«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Peter Scowen
Le déclin de l'empire américain

Tommy Chouinard
VOIR 5 septembre 2002

Il faut tout de suite mettre une chose au clair: Peter Scowen a été fortement ébranlé par les événements survenus à New York le 11 septembre 2001. Compréhensible, puisque sa soeur Amy, cadre supérieure dans une société américaine de conseillers en gestion, se trouvait à son bureau du 54e étage de la tour sud du World Trade Center dès 8 h 30 le matin de ce "jour d'infamie".

Lorsqu'un premier avion, puis un second ont heurté les tours jumelles, "je n'avais aucune idée si elle était en vie... ou morte, raconte en entrevue le journaliste de 43 ans. Toute la famille, ici au Canada comme aux États-Unis, a vécu dans l'angoisse. J'étais personnellement dans un état de panique." Vers 11 h 30, Amy a enfin donné signe de vie: elle avait réussi à sortir saine et sauve de l'immeuble. Plus tard dans la journée, Scowen a même réalisé une entrevue avec sa soeur pour le compte de son employeur de l'époque, le quotidien torontois The National Post.

Comme n'importe quel être normalement constitué devant un tel acte touchant un proche, Scowen réclamait vengeance au lendemain de l'attaque terroriste: le journaliste appuyait sans sourciller les initiatives de Bush et voulait à tout prix la peau des terroristes où qu'ils se terrent. L'émotion, explique-t-il. Puis, avec le temps, son appui inconditionnel a faibli; sa raison, dit-il, a pris le dessus.

"J'ai vu ma soeur six mois après les attentats, et c'est lors de cette visite à Toronto que j'ai su que j'avais un livre à écrire, que je devais raconter l'événement et l'expliquer à ma façon, affirme celui qui est devenu au mois d'août rédacteur en chef de la section Entertainment du Toronto Star. C'est que ma soeur était toujours ébranlée par l'événement, même si des mois s'étaient écoulés. Elle pleurait tout le temps et allait plutôt mal. Mais j'ai découvert avec le recul et le temps qu'elle était critique par rapport au gouvernement américain, tout comme moi d'ailleurs. Pour elle comme pour moi, Bush avait réagi tout croche, le patriotisme était devenu aveugle, la guerre du bien contre le mal n'était pas fondée. C'est alors qu'elle m'a en quelque sorte donné la permission d'écrire un livre qui remet en question divers actes des États-Unis."

Ex-rédacteur en chef des hebdomadaires montréalais Mirror et Hour, Scowen a voulu répondre à deux questions qui l'habitaient. De un: "Le gouvernement américain met-il la vie de ses citoyens en péril par ses politiques étrangères et ses actions passées, et est-il vraiment en mesure de se poser en champion de la morale dans sa guerre contre le terrorisme?" De deux: "Comment les Américains peuvent-ils, au-delà de leur sentiment d'horreur et de leur patriotisme, ne pas soupçonner qu'il y a un lien entre leur politique étrangère et les attaques du 11 septembre?"

Un an presque jour pour jour après les attentats, Scowen en traduit les réponses dans Le Livre noir des États-Unis, un ouvrage acerbe de 300 pages qui "n'est pas de la grande littérature", écrit-il, mais qui se veut une réponse à "l'orgie de patriotisme" qui risque de déferler dans les médias à l'approche de la commémoration de la tragédie du 11 septembre. Fait à noter, il s'agit du second "Livre noir" des éditions Les Intouchables. Quand 50 000 copies sont vendues d'un certain Livre noir du Canada anglais de Normand Lester, recommencer dans la même lignée est pour le moins tentant (la couverture est même similaire...). Cette fois, le timing post-11 septembre est parfait. Du marketing à l'américaine, diront les plus malins. L'ouvrage de Scowen, dont la version originale anglaise paraîtra en mars 2003 chez McClelland & Stewart, sera traduit, c'est déjà confirmé, en 10 langues. C'est dire la popularité des discours critiques à l'égard des États-Unis ici comme ailleurs dans le monde...

Le principal intéressé l'avoue d'ailleurs d'emblée: il entretient une relation d'amour-haine avec l'Oncle Sam. "Il faut dire que ce qui est arrivé le 11 septembre est horrible, souligne celui qui a la double nationalité, canadienne et américaine (sa mère est américaine; son père, canadien). Il ne faut pas oublier que c'est une tentative de tuer non pas 3000 personnes, mais 20 000 ou 30 000. Je déteste les terroristes et tout ce qu'ils ont fait. Et moi, j'aime les États-Unis, j'aime les valeurs qu'ils représentent. Mais voilà, ce pays ne peut jouer les vierges offensées, et c'est ce que je démontre dans mon livre. À l'étranger, les événements du 11 septembre n'ont pas fait en sorte que les gens aiment davantage les États-Unis ou éprouvent maintenant une plus grande sympathie pour ce pays. Il y a plutôt une réaction antiaméricaine. Oui, il y a de la sympathie pour les victimes, mais pas pour le gouvernement en place."

Avant de traduire ses pensées en livre, ce qui lui a demandé trois mois de recherche et d'écriture plus un "généreux congé" de son patron, Scowen y a réfléchi à deux, sinon à trois fois. "Au départ, je ne voulais pas écrire le livre, malgré les efforts de Michel Brûlé (éditeur des Intouchables qui lui a proposé l'idée et qui avait aussi publié un recueil de Scowen en 1998, Trahison tranquille). C'est qu'à ce moment-là, il y avait une ligne de pensée voulant que si tu questionnais les États-Unis, si tu faisais un lien entre les actions américaines passées et les attentats, tu blâmais les victimes et devenais antiaméricain. Par exemple, on a même traité Susan Sontag de traître pour de tels propos et certains ont perdu leur emploi (comme Bill Maher, ex-animateur de Politically Incorrect sur ABC). Les efforts de Michel et l'avis favorable de ma soeur m'ont finalement convaincu."

"Le gouvernement américain a justement été très habile à exploiter un sentiment de vengeance et de colère, à détourner toute critique du gouvernement et de ses politiques étrangères, afin de faire taire la critique et de la faire passer pour de la propagande, poursuit celui qui ne se considère pas du tout comme antiaméricain. Bref, au lieu d'utiliser cet événement pour une remise en question ou, à tout le moins, une réflexion, on a plutôt assisté à de l'hyperpatriotisme, à l'effort d'un gouvernement d'exploiter les morts afin de se donner une nouvelle politique étrangère et de se battre contre le terrorisme comme si c'était le communisme. Alors, mon livre, c'est juste une tentative de faire face à ce discours-là et de mieux comprendre les choses."

L'innocence politique
Par "mieux comprendre les choses", Peter Scowen entend démontrer avec force détails sa thèse et aucune autre. L'auteur décortique notamment une sempiternelle question qui tourmente encore les États-Unis: Why do they hate us? Le journaliste a voulu remettre en question la réponse du président américain George W. Bush, à l'effet que si les États-Unis ont été attaqués, c'est que le pays représente l'essence même de la civilisation et de la démocratie.

"Ben Laden ne visait pas ma soeur, écrit Scowen. Pas plus qu'il ne visait le mode de vie américain ou l'ensemble de la civilisation occidentale. Ben Laden s'attaquait au gouvernement américain (...). S'ils s'efforçaient, pour un instant, de voir leur pays avec les yeux des autres, les Américains prendraient conscience des horreurs dont leur gouvernement est capable. Ils comprendraient pourquoi d'autres nations sont lasses des sermons américains sur la démocratie et la liberté. Et ils finiraient par entrevoir ce que les populations d'autres pays ont douloureusement compris depuis longtemps, soit qu'un gouvernement n'est pas innocent du seul fait que ses citoyens assassinés l'étaient."

Mauvais gouvernement, population innocente: voilà une réalité, aussi dure soit-elle, révélée aux Américains le 11 septembre, d'après Scowen. En d'autres termes, ce dernier ne croit pas à l'"innocence politique" ou encore à la "prétendue supériorité morale" du gouvernement des États-Unis. C'est pourquoi son bouquin rassemble de sombres pans de l'histoire récente américaine, colligés ici et là parmi les opérations militaires américaines outre-mer (une opération a lieu chaque mois en moyenne depuis la chute du mur de Berlin).

Selon l'auteur, "les deux attaques d'Hiroshima et Nagasaki ont constitué les premières atrocités desquelles ont découlé des interventions militaires américaines de même nature, c'est-à-dire mal conçues et réalisées". Par exemple, note-t-il, lorsque les ambassades américaines du Kenya et de Tanzanie ont été frappées par des attentats en août 1998, les États-Unis ont répliqué en bombardant une usine de produits pharmaceutiques "légitime et essentielle" d'El Shifa au Soudan, que l'on soupçonnait de produire des gaz neurotoxiques et d'être reliée à l'affaire. Or, il n'en était rien.

"Tout gouvernement qui parraine les hors-la-loi et les tueurs d'innocents est lui-même devenu hors-la-loi et assassin", affirmait le président Bush le 7 octobre 2001. "Quelle hypocrisie", lance Scowen. Car, rappelle-t-il, au nom de la guerre au communisme, les États-Unis sont eux-mêmes devenus hors-la-loi en se faisant "l'auteur ou le complice de la mort de milliers de civils, exécutés par des dictateurs de droite ou assassinés par des escadrons de la mort dans des pays d'Amérique du Sud". Scowen cite en exemple l'ingérence controversée des États-Unis au Nicaragua dans les années 80, les affres du Bataillon 316 au Honduras, ou encore le renversement de Salvador Allende au Chili.

Aujourd'hui, c'est à travers l'axe du mal de Bush (Iran, Irak, Corée du Nord) que s'exprime, selon Scowen, la maladresse de la politique étrangère américaine. "Le président avait choisi deux pays - l'Iran et la Corée du Nord - qui s'efforçaient d'améliorer leurs relations avec les États-Unis et les avait associés à l'Irak, pays qui était manifestement en guerre contre l'Amérique, écrit-il. Les États-Unis doivent admettre que les gouvernement des deux pays, Corée et Iran, sont des créations américaines, involontaires ou non. Régimes répressifs et hostiles aux États-Unis, ils ont été ostracisés parce qu'ils n'étaient pas, comme l'Arabie Saoudite et l'Indonésie, répressifs et amis des États-Unis. Et la méfiance de leur population envers l'Amérique résulte directement de l'ingérence américaine dans sa vie et non de différences culturelles, religieuses ou politiques." Par exemple, dans les années 50, en Iran, sous les ordres du président d'alors (Dwight D. Eisenhower), la CIA avait renversé un premier ministre populiste fort populaire (Muhammad Mossadegh) et cimenté le pouvoir d'un régime proaméricain (celui du shah), "qui allait devenir un des plus brutaux de la planète".

Dans Blowback: The Costs and Consequences of American Empire, ouvrage abondamment cité dans Le Livre noir des États-Unis, l'auteur Chalmers Johnson explique comment le soutien de l'Oncle Sam accordé à de telles dictatures de droite afin de protéger ses intérêts a provoqué avec le temps un "contrecoup", une haine virulente des États-Unis à travers le monde et l'émergence de gouvernements antiaméricains qui se nourrissent de cette haine. "Dans les années 90, les États-Unis ont commencé à prendre conscience de ça. En 1999, Clinton est allé au Guatemala pour présenter des excuses à la population. Il y a eu une ouverture. Or, avec Bush, cette période est terminée, jamais il ne s'excusera pour ses actions. Il n'y aura jamais de remise en question. Je parle dans le livre d'un membre de l'administration qui veut faire écouter davantage de Britney Spears dans les pays arabes pour mieux faire comprendre les États-Unis... Washington pense que c'est un problème d'image, mais c'est ridicule!"

Pire encore, croit Scowen, le 11 septembre sert d'immense prétexte à Washington pour asseoir son "hégémonie" et justifier une foule de décisions: accroissement des dépenses militaires et des opérations outre-mer, hausse de sa présence militaire dans plusieurs régions du monde, appui indéfectible à Israël dans sa lutte contre le "terrorisme palestinien", recours à l'unilatéralisme et marginalisation de l'ONU, arrestation de ressortissants étrangers en territoire américain, etc. "Si la guerre froide a masqué le projet impérialiste des États-Unis, il en est de même du 11 septembre, écrit l'auteur. Depuis les attentats, les États-Unis se sont donné un nouvel objectif: demeurer la seule superpuissance, qui se dissimulera derrière un but plus noble, la guerre contre le terrorisme." Dans la foulée, l'administration Bush songe à une intervention en Irak, unilatérale s'il le faut, au nom du droit à l'autodéfense préventive, ce qui soulève des critiques partout, même aux États-Unis. "À mon avis, avance Scowen, Bush va se servir de la commémoration du 11 septembre pour annoncer une offensive. Car il y aura cette colère, ce souvenir, qui vont faire renaître le désir de se venger."

Pour Scowen, cette détermination exprime bien l'"intégrisme à l'américaine". "Si vous lisez une interview de Ben Laden, vous êtes forcé de naviguer sur une mer d'invocations et de louanges à l'adresse de Dieu. (...) Or, George W. Bush ne s'exprime pas autrement lorsqu'il diabolise les ennemis des États-Unis, il invoque Dieu au nom de la vengeance et entreprend de prêcher . C'est là une imitation troublante de ce que plusieurs redoutent de l'Islam réactionnaire."

Auteur antiaméricain?
Comme à peu près tous les pourfendeurs des États-Unis, Peter Scowen y va d'une critique tous azimuts du mode de vie américain, sa bouffe ("qui mériterait la description horrible imprimée sur les paquets de cigarettes"), sa culture (celle du "vide" et du "préfabriqué", qui alimente un antiaméricanisme ailleurs dans le monde), ses systèmes juridique (peine de mort, iniquité, torture entre détenus) et politique (faible taux de participation aux élections et issue pour le moins rocambolesque de la dernière élection présidentielle). "Le fait est que ce pays, celui-là même qui exige du reste du monde une intense activité démocratique comme ticket d'entrée au royaume d'une éternelle aide financière, est une des démocraties les moins saines de la planète, écrit-il. Les États-Unis ont cédé leur système politique à des groupes d'intérêt, des avocats, des juges et des collecteurs de fonds."

"L'Amérique est davantage que la somme de ses problèmes, tient-il à mentionner dans son bouquin. De cela, nul ne saurait douter. Elle est un pays fondé sur des principes universellement admirés, sinon toujours appliqués: liberté de l'individu sous toutes ses formes, protection des droits humains, marchés sans entraves. (...) Tel est, tout au moins, ce que le pays avait coutume d'être." Et le voilà reparti de plus belle dans des critiques au sujet de l'impérialisme outrancier de Washington, basé sur "l'aveuglement symptomatique de la haute conception qu'ils (les Américains) ont d'eux-mêmes".

Est-ce que Scowen a l'impression de verser un tantinet dans l'inflation des mots? "Je n'ai pas fait un livre violent ou radical, répond-il. Je sais déjà que je vais passer pour un antiaméricain. J'énonce pourtant des vérités que même des Américains reconnaissent. Et mes recherches sont basées sur des rapports officiels, ceux d'organismes non gouvernementaux, et des livres d'auteurs connus."

À preuve, plaide Scowen, il n'est pas le seul à prendre la parole pour critiquer les États-Unis, même à la veille de la commémoration de l'événement. Son livre s'inscrit en effet dans une vague de titres aux propos virulents: Why Do People Hate America? de Ziauddin Sardar et Merryl Wyn Davies, et Before and After: U.S. Foreign Policy and the September 11th Crisis de Phyllis Bennis (qui rejoignent tous deux nombre d'opinions de Scowen), sans oublier 9-11 de l'éternel Noam Chomsky et la sortie prochaine de la traduction française de Stupid White Men signé par l'irrévérencieux Michael Moore. "Ça devient une petite industrie, note Scowen. Il faut croire que certaines réalités doivent être connues."

Dans L'Obsession anti-américaine (Plon), un ouvrage qui paraîtra sous peu au Québec, l'auteur français Jean-François Revel dénonce un antiaméricanisme primaire où les États-Unis sont condamnés avant même d'avoir fait quoi que ce soit. Il rappelle pourtant que l'aide des États-Unis est sans cesse réclamée (ce qui ne devrait pas être le cas si les Américains étaient aussi détestés dans les pays en développement), ce à quoi Scowen répond que le pays représente après tout la seule superpuissance et qu'il agit toujours selon ses propres intérêts. Pour Revel, néanmoins, le bilan de ses actions, dans l'ensemble, est plus que convenable.

Alors, victime de l'antiaméricanisme ou pas, l'ami Scowen? "Beaucoup de gens diront que c'est un livre antiaméricain, que mes propos excusent les terroristes. C'est faux. Je ne voulais pas faire un livre radical ou radicalisant. Ce n'est pas un appel à la violence, mais davantage un geste pour la paix. Tant que ça ne mène pas à la violence, je crois honnêtement qu'augmenter un peu l'antiaméricanisme est une bonne chose. Il faut développer un esprit critique. Tout ce que le livre fait, c'est donner une plus grande connaissance des faits. C'est bien recherché et bien corroboré. Au fond, je veux alimenter un débat. À mon avis, face au marketing des États-Unis, il faut bien que des gens démontrent un autre côté de la médaille."

L'année dernière, Voir consacrait sa couverture aux attentats du 11 septembre. "Le jour où tout a basculé", écrivait-on en manchette. Et alors, qu'est-ce qui a changé au juste? "Le 11 septembre a changé une chose importante: l'idée pour les Américains qu'ils étaient en sécurité, isolés du monde. Ma soeur ne sait pas quoi faire. Reste-t-elle à New York? Partira-t-elle? Aussi, cet événement a enlevé le masque des États-Unis. On voit que c'est un pays qui n'incarne pas les valeurs qu'il prétend défendre. La seule issue pour lui serait de mieux informer la population, ici comme ailleurs, sur ses actions et ses réels intérêts, être honnête. Mais ça n'arrivera jamais."