101

New look at Bill 101

The Gazette Sunday, May 04, 2003

There's no doubt Bill 101 discriminates against francophones, giving them less freedom than most anglophones to choose the language of schooling for their children. By barring any child whose parents weren't educated in English in Canada from English-language schools, Bill 101 violates the Quebec human rights charter's ban on discrimination based on civil status and family relationships. What the Supreme Court of Canada will have to decide, in a case now before it, is whether this restriction is justified in order to protect the status of French in Quebec.

The high court has agreed to hear three appeals relating to education provisions of the French Language Charter. The most significant is the so-called Gosselin case, which involves 10 francophone families unhappy that their 25 children have no public-school option other than French-language schools. These plaintiffs lost in Superior Court and again in the Court of Appeal, but a reversal in the nation's highest court is possible - and could be momentous.

What makes the Gosselin case different from previous Bill 101 challenges is that it involves majority language rights, rather than minority rights.

There's also a political element, of which the court will be silently aware. For reasons involving his credibility with francophones, if nothing else, Liberal premier Jean Charest promised in the recent election campaign to change "not one comma" of Bill 101. If the Supreme Court rules in favour of Gosselin et al, Charest would face pressure to invoke our constitution's notwithstanding clause to nullify the ruling, just as the Bourassa Liberals did after the 1988 high-court judgment on the language of signs.

But it's also possible that a well-reasoned judgment expanding freedom of choice for francophones could influence public opinion and provoke a civil and reasoned public debate, principally among francophones, about what francophone parents want and about how much protection for French is enough.

In court, the Quebec government will have to demonstrate to the justices why an outright denial of francophone choice in language of education is necessary for the achievement of Bill 101's objective, or proportionate to it. That's the legal test the high court applied in the 1988 case. The court showed considerable sympathy then for the motives behind the language law in accepting that some sign restrictions, such as forbidding unilingual English signs, are appropriate. But it also noted that Quebec had failed to present any study in support of the notion that a ban of all languages other than French on signs was truly necessary to protect French. Even in oral arguments, the court noted, Quebec didn't attempt to defend the requirement of exclusive use of French. In its ruling, the court proposed an asymmetrical compromise on the signs issue - allowing languages other than French but requiring French predominance. Quebec ultimately adopted this in 1993, with Bill 86.

The Gosselin case raises the possibility of another asymmetrical determination of language rights. The court could expand freedom of choice for francophones but still deny it to immigrants of other linguistic groups. For in its 1988 ruling, the court cited the historical assimilation of Quebec immigrants into the anglophone community as one of the principal "causal factors" for the fragile position of the French language - and ultimately, Bill 101. Before the language law was passed, there were some francophones who attended English schools, but there were far more allophones. There was never the same "proportionality," in other words, and that's reason enough to ask if maintaining the ban on freedom of choice for francophones is really necessary at all.

We don't think it is necessary. On the other hand, we haven't noticed, over the past 25 years, any groundswell of francophone protest demanding access to English schools. What many francophones do want, without any doubt, is better English instruction in their own schools, including immersion options. As it is, there isn't a syllable of English permitted in French schools before Grade 4, though the Charest Liberals are promising to drop that to Grade 1. As long as the quality of English instruction remains mediocre, nobody should be surprised to see families like the Gosselins pushing for legal remedies.




PLQ

L’agenda caché de Jean Charest

Par Yves Chartrand - Journal de Montréal
LCN 3 mai 2003


C’était en septembre 1998, peu de temps avant l’élection qui avait reporté au pouvoir Lucien Bouchard. Jean Charest avait prononcé devant la Chambre de commerce de Québec un discours où il proposait un virage à droite significatif pour l’État qui avait fait l’unanimité contre lui de l’intelligentsia québécoise.

À l’époque, la réaction avait été si forte contre cette vision d’un ontarian way of life pour le Québec que Jean Charest avait rapidement lâché le morceau.

Il est revenu dans les années suivantes à un programme électoral plus traditionnelle et moins percutant qui a abouti à la plateforme sur laquelle il s’est fait élire le 14 avril.

Ce changement de cap lui a d’ailleurs valu les foudres de Mario Dumont durant la dernière campagne.

«Jean Charest, lorsqu’il est arrivé au Québec en 1998, voulait revoir le modèle québécois, réduire la taille de l’État, avait déclaré le chef de l’ADQ le 14 mars à Sherbrooke. Mais il a été critiqué par des gens et il n’a pas eu le courage de continuer. Il est rentré dans le moule.» Toute vérité n’est pas bonne à dire

Mais c’était bien mal connaître le politicien. Jean Charest a compris durant son long séjour dans l’opposition que toute vérité n’est pas bonne à dire dans la Belle Province. Ce qui ne signifie pas qu’il a changé d’idée…

Depuis sa victoire du 14 avril, Jean Charest a repris le discours qui lui avait valu tant de désapprobation en 1998, ce qu’il avait très peu fait durant la campagne, se limitant à surfer sur ses engagements pour les secteurs de la santé et de l’éducation.

ADQ et PLQ, même combat

Il avait donc lui aussi, pour rependre une de ses expressions favorites, un agenda caché. Mardi, lors de l’assermentation de son conseil des ministres, il a redit l’essentiel de son discours de 1998.

«Les Québécois ont tourné la page sur un modèle d’État, a déclaré le nouveau premier ministre. Nous allons revoir de fond en comble l’organisation de l’État québécois. Ce sera la première réingénierie depuis la Révolution tranquille.»

Bien sûr, le nouveau chef de gouvernement se défendra d’avoir peu divulgué ses véritables intentions durant la campagne électorale.

Mais le fait est que la vision de droite pour laquelle l’Action démocratique et son chef ont été sévèrement critiqués et réprouvés sera tout de même mise de l’avant par le nouveau gouvernement du Parti libéral.

Ce qu'il proposait en 1998...

Voici quelques-unes des déclarations faites par Jean Charest, notre nouveau premier ministre, en septembre 1998.

«Notre objectif est de rendre notre fiscalité concurrentielle avec celle de nos voisins et de réduire de façon significative le fardeau fiscal de la classe moyenne, surtout pour les jeunes ménages.»

«Au Québec, notre réglementation est trop lourde et trop tatillonne ; elle est un frein à la croissance. Il faut donc revoir nos lois et règlements en profondeur afin d’enlever le sable dans l’engrenage de la croissance.»

«Le gouvernement du Parti libéral procédera à une révision de certaines lois et règlements régissant les relations de travail tout en garantissant une protection adéquate aux travailleurs dans le contexte d’une économie plus compétitive.»

«L’État québécois continue d’agir en tant qu’État investisseur et de fournir du capital de risque aux entreprises, alors que ce rôle n’est plus requis. Les deux milliards que le régime péquiste va prendre (NDLR : à cette époque) dans les poches des contribuables québécois pour la super Société générale de financement seront retournés à l’économie sous forme de réductions d’impôts et de taxes…»

«Au Québec, nous avons des besoins criants d’infrastructures. Une solution désirable : développer des partenariats public-privé. En s’associant à divers acteurs économiques dans certains secteurs choisis, le gouvernement va pouvoir faire plus, mieux et plus rapidement.»

«Les créateurs de richesse ont maintenant besoin d’une plus grande marge de manoeuvre pour devenir compétitifs. L’État doit réorienter son action et favoriser la croissance économique.»




Irak

géopolitique

Point de vue

La statue et les révolutionnaires

Jürgen Habermas
Traduit de l'allemand par Christian Bouchindhomme
Jürgen Habermas est philosophe.
LE MONDE (France) 03.05.03


Bagdad, le 9 avril ; le monde entier a pu suivre cette scène : des soldats américains passent un noeud coulant autour du cou du dictateur et, devant une foule qui exulte, geste hautement symbolique, le précipitent au bas de son socle. Le monument en apparence inébranlable commence par vaciller, puis s'effondre après une brève résistance - dernière seconde de terreur.

De la même manière qu'une image à double sens "bascule" dès l'instant où l'on perçoit la figure qui nous échappait au premier abord, la perception publique de la guerre semble s'être inversée avec cette scène.

Le "choc" et la "terreur" ont paru se muer, ce jour-là, en une libération que des citoyens délivrés de la terreur et de l'oppression saluaient dans l'enthousiasme.

Chacune de ces deux visions renferme sans doute un aspect de la vérité, qui suscite des sentiments moraux antagonistes. Faut-il pour autant que l'ambivalence des sentiments conduise à des jugements contradictoires ?

A première vue, l'affaire est simple. Une guerre illégale demeure un acte contraire au droit international, même s'il entraîne des conséquences souhaitées d'un point de vue normatif. Mais des conséquences funestes peuvent bien délégitimer une intention louable ; pourquoi, dès lors, des conséquences louables ne pourraient-elles pas développer a posteriori une capacité de légitimation ? Les charniers, les cachots souterrains et les témoignages des personnes torturées ne laissent aucun doute, après tout, sur la nature criminelle du régime.

Dans notre espace public politique, cela donne lieu à deux types de réaction.

Il y a celle des pragmatiques, qui croient à la force normative du factuel et s'en remettent à leur jugement pratique ; ils déterminent les limites politiques de la morale en appréciant à vue d'oeil les fruits de la victoire. Pour eux, raisonner sur le bien-fondé de la guerre est stérile parce qu'entre-temps la guerre est devenue un fait historique. Et puis il y a la réaction de ceux qui, par opportunisme ou par conviction, ont capitulés face au factuel ; ceux-là tiennent désormais pour dogmatique le fait de rester attaché au droit international. Ils s'en justifient en expliquant que dénoncer les risques et les coûts de la violence militaire est une manière de fermer les yeux sur la seule véritable valeur, la liberté politique.

Ce sont là deux manières de réagir qui visent trop court ; elles s'en prennent de manière épidermique au "moralisme blafard", mais se dispensent d'expliquer ce que les néoconservateurs de Washington entendent substituer à la domestication de la violence étatique par le droit international. Ce que ces néoconservateurs opposent, en effet, à la morale du droit international, ce n'est ni un réalisme ni un romantisme de la liberté, mais un dessein révolutionnaire : puisque le droit international est en panne, imposer par l'hégémonie la plus grande réussite politique - à savoir le libéralisme - pour en faire un ordre mondial est aussi quelque chose qui se justifie moralement, même si on doit pour cela recourir à des moyens contraires au droit international.

Wolfowitz n'est pas Kissinger. C'est un révolutionnaire, et non un cynique du pouvoir. Certes, la superpuissance américaine se réserve le droit d'agir unilatéralement pour renforcer, éventuellement par les armes, sa position hégémonique face à n'importe quel rival possible. Mais l'exercice d'un pouvoir mondial n'est pas, pour ces nouveaux idéologues, une fin en soi. Ce qui distingue les néoconservateurs de l'école "réaliste", c'est la vision d'une politique mondiale américaine échappée des sentiers réformistes de la politique onusienne des droits de l'homme. Elle n'en trahit pas les objectifs libéraux, mais fait éclater les astreintes civilisatrices qu'impose la Constitution des Nations unies.

Sans doute, l'ONU n'a-t-elle jamais été à même de contraindre les Etats déviants et de faire qu'ils garantissent à leurs citoyens un ordre démocratique. En outre, la politique poursuivie en matière de droits de l'homme est encore bien sélective. Mais la préservation de la paix - fonction nodale à laquelle les Nations unies doivent leur existence - n'en est pas moins essentielle. Il faudrait, autrement dit, que l'ONU parvienne à imposer l'interdiction de toute guerre offensive, et donc fasse respecter l'abolition du jus ad bellum obtenue après la seconde guerre mondiale, qui constitue une limite à la souveraineté des Etats, mais qui fut néanmoins, pour le droit international classique, le franchissement d'un pas décisif en direction d'un état du droit cosmopolitique.

Les Etats-Unis, qui ont pu passer pour un pays donnant le ton dans cette voie, ont avec la guerre d'Irak non seulement détruit cette réputation, mais encore renoncé au rôle de puissance susceptible de garantir l'application du droit international. Qui plus est, ils fournissent aux superpuissances à venir un exemple dévastateur. Ne nous en laissons pas conter : l'autorité normative de l'Amérique est dans les ruines.

Aucune des conditions préalables à une intervention armée conforme au droit n'a été remplie : il n'y a eu ni situation d'autodéfense en rapport avec une attaque effective ou imminente ni autorisation délivrée par décision du Conseil de sécurité conformément au chapitre VII de la Charte des Nations unies. L'ensemble du processus a même tourné à la farce quand le président des Etats-Unis s'est mis à répéter qu'il agirait le cas échéant sans mandat du Conseil de sécurité. A la lumière de la doctrine de Bush, le déploiement militaire dans le Golfe n'a jamais eu le caractère d'une menace. C'eût été en effet présupposer que les sanctions brandies pouvaient être évitées.

Même la comparaison avec l'intervention au Kosovo ne peut pas être produite à décharge. Certes, dans ce cas également, l'autorisation du Conseil de sécurité a fait défaut. Mais l'espoir qu'une légitimation pût être regagnée a posteriori - et elle le fut - pouvait faire fond sur trois facteurs : le fait qu'il allait être donné un coup d'arrêt à une purification ethnique dont nous savions alors qu'elle était en train de se dérouler ; l'injonction adressée à tous de porter secours à tout peuple en détresse ; enfin, le fait que tous les Etats membres de la coalition militaire étaient des Etats de droit incontestablement démocratiques. Aujourd'hui, c'est l'Occident lui-même qui est divisé par le désaccord normatif.

Dès cette époque, cependant, en avril 1999, on a vu se dessiner entre les puissances européennes continentales et les puissances anglo-saxonnes une différence notable dans les stratégies de justification. Alors que, d'un côté, on s'efforçait de tirer la leçon de la tragédie de Srbrenica en réduisant par l'intervention armée l'écart entre efficacité et légitimité, de l'autre, on tenait pour un objectif normatif satisfaisant le fait d'étendre, y compris hors de nos frontières et si nécessaire par la force, l'ordre libéral occidental.

J'avais alors imputé cette divergence à des traditions juridiques différentes - rattachant l'une au cosmopolitisme kantien, et l'autre au nationalisme libéral de John Stuart Mill. Mais, à la lumière de l'unilatéralisme hégémonique dont ceux qui inspirent aujourd'hui la doctrine de Bush se faisaient déjà les avocats en 1991, on se dit rétrospectivement que la délégation américaine a déjà mené les négociations de Rambouillet dans cette perspective originelle. Quoi qu'il en soit, la décision de George W. Bush de consulter le Conseil de sécurité n'est pas née du désir d'obtenir la légitimation du droit international - ce qui depuis longtemps était considéré comme superflu. On désirait tout au plus couvrir ses arrières, à la fois en élargissant l'assise de la coalition des pays favorables à la guerre et en dissipant les doutes de sa propre population.

Pour autant, il ne faut pas comprendre cette nouvelle doctrine comme l'expression d'un cynisme normatif. On aimerait pouvoir s'en remettre à la critique de l'idéologie, mais nous n'aboutirions qu'à des explications conventionnelles qui ne donneraient qu'un caractère trivial à la rupture que les Etats-Unis sont en train de consommer par rapport aux normes qu'ils ont jusqu'ici reconnues. Nous ferions bien de ne pas nous arrêter aux motifs et de prendre la nouvelle doctrine au mot. Nous méconnaîtrions sinon le caractère révolutionnaire de ce changement d'orientation qui s'alimente aux expériences historiques du siècle dernier.

L'historien Eric Hobsbawm a dit du XXe siècle qu'il était "américain". Il est en effet permis aux néoconservateurs de se percevoir en "vainqueurs" et de prendre comme modèle pour un nouvel ordre mondial instauré les succès incontestables remportés par les Etats-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale - en Europe et dans le Sud-Est asiatique après les défaites de l'Allemagne et du Japon, en Europe de l'Est après l'effondrement de l'Union soviétique. Interprétée dans l'optique du libéralisme, cette posthistoire à la Fukuyama offre l'avantage de faire l'économie d'une discussion pointilleuse sur les objectifs normatifs : que pourrait-il, en effet, arriver de mieux aux gens que l'accroissement à l'échelle mondiale du libre marché et du nombre des Etats libéraux ?

Le chemin pour y parvenir est tout aussi clair : l'Allemagne, le Japon et la Russie ont été mis à genoux grâce à la guerre et à un armement dissuasif. Aujourd'hui, le recours à la force militaire est d'autant plus avantageux que, dans des guerres asymétriques, le vainqueur ne fait a priori aucun doute. Des guerres qui améliorent le monde n'ont besoin d'aucune justification supplémentaire. Au prix de quelques dégâts collatéraux négligeables, elles écartent un mal incontestable qui, sous l'égide d'une communauté des Etats impuissante, aurait encore de beaux jours devant lui. Saddam jeté au bas de son socle, voilà l'argument qui suffit à tout justifier.

Cette doctrine a été développée bien avant l'attaque terroriste contre les Twin Towers. Le choc bien compréhensible du 11 septembre 2001 n'a fait que créer le climat dans lequel la doctrine pouvait trouver un large écho - en la transformant adroitement en "guerre contre le terrorisme". C'est cette transformation qui donne aujourd'hui la doctrine de Bush. Or elle a consisté à définir un phénomène d'un type essentiellement nouveau avec les concepts familiers de la guerre conventionnelle. Dans le cas du régime des talibans, un lien causal existait effectivement entre le terrorisme insaisissable et un "Etat voyou" attaquable. Le modèle suggérait qu'en opérant classiquement, comme dans une guerre entre Etats, on pouvait priver d'un appui essentiel ce danger sournois, pourtant issu de réseaux diffus et mondialisés.

A la différence de ce qui se passait avec la première version de la doctrine, en liant désormais l'unilatéralisme hégémonique à la nécessité de se protéger d'une menace larvée, la nouvelle doctrine pouvait faire valoir l'argument de l'autodéfense. Elle se trouva cependant confrontée à une nouvelle nécessité : démontrer le lien. L'administration américaine devait essayer de convaincre l'opinion publique mondiale des contacts existant entre Saddam Hussein et Al-Qaida. Or, pour justifier un engagement de moyens militaires à titre préventif, la doctrine de Bush n'a offert aucune explication recevable. Dans la mesure où la violence terroriste - cette "guerre en temps de paix" - échappe aux catégories de la guerre entre Etats, elle ne justifie nullement qu'on édulcore une légitime défense des Etats strictement réglementée par le droit international, pour s'autoriser à mener une guerre en anticipant sur son autodéfense.

Contre des ennemis qui opèrent à l'échelle mondiale à travers des réseaux invisibles, le seul secours réside dans une prévention conduite sur d'autres plans opérationnels. Sur ce terrain, les bombes, les missiles, les avions et les blindés ne sont d'aucune aide ; celle-ci ne peut venir que d'une mise en réseau parallèle des services d'information et des administrations pénales, du contrôle des flux financiers et, d'une manière générale, de la surveillance des relations logistiques. Les "programmes de sécurité" de cette nature ne concernent pas le droit international ; ils touchent les droits civils et politiques qu'il revient aux Etats de garantir.

La doctrine de Bush, en mettant l'accent sur le terrorisme, n'offre donc à son objectif d'ordre mondial hégémonique aucun surcroît de légitimation. Saddam renversé de son socle reste le seul argument, symbole du nouvel ordre libéral sur toute la région. La guerre d'Irak est un maillon dans la chaîne d'instauration d'une politique mondiale ; sa seule justification est qu'elle se substitue à une politique des droits de l'homme qui n'a pas porté ses fruits, l'organisation qui en a la charge s'étant révélée usée. Les Etats-Unis jouent donc les administrateurs judiciaires et assument à ce titre le rôle dans lequel l'ONU a failli. Qu'est-ce qui s'y oppose ?

Les sentiments moraux peuvent induire en erreur, car ils répondent à des scènes ou à des images particulières. Aucune voie ne permet d'embrasser la question de la justification dans sa totalité. Reste une question qui divise les esprits de manière décisive : celle de savoir s'il est possible et acceptable que se substitue à un contexte où la justification relevait du droit international celui d'une politique mondiale unilatérale menée par une puissance hégémonique - un "hégémon" - auto-investie?

Les objections empiriques auxquelles s'expose la vision américaine portent sur sa réalisabilité : la société mondiale est devenue trop complexe pour être encore pilotée, à partir d'un centre, au moyen d'une politique prenant appui sur la force militaire. Face aux réseaux horizontaux du marché, face à la communication culturelle et sociale, une politique qui revient à la forme hobbésienne originaire du système sécuritaire hiérarchisé est inévitablement dépassée. Un Etat qui ramène toutes les options à une alternative aussi sotte que la guerre ou la paix a tôt fait de se heurter aux limites de ses propres ressources et de ses propres capacités d'organisation. De plus, il fait passer l'entente avec les puissances concurrentes par les mauvais canaux et propulse les coûts de coordination vers des hauteurs vertigineuses.

Mais, même s'il était viable, un unilatéralisme hégémonique n'en entraînerait pas moins des effets secondaires qui, au regard de ses propres critères, ne peuvent pas être souhaités normativement. Plus une puissance politique cherche à en imposer dans des domaines comme l'armée, les services secrets et la police, et plus elle met en péril sa mission - améliorer le monde en vertu des idées libérales.

Aux Etats-Unis même, en s'installant dans la durée, le régime de "présidence de guerre" est d'ores et déjà en train de miner les fondements de l'Etat de droit. Sans parler des méthodes - torture incluse - pratiquées ou tolérées hors des frontières américaines, c'est au nom du régime de guerre que les prisonniers de Guantanamo sont privés des droits que leur reconnaît la convention de Genève, et c'est aussi au nom du régime de guerre que les services de sécurité jouissent d'une latitude qui désormais restreint les droits constitutionnels des citoyens américains.

Anticipant le cas, nullement invraisemblable, où les citoyens de la Syrie, de la Jordanie, du Koweït, etc., feraient un usage "inamical" de leurs nouvelles libertés démocratiques, la doctrine de Bush n'en viendrait-elle pas, justement, à réclamer des mesures contreproductives ? En 1991, les Américains ont en tout cas libéré le KoweÏt, ils ne l'ont pas démocratisé.

Cela étant, c'est surtout sur l'opposition exprimée par certains pays alliés - lesquels ont toutes les raisons normatives de n'être pas convaincus par l'unilatéralisme de la prétention américaine au leadership - que bute le rôle sur mesure d'administrateur judiciaire que se sont attribué les Etats-Unis.

On a vu par le passé le nationalisme libéral s'autoriser à propager dans le monde entier, et par les armes au besoin, les valeurs universelles de son ordre libéral. Ce n'est pas le passage de l'Etat-nation à la puissance hégémonique qui va rendre ce comportement de justicier plus supportable. L'universalisme qui réside au coeur de la démocratie et des droits de l'homme est précisément ce qui interdit qu'on l'impose unilatéralement. L'exigence universaliste de validité que l'Occident attache à ses "valeurs politiques fondamentales" ne doit en aucun cas être confondue avec la prétention impérialiste à faire qu'une culture et une forme de vie politique déterminées - fussent-elles celles de la plus ancienne démocratie du monde - soient exemplaires pour toutes les sociétés.

C'est un "universalisme" de ce genre que professaient les empires de l'Antiquité ; ils ne percevaient le monde au-delà de leurs frontières qu'à partir du point de vue central que leur donnait leur propre image du monde. La compréhension moderne de soi est au contraire empreinte d'un universalisme fondé sur l'égalité qui non seulement requiert qu'on se décentre de sa propre perspective, mais impose encore qu'on départicularise son propre regard afin de pouvoir le mettre en relation avec les perspectives d'interprétation adoptées par l'autre, considéré à égalité.

Le pragmatisme américain est précisément le courant philosophique qui a avancé l'idée que ce qui était également bon ou juste pour toutes les parties dépendait de la réciprocité avec laquelle chacune était capable d'adopter la perspective des autres. La raison du droit rationnel moderne ne s'atteste pas dans des "valeurs" universelles que l'on pourrait, à l'instar de biens quelconques, s'approprier, distribuer de par le monde ou exporter. Les "valeurs" - y compris celles qui peuvent compter sur une reconnaissance globale - ne sont pas suspendues en l'air ; si elles acquièrent une force d'obligation, c'est au sein d'ordres et de pratiques normatifs qui s'inscrivent dans des formes de vie culturelles déterminées.

Quand, à Nassiriya, des milliers de chiites manifestent à la fois contre Saddam et contre l'occupation américaine, ils disent aussi que les civilisations non occidentales doivent s'approprier le contenu universaliste des droits de l'homme à partir de leurs propres ressources. Pour toutes ces raisons, la formation multilatérale de la volonté, même dans le cadre des relations entre Etats, n'est pas seulement une option parmi d'autres. Dans l'isolement qu'il s'est imposé, le bon hégémon en personne, qui s'érige en administrateur judiciaire des intérêts de tous, pourrait fort bien ne pas savoir si ce qu'il affirme être dans l'intérêt d'autrui est, dans les faits, également bon pour tous. Si l'on veut poursuivre le développement cosmopolitique d'un droit international qui fasse entendre, dans l'égalité et la réciprocité, les voix de toutes les personnes concernées, il n'y a guère d'autre solution sensée.

L'ONU n'a pas eu jusqu'ici à subir de grands dommages. En faisant que les "petits" membres du Conseil de sécurité n'aient pas eu à capituler sous les pressions des "grands", elle a même plutôt gagné en crédit et en influence. Si sa réputation avait à subir des dommages, ils ne viendraient que de ses propres fautes - si elle en arrivait, notamment, à essayer de "guérir" par le compromis ce qu'il n'y a pas lieu de guérir.




livres

Patriotes

Histoire des Patriotes

Gérard Filteau


« Il faut mener à terme le procès de cette fournée de traîtres qui sont en prison, écrit Adam Thom dans le Montreal Herald de 1838. Il sera ridicule de les engraisser tout l’hiver pour les conduire plus tard à la potence ». Le journaliste jubile à la vue des flammes qui rougissent le ciel au dessus du village de Laprairie ; il souhaite le spectacle de la veuve et de l’orphelin devant leur ancienne demeure dorénavant entre les mains de nouveaux occupants.

La double rébellion de 1837-1838 a été un échec. Les perdants ont tort, dit l’adage. Les premiers historiens se sont partagés en deux camps. Les uns blâmaient Papineau et les siens, dénonçaient les démagogues et les matamores de son parti; les autres expliquaient la juste exaspération des parlementaires, les abus de la clique au pouvoir et soulignaient avec emphase le courage des Patriotes.

Quelles avaient été les causes de cette prise d’armes ? Comment expliquer l’attitude du clergé ? Y a-t-il eu provocation de la part des bureaucrates qui auraient souhaité réprimer par la force un mouvement qu’ils ne parvenaient pas à contrôler autrement ? Que dit la déclaration d’indépendance ? Des questions à l’infini qui trouvent leurs réponses dans cet ouvrage de Filteau qui s’intéresse autant aux acteurs qu’aux faits. Un Filteau d’abord animé d’un préjugé défavorable aux Patriotes et qui, peu à peu, s’est laissé gagner à leur cause.

Plusieurs centaines d’essais et d’articles ont été consacrés aux Patriotes. Il n’existe toutefois qu’une seule véritable synthèse, « un seul récit complet et substantiel […] qui en outre a le mérite d’être efficace sur le plan de la forme et rigoureux sur celui de l’information » (Gilles Laporte).

Bref, une histoire passionnante, un livre captivant.

Introduction de Gilles Laporte.
Texte établi par Marie-Frédérique Desbiens.




Que faire ?

Faire mourir le PQ pour le réinventer

La députée bloquiste Suzanne Tremblay croit que le programme du parti mène dans un cul-de-sac

Carl Thériault
Le Soleil samedi 3 mai 2003


Rimouski - La formule du bon gouvernement péquiste suivi d'un référendum sur la souveraineté a fait son temps. Les souverainistes doivent rebâtir de fond en comble leur programme et se présenter devant l'électorat en proposant d'enclencher la souveraineté si le PQ obtient la majorité de sièges à l'Assemblée nationale.

C'est la thèse que soutient Mme Suzanne Tremblay, députée bloquiste de Rimouski-Neigette-et-La-Mitis aux Communes. Dans sa première entrevue depuis son intervention chirurgicale pour un triple pontage coronarien il y a cinq semaines, Mme Tremblay, 66 ans, affirme avoir tout autant le goût de faire de la politique.

"Qu'on utilise le régime britannique pour sortir le Québec du Canada comme on a sorti la Grande-Bretagne du Canada, à la majorité parlementaire. Mais il y aurait un référendum sur la nouvelle Constitution québécoise", soutient la députée, qui n'a pas repris officiellement le travail.

Si son état de santé le lui permet, Mme Tremblay sollicitera un quatrième mandat lors des élections fédérales de 2004. Le test des élections complémentaires dans Lévis et en Abitibi, qui ont élu le 14 avril des députés non souverainistes à l'Assemblée nationale, le nouveau découpage de la carte électorale et le contexte politique créé par les nouveaux leaders politiques en place à Ottawa seront aussi pris en compte.

En 1999, la députée bloquiste avait réussi à surmonter une autre épreuve après des traitements en radio-oncologie pour un cancer du sein.

"Le programme du PQ nous amène dans un cul-de-sac. Il faut refonder le Parti québécois sur le XXIe siècle. Les idées du PQ élaborées depuis 1960 sont dépassées et ne nous mènent nulle part. On ne peut pas prendre le programme et l'amender. Il faut le faire disparaître et recommencer à neuf. Dix-huit ans de bon gouvernement souverainiste depuis René Lévesque n'ont pas fait avancer notre cause", a déclaré la députée au SOLEIL devant le fait que 100 000 électeurs souverainistes ne sont pas allés voter le 14 avril et que le PQ ne se retrouve qu'avec 33 % du vote.

"Si on ne peut repenser le programme en ne touchant pas à certains paragraphes, ce ne sera pas la peine de nous convoquer. Au besoin, on fera un autre parti. Mais on ne peut pas reculer sur le principe du partage de la richesse, on doit réfléchir aux problèmes de la dénatalité, de la famille...", a-t-elle précisé.

Elle ne croit pas au nouveau credo péquiste de l'union confédérale à deux pays, le Québec avec ses 7 millions d'habitants et le Canada avec 25 millions.

Le Bloc québécois à Ottawa devrait expliquer à l'électorat québécois comment se gère un pays comme c'est le cas à Ottawa.

Les libéraux de Jean Charest trouveront une alliée circonstancielle chez Mme Tremblay si le nouveau gouvernement veut enclencher une véritable décentralisation dans le domaine de la santé et de l'éducation dont la responsabilité serait remise dans les mains des élus.

"Il ne faut pas changer pour changer, mais la population souhaite certains réajustements dans la santé, l'éducation (...). Les libéraux par une bonne décentralisation feraient avancer le Québec. Quand les souverainistes reviendront au pouvoir, la régionalisation aura été faite. S'il y a eu la loi 101, c'est parce qu'il y a eu la loi 22 sous Robert Bourassa", donne-t-elle comme exemple.




PLQ

L'héritage

Alain Dubuc
Le Soleil samedi 3 mai 2003


Éditorial - Le budget que l'ex-ministre des Finances Pauline Marois a déposé la veille du déclenchement des élections cachait-il un trou de 4,3 milliards $, comme le laisse croire le rapport que le chef libéral a commandé à l'ancien vérificateur général, Guy Breton ?

La réponse est non. Dans son étude, M. Breton est rigoureux et impitoyable, comme lorsqu'il était vérificateur. Mais son chiffre de 4,3 milliards $ ne tient pas la route, parce qu'il repose sur un concept qui prête à confusion et qu'il provient de l'addition de choses qui s'additionnent mal.

Les éléments recensés par M. Breton ne constituent pas un véritable trou, mais plutôt ce qu'il décrit lui-même comme des "risques financiers", un ensemble disparate d'éléments de nature différente et de gravité variable, où il y a des trous véritables, comme la baisse des revenus provoquée par la conjoncture, des jeux comptables, des prévisions optimistes, des zones grises ou des mesures anormalement floues.

Le total de 4,3 milliards $ ne décrit pas un déficit, mais ce qui reste à ficeler pour que Jean Charest, son ministre des Finances, Yves Séguin, et sa présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, bouclent leur budget. Une partie de ce total est un trou, que les libéraux devront combler à la sueur de leur front, mais une grosse partie peut se résorber par des mesures faisables et même parfois simples.

Voilà pourquoi M. Breton aurait mieux fait de ne pas additionner les éléments de risque qu'il a décelés, mais de les regrouper par degré de difficulté et de gravité. On aurait évité les manchettes tapageuses et les guerres de chiffres partisanes. En fait, les libéraux jouent le même jeu que les péquistes qui, en 1994, avaient artificiellement gonflé le déficit de leurs prédécesseurs libéraux pour l'amener à six milliards $. L'occasion aurait été belle de gouverner autrement.

D'autant plus que le gouvernement Charest n'avait pas à forcer la note. Même exposé avec la plus grande sobriété, le bilan de l'exercice budgétaire péquiste est accablant.

Les chiffres montrent en effet que le dernier budget de Mme Marois était indigne d'une ministre des Finances et indigne des pratiques du gouvernement péquiste qui, au cours des huit dernières années, a non seulement éliminé le déficit, mais implanté une tradition de rigueur financière et de respect des prévisions.

Ce budget était d'abord troublant, on le savait, par son caractère partisan. Le dépôt d'un budget à quelques heures du déclenchement des élections lui donne, par définition, une coloration extrêmement politique. Cela aurait pu être défendable si l'on y avait proposé de grandes orientations qui définissent un projet de gouvernement. Mais comme le budget de Mme Marois contenait surtout une très longue liste de cadeaux et de grenailles, il devenait à toutes fins utiles le premier chapitre de la plate-forme électorale du parti. On parle souvent de budgets électoralistes. Pour la première fois, nous avons eu droit à un budget carrément électoral. Cette politisation discrédite l'exercice budgétaire et soumet l'intérêt public aux projets partisans.

Et cela a eu des effets très concrets. Un budget, sur le plan légal, doit atteindre deux objectifs, présenter les équilibres financiers de l'État, et expliquer quels gestes le gouvernement posera pour atteindre ces équilibres. Le budget Marois manque à ces deux devoirs.

Tout d'abord, il est clair que le budget ne balance pas. Le budget reposait déjà, comme on s'en doutait, sur des hypothèses économiques trop optimistes. L'étude révèle en outre une surévaluation d'un milliard $ des transferts fédéraux et une sous-évaluation sérieuse de la croissance des dépenses.

Ensuite, le gouvernement péquiste savait que, pour empêcher un déficit, il devrait poser une série de gestes impopulaires ou potentiellement explosifs sur lesquels le budget est silencieux. C'est le cas de compressions nécessaires de 400 millions $ dont on ne précise pas la nature, mais de très nombreuses mesures dont on ne fait même pas mention, comme des augmentations de tarifs.

Première conséquence : il était impossible, à la lecture de ce budget, d'avoir la moindre idée de l'état des finances publiques. Et cette absence de transparence est devenue troublante quand M. Landry s'est bien gardé de révéler en campagne électorale l'existence d'un trou d'un milliard $ dans les transferts fédéraux.

Seconde conséquence : si le PQ avait été réélu, il est hautement probable qu'il aurait dû, tôt ou tard, déposer un autre budget, en fait un vrai budget, qui aurait annoncé les mesures impopulaires qui s'imposaient. Ce sont les libéraux qui héritent maintenant du sale boulot. Comment pourront-ils s'en tirer ? Décomposons les chiffres de M. Breton.

Le vrai total des risques financiers est de 5,57 milliards $, dont l'ex-vérificateur retranche partant une somme de 1,2 milliard $, en abandonnant les 400 millions $ de promesses péquistes et en utilisant des réserves de 800 millions $. Il reste 4,3 milliards $.

Il faut également retirer un montant de 700 millions $, les déficits des hôpitaux, qui ne sont jamais comptabilisés dans les déficits. On passe à 3,6 milliards $.

Ensuite, les risques financiers comportent une série de mesures que le gouvernement péquiste savait qu'il devrait prendre mais n'a décrites dans son budget : des compressions de 400 millions $, des jeux d'écriture légaux de 667 millions $, la ventes d'éléments d'actifs de société d'État pour 407 millions $, les profits des société d'État de 243 millions $, des augmentations de tarifs. Le total est de 2,0 milliards $, et une très grande partie de ces mesures peuvent être reprises par un gouvernement libéral.

N'oublions pas le trou d'un milliard dans la péréquation que des négociations avec Ottawa peuvent permettent de combler en partie.

Reste enfin un autre montant de 1,7 milliard $, provenant des effets de la conjoncture, 200 millions $, et de risques de dépassements de dépenses que M. Breton évalue à 1,5 milliard $. Ces risques sont de degrés variables et peuvent sans doute se gérer en partie dans le cadre des activités normales d'un État.

En bout de ligne, il restera certainement un trou significatif, mais pas de 4,3 milliards $. De combien ? 500 millions $ ? Un milliard $ ? 1,5 milliard $ ? Ce sera déjà beaucoup. Il est clair que les libéraux devront réparer les pots cassés par le gouvernement précédent. Cela prive également le gouvernement Charest de la marge de manoeuvre sur laquelle il comptait pour ses propres priorités et le forcera peut-être à devancer ses initiatives.

Mais ce bilan est assez lourd pour que les péquistes, maintenant dans l'opposition, fassent preuve d'un minimum d'humilité. Bernard Landry accuse Jean Charest de discréditer les finances publiques québécoises face aux marchés financiers. Son dernier budget, gênant, ne lui permet pas de faire la leçon.

ADubuc@lesoleil.com




PLQ

Le trou

Vincent Marissal
La Presse samedi 3 mai 2003


Dans tout le brouhaha de cette semaine autour du fameux "trou" de 4,3 milliards apparemment laissé par l'ancien gouvernement péquiste, la citation la plus intelligente revient à une auditrice de l'émission La Tribune du Québec.

"Quelqu'un devrait dire à M. Charest que la campagne électorale est finie, il a gagné et il est maintenant temps pour lui et son équipe de se mettre au travail", a dit en substance la dame à la tribune téléphonique de Radio-Canada, jeudi midi.

La fin de campagne, il est vrai, a été enlevante et on comprend Jean Charest de vouloir faire durer le plaisir, mais il devrait laisser les périodes de prolongation au hockey, c'est plus de saison.

Malgré tous les efforts du nouveau premier ministre pour mettre au jour le "déficit caché" du gouvernement Landry, bon nombre de Québécois, à en juger par le courrier des lecteurs et les appels aux tribunes téléphoniques, croient en fait qu'il s'agit plus d'une manoeuvre politique prévisible que d'une opération comptable rigoureuse.

Un trou de quatre milliards, pour le commun des mortels, c'est assez gros, on devrait pouvoir le distinguer clairement. Au lieu de ça, on est aujourd'hui plongé dans des débats surréalistes sur l'existence- ou la non-existence- de cet hypothétique déficit appréhendé.

Au terme de l'exercice, le seul déficit dont l'existence ne fait aucun doute, c'est celui de la confiance des contribuables envers leur gouvernement. Les tripotages de chiffres du précédent gouvernement et la récupération politique du nouveau n'aideront en rien à atténuer le cynisme des électeurs.

En entrevue à La Presse, avant le déclenchement de la campagne, Jean Charest disait pourtant comprendre qu'en cette ère de grands scandales financiers à la Enron, la population soit désabusée et qu'elle ait besoin d'être rassurée. En cette époque où les cadres supérieurs des empires commerciaux d'hier défilent devant les tribunaux les mains menottées dans le dos, on serait en droit, effectivement, d'exiger un peu plus de sérieux et de rigueur dans nos finances publiques.

Mais il fallait s'attendre à ce que les libéraux remettent au PQ la monnaie de sa pièce. Élus en 1994 après neuf ans de règne libéral, les péquistes ont dénoncé sans se priver les six milliards de déficit hérités du régime précédent.

À Ottawa, on a vu le même scénario- mais multiplié par 10- quand les libéraux de Jean Chrétien ont pris le pouvoir en 1993. Périodiquement, on entend encore, 10 ans plus tard, un ministre libéral rappeler que les conservateurs (gouvernement duquel faisait d'ailleurs partie Jean Charest) avaient laissé un déficit de 42 milliards.

Il n'est pas certain que l'ancien vérificateur général, Guy Breton, ait rendu un grand service à sa profession en se prêtant à une vérification qui a finalement servi, c'était prévisible, des fins partisanes. Le rapport de M. Breton est nuancé, prudent aussi, certes, mais son auteur devait bien se douter de l'usage qu'en ferait le nouveau gouvernement.

Toute cette affaire de trou dans les finances publiques soulève une question fondamentale: comment se fait-il qu'en 2003, nous soyons obligés de recourir aux services d'un ancien vérificateur général pour décrypter le grand livre comptable de l'État. Quand les élus, les hauts fonctionnaires et les experts comptables n'arrivent pas à s'y retrouver, imaginez un peu la confusion au sein de la population. Si le maire d'une municipalité du Québec jouait avec les colonnes des plus et des moins avec autant de nonchalance, son administration serait mise en tutelle dans les 48 heures.

Les chiffres, c'est bien connu, on peut leur faire dire n'importe quoi (parlez-en aux petits actionnaires d'Enron), mais le flou qui enveloppe les finances publiques du Québec a atteint cette semaine des sommets inquiétants. Au point où on en est, Jojo Savard pourrait s'avérer aussi utile que Guy Breton pour y voir clair tant les règles comptables semblent ésotériques. La manoeuvre libérale est grossière, certes, mais elle n'a d'égal que les acrobaties comptables de Pauline Marois. Son équilibre budgétaire prévoyait, mais sans le dire, une augmentation des droits d'immatriculation, la vente de biens publics et... un hiver 2003-04 rigoureux pour maintenir les revenus d'Hydro-Québec. Prenez-vous l'Extra avec ça?

La créativité comptable n'est pas le seul apanage de l'ex-gouvernement du Québec. À Ottawa, le gouvernement Chrétien tripote aussi les chiffres depuis des années, cachant notamment les immenses trop-perçus de la caisse d'assurance-emploi. Budget après budget, Ottawa s'en tient à l'équilibre budgétaire alors que dans les faits, il accumule des milliards de surplus en cours d'année. Au Québec, les libéraux ont déjà fait quelques jeux de caisse dans le passé et rien ne dit qu'il n'ajusteront pas eux aussi le cadre comptable pour maquiller la réalité, surtout en début de mandat.

Le plus ironique de l'histoire, c'est de voir un ancien vérificateur général, l'un de ceux qui se sont battus pendant des années pour que Québec exclue les manoeuvres politiques des livres comptables, être récupéré de la sorte, justement, à des fins purement politiques.

La boucle, à défaut du budget, est maintenant bouclée.

vincent.marissal@lapress.ca




PLQ

La ministre sans titre

André Pratte
La Presse samedi 3 mai 2003


Éditorial - La Fédération des femmes du Québec se dit "outrée" par le fait qu'aucun membre du nouveau gouvernement libéral ne porte le titre de "responsable de la Condition féminine". Cette colère est injustifiée et inutile.

Le premier ministre, Jean Charest, a bel et bien confié la responsabilité de la condition féminine à quelqu'un: la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, Michelle Courchesne. Le décret nommant Mme Courchesne précise qu'elle sera chargée de l'application de la loi sur le Conseil du statut de la femme, et responsable du Secrétariat à la condition féminine et du programme "Condition féminine" jusqu'ici rattaché au ministère de la Famille, de l'Enfance et de la Condition féminine. Autrement dit, dans la réalité, rien ne change. Sauf que Mme Courchesne n'a pas les mots "condition féminine" rattachés à son titre.

Et c'est ça que la Fédération des femmes qualifie de "recul important pour la cause des femmes"? Au contraire, cela nous semble contribuer à une évolution saine. Il est temps que les gouvernements cessent de multiplier les titres, structures, livres blancs et autres observatoires comme autant de bonbons aux groupes de pression, à qui ils donnent ainsi l'illusion d'être importants tout en se donnant eux-mêmes l'illusion d'agir. À ce compte, à lire la série d'articles que La Presse publie en fin de semaine sur les problèmes des garçons, il faudrait un ministre responsable de la condition des garçons bien avant une ministre de la Condition féminine. Il n'y a plus de ministre de l'Enfance, cela veut-il dire que les libéraux vont abandonner les enfants?

M. Charest a voulu simplifier, bravo! Il aurait dû aller plus loin: pourquoi une ministre déléguée à la Condition des aînés?

Obnubilée par les titres, la FFQ n'a apparemment pas remarqué que Françoise Gauthier est devenue la première femme ministre de l'Agriculture. Ou que Monique Jérôme-Forget a été nommée présidente du Conseil du Trésor, poste stratégique s'il en est un.

Les femmes font toujours face à des problèmes graves, en particulier la pauvreté, la violence, et l'exploitation sexuelle. Mais elles sont aujourd'hui bien assez influentes pour faire valoir leurs préoccupations auprès du gouvernement et n'ont nul besoin de se battre pour des vétilles.

"Si la parité, l'équité salariale, la violence envers les femmes et le sort des mères seules sont de véritables sujets de préoccupation pour le premier ministre, il est inacceptable de ne pas nommer de ministre chargée de faire avancer ces dossiers", affirme la présidente de la Fédération, Vivian Barbot. On voit tout de suite l'effet pervers d'une telle affirmation: les mots "condition féminine" ajoutés au titre d'une ministre seraient-il une preuve suffisante de l'importance qu'un premier ministre accorde à ces dossiers?

Jugeons donc le gouvernement Charest à ses actes plutôt qu'à ses titres.

Apratte@lapresse.ca




PLQ

scrutin

Au pouvoir pour toujours ?

La proportionnelle fera du PLQ le parti permanent de gouvernement au Québec

Christian Dufour
La Presse samedi 3 mai 2003


INDÉPENDAMMENT de leurs opinions politiques, les Québécois ont pu jouir ces dernières jours du spectacle de quelque chose d'éminemment précieux, qui est à la base de toute démocratie: l'alternance politique, le remplacement d'une équipe gouvernementale par une autre qui n'est pas du même parti.

L'une des forces de notre système de gouvernement est que l'opposition- encore l'ennemi à abattre dans bien de sociétés- est non seulement dotée d'un statut officiel, mais elle constitue aussi un gouvernement en attente. Apprécions cette situation, qui n'existe plus à Ottawa, parce que cette alternance politique risque d'être la dernière que nous vivrons avant longtemps au Québec.

Ce qui créera cette situation, c'est cette proportionnelle qui fait maintenant partie du programme de tous les partis politiques au Québec et dont on nous dit qu'elle est inévitable sans en avoir mesuré les conséquences. Elle est en train de remplacer la souveraineté comme panacée politique dans cette mouvance souverainiste de gauche qui en fera de toute évidence les frais. La proportionnelle fera du PLQ le parti permanent de gouvernement au Québec pour deux raisons. Elle donnera tout d'abord un supplément de députés au PLQ, revalorisant une clientèle non francophone concentrée massivement dans un nombre trop limité de comtés pour que cela soit actuellement rentable. Mais la proportionnelle n'aura pas que cet avantage pour les libéraux: elle fera aussi éclater l'opposition, en particulier cette mouvance souverainiste de gauche qui n'attend que la réforme du mode de scrutin pour se fragmenter en plusieurs partis idéologiques: un parti vert, un vrai parti indépendantiste, un vrai parti de gauche, etc. Le fait crucial à retenir est que cela affectera beaucoup moins le PLQ, son électorat non francophone continuant à voter en bloc pour lui à cause de la nature ethnique et défensive de ce vote.

Gouvernement de coalition à tous les 30 ans

On se retrouvera donc avec un parti libéral nettement plus gros que les autres, et une opposition fragmentée qui prendra le pouvoir à tous les 30 ans, à la faveur d'un gouvernement de coalition du genre "Front populaire" comme celui que la France a connu en 1936. Cela sera d'autant plus paradoxal qu'à l'origine, la proportionnelle n'a été demandée ni par le PLQ ni par les non-francophones, conservateurs en ce qui a trait à nos institutions politiques d'origine britannique, y compris le mode de scrutin. C'est le PQ et une opinion publique francophone incroyablement naïve qui auront fait l'essentiel du travail. Le gouvernement libéral peut maintenant invoquer le supposé consensus général pour essayer de réformer notre mode de scrutin et verrouiller le pouvoir en sa faveur, au détriment d'une opposition qui a été assez sotte pour permettre cette situation.

La seule chose qui aurait rendu inévitable une réforme du mode de scrutin aurait été que, pour la deuxième fois d'affilée, le PLQ n'ait pas formé le gouvernement tout en ayant obtenu la pluralité des votes. Parce qu'il sera difficile de procéder à une telle réforme constitutionnelle sans l'appui des trois partis, Bernard Landry a encore la possibilité d'empêcher un changement qui provoquera la marginalisation sinon l'éclatement du PQ, une réforme qui n'est pas dans l'intérêt des Québécois parce qu'elle mettra fin à l'alternance politique dans notre société. Mais il est déjà très tard: s'est accrédité le sophisme qu'une réforme du mode de scrutin est un nécessaire progrès démocratique. Pour beaucoup, c'est devenu un article de foi: ils veulent la proportionnelle comme ils tiennent à regarder leurs 50 chaînes de télévision et à devenir spectateurs de leur propre destin.

On peut se demander si, sous leurs belles paroles, les souverainistes et les gens de gauche ne sont pas fatigués d'avoir exercé le pouvoir au Québec durant une bonne partie des années qui ont suivi la Révolution tranquille. Aux vicissitudes du pouvoir, ils préfèrent inconsciemment le confort de l'opposition, bien au chaud dans des partis idéologiques où l'on n'a pas à faire les compromis qui vont avec l'exercice de la gouvernance. Incontestablement, il y a eu quelque chose d'éprouvant dans ces quatre gouvernements du PQ passés à essayer de concilier les dures exigences du pouvoir avec l'idéal de la souveraineté.

Il y aurait quelque chose de bien québécois- et de bien déprimant- dans cette installation volontaire en permanence de toute une partie de notre société dans l'opposition. S'ils réussissent à imposer la proportionnelle, les souverainistes et les gens de gauche ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes de ses conséquences, ayant fait par leur irréalisme la démonstration qu'ils n'étaient plus aptes à gouverner. Quant aux jeunes Québécois qui voudront exercer du pouvoir, ils auront tout intérêt à acheter leurs cartes du PLQ.