««« Indépendance : pour ou contre?

POSITION 13 : rôle de l’état démocratique

À l’interne : la résolution des conflits sociaux

Bruno Deshaies

14-2-2002


« Personne n’aime admettre que son bien-être personnel puisse entrer en conflit avec celui du plus grand nombre. Mettre alors au point une idéologie plausible, ou du moins relativement acceptable, afin de défendre sa propre position est donc une démarche des plus naturelles. Il existera toujours une armée de brillants et talentueux « artisans » pour accomplir cette tâche. »
John K. Galbraith, Pour une société meilleure, RÉF. No 1, p. 16.
« [...] la bonne société échoue, là où la démocratie échoue ». Ibid., 160.
« La démocratie n’est plus un mot-phare. Elle fait problème.
Le progrès demande à être réinterrogé.
La culture demande à être autre chose qu’un mot-nué. »
Edgar Morin, Introduction à une politique de l’homme, RÉF. No 2, p. 9


La POSITION 13 se rapporte plus étroitement à la vie de la société. Une société est formée d’individus, d’institutions, de groupes, des compagnies, des communautés, des organisations de toutes sortes intégrées à la société civile, etc., mais aussi des ethnies, des régions, des nations, etc.

L’objectif de la vie en société se rapporte à l’harmonie qui peut régner entre les individus entre eux et dans la société. Mais nous savons tous qu’il existe des conflits sociaux plus ou moins profonds auxquels un État démocratique doit faire face. Cet aspect de la garantie de l’unité nationale fait l’objet du paragraphe 3.3.

3.0 Garantir l’unité nationale

3.1 POSITION 11 - http://www.vigile.net/01-11/deshaies-71.html
3.2 POSITION 12 - http://www.vigile.net/02-2/deshaies-79.html
3.3 Garantir l’unité nationale, c’est vraiment chercher à résoudre les conflits sociaux selon les objectifs démocratiques de l’État national.



Quelles que soient les caractéristiques démographiques des populations dans une société, toute société vit des tensions multiples et diverses. Lorsque les tensions sont faibles, la société s’approche de l’équilibre entre les forces internes ; lorsque les tensions sont fortes, la société s’inscrit dans l’escalade et la crise. Cela se passe à l’interne de toutes les sociétés. Lorsque la crise est trop profonde, elle peut affecter gravement l’unité nationale. Mais si cette société fait partie d’un ensemble fédéré, l’harmonie peut être plus suspecte et les crises plus pernicieuses, car deux (ou plusieurs) unités nationales peuvent s’affronter directement ou indirectement. Au Québec, les conflits sociaux sont imbriqués dans les affrontements nationaux. Si l’on occulte cette difficulté, on reste aveuglé par les problèmes de société. Il faut prendre conscience que les affrontements nationaux peuvent nuire à la solution des problèmes sociaux.

Bien malgré nous, l’État démocratique a un rôle à jouer dans la recherche de solutions aux conflits sociaux. La contrepartie des conflits sociaux est la paix sociale. Bref, comment une société peut-elle vivre en paix ? Voilà une question qui se rapporte directement à la dynamique intégrale (interne) d’une société. Elle concerne toute la société civile, laquelle est généralement englobée par la société nationale. Il ne faut pas prendre une « société » pour l’autre et, surtout, il ne faut pas s’imaginer que la solution des problèmes sociaux rend ipso facto plus facile la naissance de la société nationale avec la reconnaissance de son unité nationale. Tout faire pour résoudre les conflits sociaux sert l’objectif général de la paix sociale. Mais pour garantir l’unité nationale, il faut autre chose qui repose sur la capacité d’agir complètement par soi. Par conséquent, les problèmes qui découlent des affrontements nationaux soulèvent une autre dynamique qui touche à des questions d’indépendance, d’annexion et d’assimilation.

Dans le cas présent, nous voulons nous placer sous l’angle de la société civile. L’État démocratique a à s’occuper surtout du sort des personnes et de la répartition des biens à l’intérieur d’une société. Ce sont des objectifs qui concernent principalement ce que John Galbraith appelle « la bonne société » (cf. RÉF. no 1) ou qu’Edgar Morin nomme l’anthropolitique qui saurait conjuguer niveaux de vie et art de vivre (cf. RÉF. no 2). Toutes les sociétés ont ces problèmes-là. Le Québec n’échappe pas à la règle générale. Pour autant, il n’est nullement le goulag de qui que ce soit.

Pour garantir son unité nationale, l’État québécois ne peut agir différemment des autres sociétés.
Il doit assumer pleinement ses responsabilités à l’endroit de la société civile et chercher à gérer démocratiquement les conflits. Toutefois, il ne peut se limiter uniquement son action à des questions culturelles (par ex. : la langue et les relations interethniques). La résolution des conflits sociaux touche à tous les domaines, même si le gouvernement du Québec n’est qu’un gouvernement provincial. Les pommes de discorde sont nombreuses à l’intérieur de la société civile. La santé, l’éducation et le budget de l’État sont des domaines qui opposent de nombreux agents sociaux. Ce travail de « bon gouvernement » sert la société civile, mais ne règle aucunement la question nationale. Des sujets, comme la citoyenneté, la pauvreté, la violence, l’environnement, la bureaucratie, le crime organisé, le suicide, le chômage des jeunes, etc., soulèvent aussi des oppositions entre les acteurs sociopolitiques. Les responsabilités de l’État démocratique s’accroissent au fur et à mesure de la diversité des activités économiques, des clientèles socioculturelles et des conditions générales de l’état de santé de la population.

La « bonne société », pour reprendre l’expression de Galbraith, ne peut agir profondément que si elle prend en compte les besoins du tout de l’homme. La commande est lourde de conséquences tant pour la société civile que pour les gouvernements. Il ne semble plus d’après Galbraith qu’on doit se contenter de dogmes sociaux, tels le libéralisme ou le socialisme ou encore la privatisation ou la mondialisation pour résoudre tous les maux. « Ce n’est plus l’âge de la doctrine, écrit Galbraith ; ce doit être l’âge du jugement pragmatique. » (RÉF. no 1, p. 30.) À cet égard, l’histoire joue un rôle important. L’Histoire, le passé humain, par delà les volontés humaines, conditionne par sa présence active bien des enjeux pour les sociétés contemporaines.

Ici même au Québec, les réformes en éducation et en santé aux débuts des années 1960 sont soumises aux pressions du rattrapage culturel et du développement économique des années d’après-guerre. Le monde rural et le monde urbain subissent à ce moment-là des transformations qui amènent les partis politiques à entrevoir de nouvelles solutions à des situations nouvelles. Bien que soumis aux forces du passé, les pouvoirs publics sont incapables de continuer à gérer l’avenir sur les bases des solutions d’antan. La modernisation de l’État du Québec s’impose avec urgence. Les luttes contre le régime politique de Maurice Duplessis s’inscrivent dans cette trajectoire. Malgré les espoirs suscités par l’arrivée de Paul Sauvé à la tête de l’Union nationale, le Québec ne peut plus « désormais » être le même. La mort rapide de Sauvé et la formation de l’« équipe du tonnerre » du parti libéral du Québec fait la différence. L’équipe politique de Jean Lesage prend le pouvoir à Québec en 1960. Toutefois, en 1966, Daniel Johnson (père) réussit à déloger Lesage du pouvoir. Il continua quand même le chemin amorcé par les libéraux tout en maintenant une plus forte pression nationaliste sur le fédéral, mais en demeurant un fédéraliste. Robert Bourassa en 1970 ne pourra que continuer à implanter les réformes amorcées dans les années 1960. Les assises politiques du Québec demeurent profondément fédéralistes malgré les soubresauts du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et la crise d’octobre en 1970.

Bien sûr, la décennie 1960 marque un tournant quant au rôle de l’État par rapport à la société québécoise. Des valeurs nouvelles font leur apparition en même temps que s’étoffe une fonction publique moderne attachée à l’État du Québec. Dans cette foulée, un bon moment dans l’histoire du Québec a été le débat télévisé Lesage-Johnson du 11 novembre 1962. (1) L’événement remonte à tout près de 40 ans. Sa signification devrait nous paraître aujourd’hui plus importante encore compte tenu de la suite de l’histoire. En fait, le Québec a évité de tomber dans le panneau des oppositions entre les réactionnaires et les réformistes. En acceptant de croiser le fer avec le premier ministre Jean Lesage et chef du Parti libéral du Québec, le chef de l’Union nationale, Daniel Johnson, montre son ouverture au changement. Il veut à tout prix se démarquer de son ancien « Cheuf » Duplessis. Il veut tourner le dos à la vieille Union nationale. Il saisit l’occasion et prend le risque d’exposer au grand public sa position.

Le débat télévisé Lesage-Johnson en 1962

L’événement prend immédiatement une dimension médiatique exceptionnelle. L’annonceur Jean-Paul Nolet, une figure très connue de la télévision canadienne, annonce que « pour la première fois dans l’histoire de la télévision canadienne, les chefs des partis politiques engagés dans une lutte électorale ont accepté de venir, en présence l’un de l’autre, exposer au public leurs politiques respectives. » Une autre figure très respectée de la télévision à l’époque, Raymond Charrette, joue le rôle de modérateur. « L’affrontement Lesage-Johnson » tourne une page de l’histoire du Québec. (1)

Depuis l’élection du gouvernement libéral de Jean Lesage en 1960, le Québec est secoué par un effort de transformation qui a été désigné sous le nom de Révolution tranquille. Avec l’élection de 1962, qui est celle de la nationalisation de l’électricité, le parti de l’Union nationale a du temps à rattraper et un virage à faire par rapport au développement rapide du Québec. L’époque de Maurice Duplessis est révolue. Avec elle, un certain traditionalisme canadien-français disparaît, cependant que l’arrogance anglo-québécoise s’ajuste avec difficultés au nouvel essor du Québec et à la nouvelle donne de la métropole montréalaise. Rappelons au passage que nous sommes seulement à cinq ans du superévénement de l’Exposition universelle de Montréal de 1967.

Dans la perspective du rôle de l’État démocratique, cet événement politique a beaucoup d’importance. D’abord, par rapport à la crise au sein de la société québécoise elle-même entre les forces conservatrices de toutes sortes et les forces de changement. Ensuite, par les efforts de réalignement du programme de l’Union nationale souhaités par Daniel Johnson et le caractère progressiste des lignes de force du Parti libéral du Québec. Mais surtout, parce que les deux grandes formations politiques ont évité une fracture majeure au sein de la classe politique québécoise. Cela dit, il ne faudrait pas s’imaginer un Québec idyllique. La résolution des conflits sociaux, surtout ceux liés à la syndicalisation et aux conditions décentes de vie, soulevait des problèmes. La masse des salariés ne jouissait pas d’un salaire élevé. Comme on dit, le Québec avait du pain sur la planche. Le débat télévisé de 1962 s’inscrivait dans cette mouvance.

Le fait que ce débat ait eu lieu montre à quel point le Québec entrait dans une nouvelle ère non seulement à cause de l’événement lui-même, mais surtout par la nature du débat public et des échanges en direct entre deux personnalités dont l’une incarnait l’avenir et l’autre un certain passé que d’aucuns voulaient oublier. Finalement, la chose n’a pas été aussi simple.

Même si le parti libéral du Québec gagne l’élection de 1962, il perd toutefois l’élection de 1966 et les promesses d’avenir sont maintenant entre les mains de Daniel Johnson (père). On peut donc dire que malgré le fait que Daniel Johnson ait perdu le débat télévisé de 1962, il devait tout de même représenter une force certaine au sein de la population et des régions au Québec. Ce qui est bon de comprendre ici, c’est comment. en 1962. Johnson a-t-il pu tenir le coup contre la forte équipe de Lesage au pouvoir et comment il a tenté de tirer son épingle du jeu par rapport au lourd héritage (à ce moment-là) du gouvernement Duplessis dont il avait été un ministre influent ?

Sur le plan des idées, « l’affrontement Lesage-Johnson » cristallise des idées sur la société qui vont marquer les décennies à venir. Les libéraux de Jean Lesage, dont René Lévesque, pouvaient enfin dire : « tous les Québécois, tous que nous sommes, nous pouvons être fiers de notre titre de Québécois ». L’élection de 1960 avait marqué à leurs yeux la libération politique du Québec. Cette libération devait se compléter par une autre libération, la libération économique. « Et la clef de la libération économique et bien c’est la nationalisation des compagnies privées d’électricité. [...] Autrement nous n’aurons pas l’instrument qui nous manque et je vous le dis, nous n’aurons pas l’instrument qui nous manque pour assurer notre progrès. [...] Il nous faut nationaliser [l’électricité]. » Et il concluait : « C’est maintenant qu’il faut le faire... ».

Participant à ce débat démocratique, Johnson conteste le caractère référendaire de l’élection. Il ne trouve pas que le gouvernement rende compte de ses actes et deuxièmement qu’il vienne demander un nouveau mandat. Partant, il croit « qu’il est injuste, antidémocratique d’imposer à l’électorat d’avoir à choisir la nationalisation [de l’électricité] et en même temps être obligé d’accepter un gouvernement ». Le gouvernement n’agit pas démocratiquement. « Je crois, affirme Johnson [...] qu’on n’aurait pas dû mêler ainsi les questions. » En réponse à une question du journaliste au quotidien Le Devoir, Johnson réplique « que le premier ministre a pris joliment de temps à l’acheter » « la clef de notre émancipation économique » en faisant allusion aux tensions entre Lesage et René Lévesque. Toutefois, « l’Union nationale ne considérera pas un vote en faveur de mon parti comme un vote contre la nationalisation. [...] L’Union nationale veut être démocratique. » Pour ce faire, la population doit juger le gouvernement d’abord et plus tard elle pourra se prononcer sur la nationalisation elle-même. En agissant de la sorte, Johnson ne fermait aucune porte, mais il demeurait englué par les actions passées de son parti politique.

Sur le thème du gaz naturel et de la Trans-Canada Pipeline, le chef de l’Union nationale est attaqué sur le front de la moralité publique. Ce terrain était très glissant pour lui et son parti. Le scandale du Gaz naturel avait solidement éclaboussé Johnson lui-même et son parti. La pente à remonter était abrupte. En acceptant le duel politique avec Lesage à la télévision, Johnson savait très bien ce qui l’attendait. Il a préféré ne pas s’esquiver. Il a surtout tenté de redessiner l’image politique de son parti. Johnson pose le problème entre la privatisation ou la nationalisation d’un service public. Pour sa part, le gouvernement libéral a choisi de nationaliser. Quant à l’Union nationale, Johnson soutient que « bien loin de donner le réseau, l’Union nationale l’a vendu, la peau et l’os, pour le prix de $37 millions, soit deux fois et demie la valeur aux livres qui était de $17 millions. » Sur le choix politique du gouvernement de l’Union nationale, le rapport du juge Salvas ne s’aventure pas sur la question « à savoir si la vente susdite du réseau de gaz était avantageuse ou non pour le public » (p. 102 citée par Daniel Johnson). De toute façon, même si j’avais des actions dans cette entreprise, des libéraux connus comme Gérin-Lajoie, par exemple, en détenaient aussi. Le lien entre la Trans-Canada Pipeline et la Corporation de Gaz naturel pose problème. Des intérêts américains contrôlaient la Trans-Canada Pipeline. Monsieur Lesage a endossé le fait « que cette ressource naturelle là, soit, reste sous le contrôle des Américains ».

Dans sa réplique, Lesage écarte le problème de la Trans-Canada Pipeline et accuse les députés et ministres de l’Union nationale d’avoir « vendu à une corporation ce bien public qu’ils étaient chargés d’administrer et en même temps ont acheté des unités de la compagnie à qui la vente était faite. Ils se sont donc vendus à eux-mêmes et à leur profit ». Monsieur Johnson proteste, mais on ne peut l’entendre. La discussion s’anime et le modérateur doit le rappeler à l’ordre. Lesage n’hésite pas à affirmer d’une façon mordante et sarcastique : « Rien de tellement répréhensible là-dedans, d’acheter des actions sur le marché, très bien ; rien de répréhensible à acheter des actions sur le marché, mais à condition que ce ne soit pour acheter personnellement un bien que l’on est chargé d’administrer comme homme public. [...] Nous ne pouvons pas avoir confiance, le purgatoire [...] n’a pas duré assez longtemps. C’est le feu de l’enfer qu’il faut pour purifier l’Union nationale. »

La grande question dans ce débat tournait autour de la moralité publique. Cette question a été effectivement posée par Jean V. Dufresne du Magazine MacLean. « La question est celle-ci : trouvez-vous normal qu’un ministre en exercice, élu par le peuple, puisse acheter des actions d’une entreprise privée, que la transaction soit avantageuse ou non pour la province ? » Après une certaine hésitation et des explications difficiles, monsieur Johnson lui répond finalement : « M. Dufresne, je ne trouve pas qu’il faudrait que des ministres achètent des actions dans une compagnie à qui on vend quelque chose, mais ça... ». Il ne peut terminer sa réponse que le modérateur passe à une autre question des journalistes. Johnson s’est expliqué, mais il n’a pas pu avoir le dessus sur les arguments de son adversaire.

Le débat sur les programmes politiques des deux partis permet à Lesage de critiquer le programme de l’Union nationale qui constitue, à son avis, « une série de cataplasmes », contrairement au programme libéral de1960 où « l’on s’attaque véritablement à la racine de nos faiblesses sociales, culturelles et économiques ». Non seulement cela, mais « avant 1960, il arrivait que nous avions honte, presque, de nous proclamer des Québécois ». Aujourd’hui « nous sommes fiers d’être des Québécois ». Il ajoutait en plus : « Et quant à moi, j’ai été fier partout où j’ai été dans le monde, de me proclamer le chef de l’État du Québec [...] ». Même que je suis fier « de proclamer que le Québec, avec ses cinq millions de Canadiens de langue française, noyés dans une mer de 180 millions d’Anglo-saxons, en Amérique du Nord, devait être la mère patrie de tous les parlant français ». Lesage joue en plus la note patriotique : « Et maintenant nous sommes fiers de notre Québec. Nous l’avons lavé de la honte. » L’honnêteté gouvernementale, la langue, la famille, l’égalité des droits, l’assurance-hospitalisation « et dans le domaine économique, eh ! bien il nous faut prendre notre place ». D’où la création d’un ministère des Richesses naturelles, d’un Conseil d’Orientation économique et de la Société générale de financement. Le programme libéral est un programme « sérieusement pensé ». La vision du Québec par Lesage est une vision globale. Elle est structurelle.

Du côté de Daniel Johnson, la situation est très différente. Le parti se relève de ses difficultés internes. Il se montre d’accord au sujet de l’honnêteté gouvernementale. Il préconise que le Comité des comptes publics siège régulièrement et qu’une Commission soit créée « pour surveiller les achats, contrats et autres transactions impliquant une dépense de deniers publics ». Contre les attaques fédérales, Johnson réplique que « c’est nous qui avons sauvé l’État du Québec ». Si on avait écouté son sous-ministre M. Lamontage quand notre premier ministre était à Ottawa, « l’État du Québec, on n’en parlerait plus, car ce serait un État entièrement dépendant de l’État fédéral, sans aucun pouvoir de taxation ». Selon moi, « je serai plus fier de Québec lorsque 300,000 de nos compatriotes auront ce salaire minimum d’un dollar de l’heure ». Cette promesse n’est pas un mythe. Le chef du parti libéral de l’Ontario vient d’inscrire au programme « un salaire minimum d’un dollar vingt-cinq ». « Je dis qu’il est possible de le faire, et je dis que nous le ferons car c’est là la première mesure économique d’émancipation économique pour nos citoyens de la province de Québec. » Johnson suggère une diminution d’impôts pour les familles à faibles revenus. Il souhaite une meilleure couverture de l’assurance-hospitalisation pour les vieux. Bref, il place le développement social autour des individus plutôt que sur les structures.

Durant la période de questions, l’enjeu des programmes conjoints entre Ottawa et les provinces a été soulevé. Le gouvernement Lesage réclame l’abolition de ces programmes, mais dans les faits les programmes continus. C’est le cas de la route Trans-Canada entre Montréal et Québec. À cette contradiction, Lesage répond qu’il est contre les programmes conjoints, mais que « le gouvernement fédéral, jusqu’à présent, a refusé » de remettre aux provinces les revenus. Il serait favorable à un système de péréquation. Or, pour l’instant, il est inacceptable de pénaliser le contribuable québécois parce que « c’est absolument injuste pour les contribuables du Québec, ceux qui paient des taxes au fédéral ». Donc, ajoute Lesage, « nous avons accepté d’y participer pour le moment ».

Entre Johnson et Lesage, toujours le même vieux débat entre les autonomistes et les fédéralistes. Ces deux tendances n’ont pas changé d’un iota jusqu’à aujourd’hui. Le quatrième thème a été consacré à l’administration libérale depuis 1960. Le débat est des plus habituels. Johnson a pris la parole le premier. Bien évidemment, il fera la critique des 27 mois de l’administration libérale. Il accuse le gouvernement Lesage d’avoir établi plusieurs championnats : celui de l’endettement, celui des taxes (19 nouvelles taxes), le chômage, la diminution du budget de l’agriculture et en plus le gouvernement a fait très peu pour la voirie, les comtés ruraux sont menacés de disparaître, le crédit rural a été remplacé par le crédit fédéral « qui coûte plus cher à nos gens », les commissions scolaires sont aux abois et risquent de disparaître et, finalement « ce gouvernement ne semble pas avoir de principe ». « Et il semble bien que le premier ministre n’est pas maître dans sa maison. » Pour cette élection, « un vote pour le parti libéral et les candidats libéraux, ça sera un vote, non pas pour un premier ministre du nom de M. Lesage, mais ce sera un vote pour le véritable maître de la situation, M. René Lévesque ». Le peuple doit savoir qui mène. Or, « le Parti libéral semble avoir un seul principe qui consiste à n’en pas avoir et à être opportuniste tout le temps, dans tous les domaines ». Il n’y avait qu’un pas à franchir pour terminer sur le « patronage ». Il y a le bon et il y a le mauvais « suivant qu’il favorise ou non les amis du régime ». « Il s’en fait plus, déclare Johnson, en 27 mois [du gouvernement libéral] qu’en 16 ans sous l’Union nationale. »

À l’encontre du conservatisme du chef de l’Union nationale, Lesage enfourche le credo de la saine gestion. Dès notre arrivée au pouvoir, nous avons établi « un contrôle sévère sur les dépenses publiques ». Nous avons créé le Conseil de la trésorerie que je préside personnellement à titre de ministre des Finances. La proposition de l’Union nationale sur le contrôle des dépenses « est absolument contraire à notre système de démocratie constitutionnelle ». Cette proposition ne vise finalement que « de continuer à protéger les amis ». De son côté, notre gouvernement a exigé « une soumission publique pour tous les contrats de voirie au-dessus de 50 000 dollars et tous les contrats de travaux publics au-dessus de 25 000 dollars, pour éviter le patronage ». Pour la taxation dans la province, nous avons proposé une enquête générale. « Nous avons réformé le fonctionnarisme. Les fonctionnaires se sentent maintenant libres, [...] alors qu’autrefois ils étaient pratiquement les esclaves du parti politique de l’Union nationale. » Du côté du financement, « la grande erreur de l’Union nationale, durant 16 ans, ç’a été justement de ne pas avoir investi dans l’avenir de la province. [...] Il y a lieu d’emprunter pour investir dans les dépenses capitales. » La méthode de nos adversaires était tout le contraire. Ils essayaient « à chaque année, de combler les dépenses ordinaires et capitales à même les revenus courants. » Lesage s’exclame : « Eh ! bien, cette façon de penser financièrement est dépassée. » Point à la ligne ! Nous avons investi dans les communications, la voirie, la route Trans-Canada, les commissions scolaires et les universités. Bref, nous avons « miser sur l’avenir ». Nous avons mis « 300 millions pour l’éducation des nôtres. Nous sommes fiers de notre programme d’éducation. C’est ça qui va préparer notre avenir..., qui va nous aider à progresser dans le domaine économique. » Et Lesage de conclure sur les thèmes forts du Parti libéral : « L’égalité... Tout le monde est égal dans le domaine de l’assurance-hospitalisation, dans le domaine de l’éducation, tout le monde est égal devant la loi. Le système de l’arbitraire et du privilège est enfin disparu et c’est tous les citoyens du Québec qui se sentent libres de vivre une vie d’hommes libres. »

Après ces deux exposés, les journalistes ont adressé leurs questions uniquement au candidat de l’Union nationale. Johnson a donc dû s’expliquer sur les cas de patronage, sur l’assurance-hospitalisation et la taxe et sur l’impôt sur le revenu. Dans l’ensemble, il tente de se montrer le défenseur des infortunés et des petits salariés. Il reproche au gouvernement de ne pas avoir rendu l’assurance-hospitalisation gratuite. Malgré ses efforts oratoires, il ne parvient pas par ses réponses à déstabiliser le chef du gouvernement. La bataille est perdue d’avance.

Le « dernier appel » du débat se termine par deux exposés de cinq minutes. Monsieur Johnson est choisi, mais il cède son droit de parole à monsieur Lesage qui sera le premier à faire son discours.

S’adressant aux électeurs, Lesage leur dit qu’ils auront à choisir entre « une équipe compétente » ou un groupe d’hommes qui ont été « les valets d’un maître [Duplessis] ». Vous avez le choix entre la « légalité de tous devant la loi » ou « l’arbitraire et le favoritisme ». Vous avez le choix « entre la fierté des Québécois ou le retour à la honte d’avant 1960 ». L’union nationale est tournée vers son passé. Avec nous, « il y a eu le grand déblocage [...] dans tous les domaines ». À notre programme électoral de 1960, nous avons ajouté la nationalisation de l’électricité. Il fallait venir vous le dire : « C’est un facteur vital de notre progrès économique et de notre expansion industrielle. » Il faut rendre au peuple « son plus riche patrimoine, celui de l’électricité. Et ça presse, demain il sera trop tard. C’est maintenant ou jamais que nous serons maîtres chez nous. »

En réponse, Johnson commence par se plaindre : « le premier ministre est allé tenir trois réunions dans mon comté. » En agissant de la sorte, « il a brisé une vieille tradition ». Contre l’accusation de « valets » dans l’Union nationale, Johnson soutient qu’elle est « rajeunie », « aguerrie [...] avec une équipe de gens d’expérience... et... tout un groupe de candidats de valeur exceptionnelle et très jeunes. » Notre parti offre une représentation diversifiée de la population. Notre programme est basé sur le respect de la personne humaine, sur la famille et sur le besoin d’aménagement régional. Nos politiques viseront à aider les plus petits à l’encontre du programme libéral qui « constitue une injustice envers les économiquement faibles ». Ce qui manque à Québec en ce moment, « c’est du bon sens ». De plus, on sait que la Fédération libérale n’est pas menée par Monsieur Lesage, mais par le député de Laurier, Monsieur Lévesque « que la population ne veut pas voir à la tête de l’administration provinciale ».

Ce débat illustre à quel point le Québec a été capable de transformer une situation politique de guerre froide entre deux formations politiques en un débat civilisé sur les enjeux contemporains du Québec. À l’occasion de cette élection (référendaire) sur la nationalisation de l’électricité, Daniel Johnson a su mettre en œuvre toutes ses habiletés de politiciens au service du Québec tout en sachant que les forces de l’avenir allaient contre lui en dépit des efforts énormes qu’il a déployés pour revamper son parti et liquider le style, l’approche et la philosophie politique de Maurice Duplessis. Par contre, Jean Lesage était mieux placé et mieux préparé pour dresser le plan des transformations socio-économiques et culturelles dont le Québec des années 1960 avait besoin. Lesage a été plus à même de miser sur la fierté d’être Québécois et sur l’avenir du Québec. Cependant, il a décoché une flèche empoisonnée sur la honte que les Québécois pouvaient avoir envers eux-mêmes. Or, cette « honte » nous hante pour le meilleur (!) ou pour le pire encore aujourd’hui. Il est possible que cette arrogance ait eu des effets pervers quatre ans plus tard sur le Parti libéral aux élections de 1966.

Nous avons ici l’exemple d’un débat qui nous démontre qu’il a été possible de résoudre les conflits sociaux selon les objectifs démocratiques de l’État national. Il est toujours possible de continuer, car deux référendums, entre autres, l’ont démontré au sujet du statut politique du Québec. La démocratie québécoise comme telle n’est pas en danger. Ce qui est en danger, c’est le statut constitutionnel du Québec.

Le Québec n’est pas aux bords des guerres « sociales » malgré des épreuves de force ou des grèves qui ont été très douloureuses pour un certain nombre de syndiqués, dont les infirmières et les infirmiers. Par ailleurs, dans la lutte de l’Assemblée nationale envers un citoyen, Yves Michaud, la question a débordé le niveau social pour atteindre la question nationale. L’accroc à la démocratie est tel qu’un État digne de ce nom a commis une bavure et que cette bavure n’est pas propice à la solution des conflits sociaux, en particulier dans les rapports interethniques. Le rôle de l’État démocratique n’est pas d’attiser le feu, mais de l’éteindre au profit du plus grand nombre et pour le meilleur de la société.

(30)

Bruno Deshaies
Québec, 14 février 2002

RÉFÉRENCES :

N. B. Deux essais publiés à un peu plus de trente ans d’intervalle. Ils traitent grosso modo de la même grande question du développement de l’homme. L’un complète l’autre et vice versa.

(1) John Kenneth GALBRAITH, Pour une société meilleure, traduit de l’américain par Jean-Michel Béhar, Paris, Seuil, 1997, 160 p. Titre original : The Good Society : The Humane Agenda.
Une sorte de programme pour l’humanité dans la perspective du sujet économique.

(2) Edgar Morin, Introduction à une politique de l’homme, Paris, Seuil, 1965/1983, 127 p. (coll. « Points » Politique no Po 29). Une sorte de programme pour l’homme en devenir, c’est-à-dire du développement de l’être humain dans le monde dans la perspective du sujet politique ou d’une anthropolitique.

NOTE

(1) « L’affrontement Lesage-Johnson. » Dimanche, 11 novembre 1962. La transcription du débat télévisé entre les deux hommes politiques a été publiée intégralement dans le journal La Presse, lundi 12 novembre 1962.

À l’occasion de l’élection du 14 novembre 1962, les réseaux français de la radio et télévision de Radio-Canada et une chaîne radiophonique de stations anglaises ont télédiffusé le débat d’une heure et demie entre Jean Lesage, chef du Parti libéral du Québec et premier ministre du Québec et Daniel Johnson (père), chef de l’opposition et chef de l’Union nationale.

Jean Lesage
Source : http://www.capitale.gouv.qc.ca/promouvoir/pm/pm_19.html
Voir aussi : http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Jean_Lesage


Daniel Johnson (père)
Source : http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Daniel_Johnson_pere
Voir aussi : http://www.capitale.gouv.qc.ca/promouvoir/pm/pm_20.html


ORGANISATION DU DÉBAT

· Annonceur : Jean-Paul Nolet
· Modérateur : Raymond Charrette.
· Émission : Radio-Canada
· Journalistes invités par Radio-Canada : Paul Sauriol, Le Devoir ; Gérard Pelletier. La Presse ; Bill Bantey, The Gazette ; Jean V. Dufresne, Magazine MacLean ; Lucien Langlois et Clément Brown, Montréal-Matin.
· Date : dimanche 11 novembre 1962
· Remarque : une première dans l’histoire de la télévision canadienne.
· Transcription : Réaliser par le journal La Presse, 12 novembre 1962.

Ouverture du débat par une entrée en matière par le modérateur Raymond Charrette. Celui-ci explique les règles du jeu. Il signale aux « débattants » qu’ils devraient respecter les quatre sujets de débat et qu’ils devraient se maintenir « à l’intérieur des limites qu’ils ont eux-mêmes acceptées. S’ils s’en éloignent, c’est au public qu’il appartiendra de juger. » Le modérateur fait remarquer qu’il ne se reconnaît pas « la compétence de rappeler les débattants à l’ordre s’ils allaient s’écarter de ces sujets convenus comme de leur traitement. Cela nous entraînerait à poser des jugements de valeur et il ne nous appartient pas de le faire. » Après quoi, les « débattants » Johnson et Lesage signifient qu’ils acceptent les règles du jeu. Pour le choix de la première intervention. Lesage est choisi au hasard. Il prend la décision de parler le premier. Quatre thèmes sont suggérés :

1. Premier thème : La nationalisation de l’électricité
2. Deuxième thème : Le Gaz naturel et la Trans-Canada Pipeline
3. Troisième thème : Les programmes des deux partis
4. Quatrième thème : L’administration libérale depuis 1960
Dernier appel : Discours de Lesage suivi de la réplique de Johnson (5 minutes chacun).





Vous voulez commenter? - bd@rond-point.qc.ca