«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Manifestation à Concordia à l'occasion du passage de Benjamin Nétanyahou

Izzy Asper traite les manifestants de «nazis»

L'Union des étudiants réclame la tête du recteur de Concordia

Guy Taillefer, PC
LE DEVOIR mercredi 11 septembre 2002

Lendemain de grogne étudiante à l'université Concordia hier, à l'endroit du recteur, pendant qu'à Ottawa le patron de presse Izzy Asper, président de CanWest Global, traitait de nazis les manifestants propalestiniens qui ont empêché lundi l'ex-premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou de prononcer sa conférence à Montréal.

«Ce sont des hors-la-loi, ils ont utilisé des techniques introduites il y a 70 ans par Adolf Hitler et ses chemises brunes. Ils ont bafoué le droit à la liberté de parole et empêché physiquement par la violence quelqu'un d'exercer son droit de parole», a affirmé hier M. Asper, dont la fondation familiale a organisé la tournée de deux jours de M. Nétanyahou à Montréal, Winnipeg, Ottawa et Toronto.

L'homme d'affaires a fait ces commentaires en préliminaire au discours de M. Nétanyahou, qui a pris la parole devant environ 500 membres de la communauté juive à l'hôtel Westin d'Ottawa. Personnalité de pointe au sein de la droite israélienne, candidat inavoué à la succession d'Ariel Sharon, favorable à l'éviction manu militari de Yasser Arafat et de Saddam Hussein, M. Nétanyahou avait rencontré en avant-midi le premier ministre Jean Chrétien à sa résidence du 24 de la promenade Sussex. Ce dernier aurait dit à son interlocuteur : «Vous savez, il y a [à Concordia] cette continuelle irresponsabilité.»

Sur le même mode qu'en conférence de presse à Montréal, l'ex-premier ministre israélien a déclaré au Westin avoir reconnu «dans les yeux des émeutiers de Montréal la même lueur de haine et de fanatisme» que dans ceux des terroristes au Proche-Orient. «Une fois que ça se met à infecter les sociétés démocratiques, ça s'étend et ça se développe.»

CanWest Global est un petit empire dans les secteurs de la télé, des journaux et d'Internet. C'est Izzy Asper, un libéral affirmé, qui a imposé à 14 journaux, dont The Ottawa Citizen et The Gazette, un éditorial unique par semaine, écrit de ses quartiers généraux de Winnipeg.

Alors que M. Asper lançait ses accusations de nazisme, Simon Bensimon, le directeur du Centre des étudiants juifs Hillel de Concordia, l'organisation qui a invité M. Nétanyahou à prononcer sa conférence, déplorait de son côté en entrevue que «les juifs à l'université se fassent traiter de nazis» par les militants propalestiniens. «Je trouve que ça va trop loin», a-t-il dit.

Au pavillon Hall de Concordia, où les troubles se sont produits lundi, les cours ont repris normalement, a affirmé M. Bensimon, quoique dans une «atmosphère d'occupation» : «On nous reproche d'avoir fait du "racial profiling" dans la vente des billets pour la conférence de M. Nétanyahou et d'avoir voulu provoquer les étudiants arabes en l'invitant chez nous. C'est complètement faux.»

Appel à la démission du recteur

Atmosphère de fronde aussi : la président de l'Union des étudiants, Sabine Friesinger, a réclamé la tête du recteur Frederick Lowy ainsi que celle du doyen de la vie étudiante et du responsable de la sécurité de l'université.

Elle tient la direction «directement responsable» des troubles de lundi. D'abord parce que les décisions «inutiles et inefficaces» des services de sécurité de l'institution ont fait en sorte que la situation a dégénéré. «Ils ont mis la sécurité de tous les étudiants en péril.» Ce fut une erreur de laisser l'escouade antiémeute investir l'intérieur même du pavillon Hall. Ensuite parce que la direction, à son avis, prend à répétition des décisions qui sont «discriminatoires» à l'endroit des étudiants musulmans et noirs.

Loin de calmer les esprits, Mme Friesinger croit au contraire que le moratoire d'une durée indéterminée imposé par la direction sur la tenue d'activités liées au conflit du Proche-Orient «est un moratoire sur la liberté d'expression, une décision paternaliste qui va jeter de l'huile sur le feu». On devrait avoir depuis longtemps, affirme-t-elle, créé une sorte de commission d'enquête sur le racisme et la discrimination à Concordia.

L'université a fait savoir qu'elle était en train de visionner les bandes vidéo des événements en collaboration avec la police et que les étudiants jugés responsables d'actes de violence ou de vandalisme pourraient être poursuivis et expulsés de l'institution. La manifestation propalestinienne, à laquelle plus d'un millier de personnes ont participé, a donné lieu à cinq arrestations. Hier matin en conférence de presse, la Coalition pour une paix juste au Proche-Orient, organisatrice de la manifestation, a condamné «l'usage disproportionné de la force» de la part des services policiers montréalais.

La direction a convoqué pour hier après-midi les responsables de l'union afin d'ouvrir des discussions sur l'élaboration d'une «politique à long terme» sur les activités touchant le Proche-Orient sous le toit de l'université. Ils se rencontrent de nouveau aujourd'hui.

La directrice des relations publiques de l'université, Evelyne Abitbol, a défendu la décision de décréter un moratoire en faisant valoir que la session commence à peine et qu'il était nécessaire de rétablir le calme sur un campus qui compte 36 000 étudiants. «Il n'est pas impossible que le moratoire soit maintenu jusqu'à la fin de la session», a-t-elle affirmé. Ce qui décevrait M. Bensimon, représentant des étudiants juifs : «Je crois que le moratoire est utile pour calmer les choses, mais j'espère qu'il ne durera pas trop longtemps.» Pas non plus question pour l'université de faire exception à ce moratoire, comme l'a encore réclamé hier Mme Friesinger, en autorisant la conférence -- qui devait avoir lieu demain -- de Norman Finkelstein, un juif antisioniste américain.

Mme Abitbol dédramatise les événements de lundi, affirmant que les rapports entre les communautés juive et arabe sur le campus étaient surtout des «relations de débat» et que la violence survenue lundi était tout à fait inédite. Elle récuse l'opinion selon laquelle la police et les services de sécurité universitaires ont mal fait leur travail.

Les choses se sont passées plus calmement pour M. Nétanyahou à Ottawa, où une poignée seulement de militants propalestiniens ont manifesté contre sa présence. En soirée, il allait se trouver au Ford Center for the Performing Arts, à Toronto, où des groupes propalestiniens promettaient de récidiver en l'empêchant, comme à Montréal, de prendre la parole. M. Nétanyahou témoigne demain devant un comité du Congrès à Washington.