«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Manifestation à Concordia à l'occasion du passage de Benjamin Nétanyahou

Violence à Concordia -
La liberté académique en péril ?

Jean-Claude Leclerc
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
LE DEVOIR lundi 16 septembre 2002

Chronique - À en croire certains, l'affrontement entre étudiants survenu à l'Université Concordia lors du passage à Montréal du leader israélien Benjamin Netanyahu aurait non seulement détérioré les rapports entre juifs et musulmans, mais surtout profané un sanctuaire de la liberté d'expression. Des groupes ont été prompts à favoriser une reprise du dialogue entre juifs et musulmans sur ce campus. Mais qu'en est-il de la liberté académique?

Même dans des universités réputées pour leur autonomie intellectuelle, et jusque dans les pays démocratiques, les atteintes aux libertés académiques reviennent épisodiquement. Mais certaines menaces ont pris une forme plus subtile et sont devenues «structurelles». Au Chili de Pinochet, des colonels s'étaient installés en classe. Au Canada, pour museler les professeurs, suffirait-il de rendre les universités dépendantes des fonds publics et des subventions privées ?

Traditionnellement, les universités d'ici ont donné refuge à des étudiants et à des professeurs persécutés dans leur pays d'origine. Mais cet accueil a été longtemps sélectif. Certains exilés ont eu plus de chance politique que d'autres. Ainsi, on a longtemps présumé que tout réfugié venu du bloc communiste était digne de protection, même lorsqu'il n'était pas personnellement traqué. Par contre, les victimes de dictatures amies du bloc occidental risquaient, elles, de se heurter à un mur.

Or, comment aujourd'hui un intellectuel menacé au Moyen-Orient, par exemple, pourrait-il se rendre sur un campus canadien, alors qu'à la frontière -- périmètre nord-américain oblige -- une présomption négative à caractère racial, religieux et même physionomique risque d'en faire un suspect ? Les matraques de la police n'ont pas bonne réputation sur un campus. Mais qui surveille les filtres utilisés depuis le 11 septembre par les agents des douanes ou de l'immigration ?

Sauf rares exceptions, on ne dénote présentement à peu près pas de signe d'un engagement massif des universitaires, professeurs ou étudiants, en faveur des libertés en général et de la liberté académique en particulier, qu'elles soient visées ailleurs dans le monde ou même ici. À l'occasion, quand d'aucuns s'en prendront à un professeur, on viendra à sa défense. Mais le climat général qui prévaut semble marqué d'une indifférence complète. Pourtant, nul universitaire ne risque chez nous une visite nocturne de la police ou un congédiement pour audace intellectuelle.

En fait, une grande partie du savoir ne prête plus guère à controverse. Sur le front chaud du nouveau savoir, de la recherche délicate, ce sont plutôt la dépendance à l'égard des fonds extérieurs, l'engagement de confidentialité lié à certains travaux ou la crainte de sanctions sociales qui expliquent le mutisme ambiant. Un tel silence n'a rien de congénital. Les universitaires et leurs associations retrouvent la parole quand les budgets de leurs institutions sont soumis à des compressions par le gouvernement.

La défense de la liberté académique sert moins à exprimer des idées qu'à fournir un bouclier contre l'évaluation de la compétence ou de la prestation professionnelle du corps enseignant. On monte pas mal moins souvent aux barricades quand l'État ou l'entreprise privée prend le contrôle des activités de recherche, et donc de l'orientation du savoir et de l'enseignement de pointe. Peut-être est-ce là la principale menace à la liberté des universitaires et à l'autonomie des campus.

Ce n'est plus seulement l'éthique qui recule, mais la science elle-même.

Même là où l'étroitesse idéologique n'est pas un facteur de médiocrité intellectuelle, le système même de la concurrence individuelle entre universitaires, loin d'être favorable à la liberté d'apprendre et de faire savoir, demeure généralement un frein aux échanges d'idées et à la diffusion des connaissances. La critique est ainsi devenue le fait d'une poignée d'hommes et de femmes ayant à coeur le progrès et l'ouverture de leur société. Il en irait sans doute autrement si notre société était en crise manifeste et qu'il n'y avait plus guère de sanctuaire où se réfugier. Ce n'est pas le cas.

Au contraire, d'aucuns trouvent que ces étudiants de Concordia ont tort d'«importer» à Montréal des conflits qui opposent leurs communautés d'origine au Proche-Orient. Le danger les guette, il est vrai, de se faire manipuler par telle ou telle force politique cherchant à mettre l'opinion publique de son côté. Mais en même temps, force est de reconnaître que la cause qui les anime soulève des questions cruciales, y compris pour les universités.

Un rôle essentiel

Ce qui étonne dans l'incident de Concordia, ce n'est pas d'abord qu'un invité suscite la controverse, c'est surtout que si peu d'universitaires sont engagés dans l'étude et la résolution d'un affrontement international qui met en péril des populations entières. Alors que des intellectuels juifs ou musulmans, croyant sans doute que leurs coreligionnaires sont en danger mortel, se laissent embrigader dans des campagnes de propagande indignes de leur métier, d'autres membres des mêmes communautés s'abstiennent de toute dissidence publique par crainte d'être mis au ban des leurs.

Il ne reste alors plus grand-chose de la liberté académique, au moment même où elle serait pourtant plus nécessaire que jamais. C'est là que d'autres universitaires, y compris les recteurs, peuvent jouer un rôle essentiel. Les campus restent des lieux privilégiés où peuvent prévaloir les faits sur la peur et la raison sur la violence. La responsabilité d'une université devient évidente quand ses étudiants s'affrontent. Il faut l'assumer, non la fuir.

On pourra d'autant moins escamoter ces enjeux qu'un nombre important d'étudiants étrangers fréquentent les universités du pays. Concordia est une université officiellement multiculturelle. Elle apprend la tolérance à la dure école. Mais d'autres institutions, moins jeunes et plus traditionnelles, n'y échapperont pas. Ainsi, McGill comptait il y a deux ans 4445 étudiants étrangers, soit 10,5 % de son effectif. Elle était au premier rang des universités du pays à ce titre. L'Université de Montréal suivait de près avec 3515, soit 8,3 % de ses étudiants. Cette présence s'est accrue depuis.

Plus du tiers des étudiants étrangers au Canada fréquentent un campus montréalais. Ceux d'entre eux qui viennent de pays où les droits les plus fondamentaux sont piétinés ont l'occasion de connaître et d'apprécier ici la liberté d'expression et la sécurité de la personne. Il serait regrettable qu'ils ne retiennent de la liberté académique que le droit de repartir avec un diplôme.