailleux de son royaume, avant qu'un conseiller lui fasse comprendre que ce serait peut-être plus sage de disposer ces peaux sous les pieds des sujets...

On s'occupe 'du' Roumain, d'une part; on oublie la dame de Neuchâtel, le monsieur de Lucerne ou l'adolescent de Saicourt (sans compter les millions de personnes résidant à Dakar, Libreville, Liège, Charleroi, Caen, Dijon, Chicoutimi ou Trois-Pistoles...) - qui aimeraient se nourrir l'esprit de savoirs dans cette langue qu'on leur disait belle, riche, profonde, nuancée... la leur. - D'autre part.

Ce n'est qu'un exemple parmi mille, bien sûr, que le site de cette université. C'est absolument déprimant de naviguer dans le cyberespace français, suisse ou belge. Ces pays ne se contentent pas de faire face à une 'réalité', nous en convenons tous, qui est celle d'une langue maintenant très diffusée sur la Planète: Ils y font place! Ils tirent la chaise: assoyez-vous! Nous? On se couche - et certainement pas pour faire l'amour. Ils s'asservissent. Tout simplement. Littéralement. On ne 'compose' pas avec ladite réalité: on s'y abandonne comme l'esclave à son maître. Presque avec joie.

Étant personnellement, et de longue date, très intéressé et informé de ce qui se passe en vos pays francophones (culture, politique...), je constate que le phénomène dépasse largement l'inforoute. C'est devenu généralisé sur tous les plans de votre existence. J'ai de plus en plus l'impression qu'il n'y a plus que le Québec (et encore) qui lutte et combat pour le respect et la promotion d'une langue et d'une culture française. Et dieu sait qu'il n'y a pas un soupçon de chauvinisme dans cette affirmation. C'est l'amoureux de la Suisse qui s'exprime ici, plus fermement que le Québécois (le Québec aime la France plus que la France ne s'aime elle-même, disais-je récemment à un correspondant du pays de Jean Moulin - pays de la Résistance...). Une Suisse qui m'intéresse de moins en moins d'ailleurs, précisément parce qu'elle est de moins en moins suisse (Communication, dis-tu???). Au même titre que je ne m'intéresserai plus au Québec, pourtant matrice de mon être, quand il aura vraiment décidé (car il en a terriblement envie, aussi) de... ne plus être québécois. N'être rien pour être tous. Qu'est-ce donc que cette logique infernale qui justifie 'rationnellement' le néantissement? Nous l'appellerons: suicidisme! En assonance avec sophisme. Nous confondons systématiquement les deux sens opposés du vocable: «personne».

Qui la Suisse - ou tantôt la France, tantôt la Belgique - séduira-t-elle lorsqu'elle se sera docilement américanisée? Le jour où les Françoise seront devenues les clones des Barbra, des Jane et des Betsy - parlant le même langage, nourri (?) aux mêmes valeurs et consommant les mêmes produits dans le même état d'esprit - je ne verrai pas très bien alors ce qui me disposerait à ne pas me 'contenter' des 'Nancy' d'ici, dans ma ville ou sur mon palier: à quoi bon «communiquer» avec le monde si le monde est «ici». Et à quoi bon communiquer tout court, si l'Autre n'est devenu(e) qu'un(e) autre moi-même. Identique par laminage universel. Tout cela, au nom de la communication... pavée de bonnes intentions.

C'est un mensonge monstrueux, un canular invraisemblable, d'affirmer que l'anglais permet la communication entre les peuples. Une langue qui rend toutes les autres inutiles ou superflues, et qui les réduit progressivement au folklore, instrument purement local et nostalgisant d'échange, n'est pas une langue de communication. C'est une langue de destruction. Destruction du génie des langues particulières, dilution du génie des cultures qui enrichissent de leurs différences la mer Humanité. Enfin, annihilation des peuples. Nouvelle règle d'or: «Anglophiles de tous les pays, détruisez tout!» Business as usual.

Ce n'est pas la réalité. C'est de la servilité. À l'échelle mondiale.

Si une poignée d'individus, dont un Churchill et un de Gaulle, ont été à eux-seuls capables de transformer une réalité que tous, ou peu s'en faut, considéraient comme inéluctable, y incluant l'immense majorité de la France (pétainiste ou pas), je ne vois pas pourquoi cette soi-disant réalité serait aujourd'hui irréversible. Si le simple NON de ces deux hommes - depuis une misérable ville en ruines bombardée par la mort comme le Québec de neige en janvier - a réussi à alerter le monde et à provoquer un sursaut de dignité (et enfin mener à la victoire contre la souffrance, l'avilissement et la dictature), le combat pour la dignité culturelle des peuples pourrait aujourd'hui n'être qu'une simple formalité. Il suffirait d'une banale - oui! banale - concertation entre les grandes cultures de la Planète, à commencer par la Francophonie. En comparaison aux canons, aux V-2, aux tortures et à la Gestapo de cette guerre-là, personne - personne! - n'oblige les grandes civilisations françaises, allemandes, espagnoles, arabes, voire italiennes, celtiques ou scandinaves, à s'auto-détruire de la sorte. C'est une DÉMISSION VOLONTAIRE. Et devant pareil écrasement sans cause (en symétrie à la rébellion sans raison?), je ne donne pas, je ne donne plus cher de l'humanité.

Car par-delà toute dimension ponctuelle, géographique et/ou temporelle - et c'est peut-être pour cela que cette question m'interpelle puissamment et m'indigne au plus haut point -, je pense que cette démission pour ainsi dire concertée, sinon en secret désirée, constitue le symptôme implacable, le prodrome, d'une humanité séduite par l'idée de s'anéantir. La langue et la culture constituent les outils fondamentaux de la pensée, elle-même exclusive au genre humain. Quand nous nous abreuverons tous à la même fontaine de Coca-Cola, loin de communiquer, nous parlerons une seule, une même langue. Le Bêlement.

L'Humanité se sera vaincue. L'Humanité aura vécu.

* Courrier électronique

Jean-Luc
En Québec solitaire.
Ce 5 février 1997 Pour d'autres textes de J.-L. Gouin sur la langue française, vous êtes invité-e à vous rendre sur le beau site de Claude Routhier: Chronologie de l'Histoire du Québec