«« TERRORISME

Bretzels, myopie et mensonges

Amir Khadir
Président de SUCO. L'auteur s'exprime ici en son nom personnel
LE DEVOIR mardi 17 septembre 2002


Le président américain a prononcé la semaine dernière une allocution devant l'Assemblée générale de l'ONU. Le problème avec le discours de M. Bush, c'est que tout le monde veut l'entendre mais que personne n'en attend un traître mot de vérité. Qui est vraiment assez dupe pour avaler un condensé aussi indigeste de distorsions? À moins d'en avaler quelques-unes par mégarde, comme on avale de vilains bretzels de travers...

Comment croire que l'Irak est encore une menace, alors que Scott Ritter -- fervent républicain souscripteur à la campagne présidentielle de Bush que nul ne saurait taxer d'anti-américanisme même «secondaire» -- dément son président avec force et arguments ? Ritter, qui a dirigé les inspecteurs de l'UNSCOM chargée du désarmement irakien, affirme que l'Irak a été désarmé à 95 % en 1998, qu'il n'y a aucune preuve qu'il ait acquis un quelconque arsenal pouvant représenter un danger pour ses voisins ou les États-Unis.

Saddam depuis longtemps ne nuit plus qu'à son propre peuple par sa conduite brutale des affaires de l'Irak, ce en quoi les présidents américains l'ont jadis fermement supporté. La conduite de Bush sur le plan international, autoritaire et brutal, paternaliste et unilatéral, ressemble étrangement à celle de Saddam. Tous deux se croient investis d'un droit naturel à dicter la bonne conduite (l'un à ses concitoyens, l'autre aux autres nations) et répriment sans hésiter et sans droit d'appel tout écart à l'ordre intimé.

Qui peut vraiment croire que les États-Unis sont sincères quand Bush prétend attaquer l'Irak pour «défendre notre sécurité, les droits inaliénables et les espoirs de l'humanité» ? Les espoirs de l'humanité peuvent-ils se concilier avec 12 ans de sanctions économiques cruelles, sous l'égide américaine, qui ont causé plus d'un demi-million de morts chez les enfants de moins de cinq ans en Irak ? Non, cent fois non. Le plan d'invasion de l'Irak est un autre feuilleton de l'histoire des conquérants, celle qui s'alimente des richesses matérielle et humaine des nations. Folle Histoire, dont la fin nous avait été pourtant annoncée : la démocratie marchande néolibérale, triomphant du communisme, devait assurer le bonheur et la communion dans la consommation à l'échelle planétaire. Myopie ou mensonge ? Peut-être les deux, car cette Histoire, à laquelle ne préside aucune morale autre que celle de l'immense accumulation, s'est tristement accélérée depuis le 11 septembre 2001. Accumulation de richesses, accumulation de pouvoirs, accumulations de prérogatives et de droits unilatéraux, accumulation de vérités autoproclamées.

Et maintenant, comme une chaudière affolée, le conquérant s'apprête à brûler définitivement le corps et l'âme de l'Irak. Ce sera le deuxième jalon (le premier ayant été l'invasion de l'Afghanistan et l'établissement des bases américaines en Asie centrale) du contrôle définitif et total des réserves en énergie fossiles de la planète. Avec ce contrôle, à court terme, le Japon, l'Europe et les autres nations occidentales, fortement énergivores, seront définitivement inféodés au pouvoir impérial des États-Unis. Très accessoirement, les Palestiniens seront isolés et le Moyen-Orient verrouillé. À long terme, la Chine, seule rivale en devenir, sera menacée.

Si les États-Unis, dont la suprématie planétaire cherche à se déployer avec la plus grande puissance et la plus grande visibilité possibles, ne sont pas freinés par la collectivité des nations, demain il ne restera rien ni de la souveraineté, ni de la paix, ni de la sécurité des nations et des individus. C'est là un enseignement de base de l'Histoire. Et «l'Histoire se charge de nous enseigner ce que nous n'avons pas su apprendre de l'Histoire», comme le rapportait si justement dans vos pages Jacques Languirand, citant Mgr Tutu. Un peu de clairvoyance suffit pour constater que les droits des peuples, la souveraineté des nations, les libertés individuelles et démocratiques, les minces espoirs de voir l'économie se tourner vers le développement durable et même l'intégrité de l'environnement -- ultime legs aux générations à venir, sans lequel tout le reste est aussi illégitime qu'inutile -- tous ces acquis, notre bien commun, sont sérieusement menacés. Il nous faut les défendre, car il en va du respect de nos valeurs humaines communes, toutes civilisations confondues.

Il faut savoir maintenant dire non à la folle entreprise de l'administration américaine, car la logique et la vision de société qui sous-tendent sa volonté dominatrice menacent notre avenir commun, qui ne saurait être dissocié de celui du peuple américain.

Car c'est possible, je crois, de distinguer l'Amérique (son peuple, ses aspirations profondes, sa culture, ses bienfaits autant que ses travers et ses contradictions toutes humaines) de «l'américanisme», qui décrirait alors le comportement de l'élite politique et financière, cupide et suprématiste des États-Unis. C'est sur cette distinction et sur la défense des valeurs communes à nos civilisations que se fonde mon anti-américanisme primordial, qui s'impose à moi comme un devoir, une malheureuse nécessité.