«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Manifestation à Concordia à l'occasion du passage de Benjamin Nétanyahou

Quand on manipule la liberté d'expression

Nicolas Renaud
Éditeur du magazine en ligne Hors champ et ancien étudiant en arts à l'université Concordia

LE DEVOIR samedi 21 et dimanche 22 septembre 2002

À la suite de la manifestation du lundi 9 septembre à l'université Concordia, tous les médias locaux et nationaux sans exception, tant chez les éditorialistes que dans les lettres des lecteurs, ont publié et télédiffusé une seule version des faits. La condamnation des manifestants pour avoir empêché Benjamin Nétanyahou de prononcer son discours a été unanime, à des degrés plus ou moins sévères selon les médias.

Il est toutefois désolant qu'une fois cet os de la liberté d'expression lancé par Nétanyahou, tous l'aient mordu si fort que personne ne semble avoir vu l'enjeu de l'événement dans son ensemble, c'est-à-dire la manipulation de nos médias, permettant ainsi à un politicien, avec l'assentiment général, de démoniser un groupe de façon indiscutablement grossière et injuste, faisant parader son image de victime afin de soustraire au débat le fond réel de son programme politique. Il est nécessaire de le rappeler : ce programme ne se soucie guère de débat et de liberté. Si, à juste titre, tout le monde s'est empressé de critiquer les manifestants, il est plutôt stupéfiant que personne n'ait cru bon de critiquer la vision de l'ancien premier ministre d'Israël, qui prône l'expulsion des Palestiniens, qui a reproché à Sharon de participer à toute forme de négociation et qui est venu en Amérique essentiellement pour semer dans l'opinion publique le message qu'il a répété à Montréal : «Les militants propalestiniens soutiennent aussi Saddam Hussein, Arafat et Oussama ben Laden.» Il faut certes défendre la liberté d'expression, ce qui ne signifie pas que de pareilles énormités en soient un usage sain et que nous ne devions pas les condamner aussi.

Tremplin idéologique

J'étais présent. Je ne suis ni Juif ni Palestinien, mais j'appuyais ceux qui voulaient dénoncer l'utilisation d'une université comme tremplin idéologique d'un politicien d'extrême droite, entraînant l'opération provocatrice d'une ségrégation à l'intérieur de l'institution, où un groupe est admis pendant que l'autre doit faire face aux forces policières venues contenir son mécontentement. Je suis contre toute violence dans le cadre de n'importe quelle manifestation. Ces actes n'ont aucune vertu dans la lutte pour la justice. Je suis aussi en désaccord avec le fait d'empêcher une personne de s'exprimer. Ce fut là un manque flagrant de jugement de la part des organisateurs de la manifestation. Finalement, j'ai été mal à l'aise devant l'intimidation qu'ont eu à subir des étudiants juifs dans leur école. Toutefois, comme tous ceux qui étaient sur place, je ne suis pas un «nazi», ainsi que l'a déclaré Israel Asper, l'un des promoteurs de la venue de Nétanyahou. Je ne suis pas non plus un «sympathisant de terroristes qui font exploser des autobus de bébés [...], la même lueur de haine dans les yeux que je vois au Moyen-Orient», comme l'a déclaré Nétanyahou. Victime, peut-être, mais aussi très heureux de la tournure des événements, comme en témoignent ses propos irresponsables, sans la moindre valeur de discours rationnel, nous en conviendrons, et uniquement dédiés à son intérêt politique. Des phrases comme celle-ci : «On m'a empêché de parler à 600 personnes mais je peux maintenant m'adresser à 30 millions de Canadiens» semblaient d'ailleurs bien préparées à l'avance et trahissent la satisfaction de voir le scénario idéal se réaliser.

Détournement

Certains médias ont ignoré ces propos alors que d'autres les ont rapportés avec ferveur. Lesquels ont été les plus prompts à diffuser son message et à dépeindre les manifestants comme des barbares ? Ceux, entre autres, qui appartiennent à Israel Asper lui-même (Global, National Post, The Gazette). Il est propriétaire de CanWest, tête de la plus importante concentration de médias au Canada, elle-même la principale menace, nous pouvons l'affirmer, de la liberté de presse dans ce pays.

N'oublions pas qu'Asper a déjà défendu à ses journaux de publier toute critique des politiques d'Israël et qu'il leur impose chaque semaine un «éditorial national» unique. Mais toutes ces filiations, déterminantes derrière la représentation des faits qui leur était offerte, n'ont pas préoccupé les vaillants défenseurs de la liberté d'expression qui ont fait front commun. À la télévision, aucun réseau, à ma connaissance, n'a expliqué l'idéologie politique de Nétanyahou, laissant croire qu'il était ciblé simplement parce qu'il est un politicien israélien. De plus, tous ont omis de mentionner le nom du groupe organisateur, nom qui, en soi, n'exprime rien d'anti-israélien : la Coalition pour une paix juste au Moyen-Orient. Aux nouvelles de 18h du Téléjournal de Radio-Canada, on donnait la parole à un représentant de la manifestation. Cet extrait avait disparu dans le bulletin de 22h. Et on pourrait ainsi relever la direction prise par tous les médias dans leur couverture de l'événement.

La liberté d'expression est un bien beau principe, mais à quoi cela sert-il de le défendre quand on accepte qu'il soit utilisé et détourné à des fins politiques et récupéré par certains médias dont l'objectivité est d'avance impensable ?