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Islam et islamisme après le 11 septembre -

Les raisons d'un double aveuglement

Le monde islamique lui-même entretient par son indifférence le développement de l'intégrisme, répétant de manière inconsciente l'aveuglement américain

Georges Leroux
Département de philosophie, UQAM

LE DEVOIR jeudi 12 septembre 2002

Les événements du 11 septembre n'ont pas fini de libérer leur énergie destructrice. Alors que le peuple américain tente de trouver la paix dans une commémoration patriotique, faite d'exaltation des vertus de la nation et des idéaux de la liberté, son gouvernement maintient un front de guerre au terrorisme qui déporte ailleurs la puissance de mort dont les États-Unis ont subi l'assaut.

Mais cet engagement contre les puissances du mal, cette prétention à la guerre juste soutenue par des intellectuels prestigieux, n'arrivent pas à recouvrir ce qui demeure impensé, et en apparence profondément inaudible actuellement aux États-Unis : le ressentiment antiaméricain qui s'exprime dans les sociétés que la domination américaine continue de regarder de haut.

Le fait que ces sociétés soient toutes des sociétés islamiques produit dans la politique américaine une conséquence désastreuse : l'association, même involontaire, du mal et de l'Islam. Là où la main tendue serait plus que jamais nécessaire, et en particulier en Palestine, le durcissement de la polarité avec l'Islam ne fait que renforcer la violence du ressentiment.

Cette association entraîne une seconde conséquence : la difficulté pour les États-Unis, et par extension pour tout l'Occident, de poser un regard critique sur le lien de l'islam, comme religion historique et planétaire, et de l'islamisme radical, qui s'est fait, au cours des 20 dernières années, le porteur autojustifié du ressentiment politique des sociétés islamiques. Mais, il faut le dire aussitôt, le monde islamique lui-même entretient par son indifférence le développement de l'intégrisme, qu'il conçoit pratiquement comme une fatalité. En cela, il répète de manière inconsciente l'aveuglement américain.

Il est donc question de penser les deux enjeux majeurs d'un affrontement qui porte en son sein un potentiel catastrophique de violence : d'abord l'aveuglement américain, qui brandit le fer au nom de ses valeurs partout où il perçoit une menace à sa domination, alors que la violence qu'il subit demeure incomprise et ininterprétée. Cet aveuglement qui conduit à des scénarios aberrants est porté par des analyses, comme celle de Samuel Huntington, devenue la vulgate du rapport des Américains aux musulmans : selon ces analyses, la suprématie occidentale conduit inévitablement à un choc entre une civilisation avancée et une autre qui est arriérée.

Le second enjeu est l'aveuglement islamique lui-même, qui semble tenir pour inoffensive la confusion, qui lui est pourtant tout à fait dommageable, entre l'Islam religieux de la communauté et l'islamisme politique.

Cet aveuglement redouble le premier dans la mesure où de la même manière que l'hégémonie américaine croit dans son intérêt de développer une stratégie qui place en position d'ennemis ceux-là même qu'elle devrait soutenir pour trouver la paix, les sociétés islamiques croient pour leur part dans leur intérêt de se dégager, du mieux qu'elles peuvent, du monstre intégriste qui les cancérise de l'intérieur, comme si leur silence n'était pour rien dans sa requête de légitimité, alors que leur responsabilité la plus urgente serait de le combattre, en le privant de toute caution morale et spirituelle, et d'unifier l'Islam religieux autour d'un idéal de paix et de démocratie.

Les enjeux d'un affrontement

Dans un livre récent, Bernard Lewis, le grand islamologue de Princeton, pose la question : «Qu'est-ce qui a mal tourné ?», il engage une réflexion qui va bien au-delà du schématisme de Samuel Huntington. Et pourtant, peut-être pour la première fois dans une oeuvre faite de générosité et d'accueil, l'historien vient conforter le jugement qui accommode les analyses de tant d'autres spécialistes depuis le 11 septembre : le déclin de l'Islam serait un phénomène historique en passe de devenir irréversible et se fonderait sur un réflexe inconscient dont toute son évolution témoignerait avec force.

Replié sur le passé, l'Islam manquerait irrémédiablement d'ouverture. Le point d'aboutissement de ce processus serait aujourd'hui un archaïsme qui ne dispose plus du pouvoir de contrôler ses marges et ses excès, et notamment de juguler l'intégrisme dans lequel l'Islam ne peut éviter de se reconnaître.

Malgré toutes ses précautions de méthode, ce livre constitue un symptôme inquiétant de l'aveuglement américain : il illustre en effet l'impossibilité pour la compréhension occidentale de l'islamisme de se maintenir sur un plan rigoureusement politique et la difficulté de résister à une interprétation culturelle et religieuse de l'Islam qui facilite tous les amalgames.

Peut-être parce qu'une compréhension politique exigerait un examen autocritique de la position occidentale, elle se trouve diluée dans une histoire générale de l'Islam comme culture dégénérée. Si nous acceptons les questions de Bernard Lewis -- et il semble impératif de les poser en dépassant les réserves de la correction politique --, nous ne sommes pas contraints pour autant de nous accorder avec ses réponses.

Un exemple servira à mettre en relief l'approche de Bernard Lewis : son analyse du retard des sociétés islamiques à intégrer l'imprimerie et la diffusion des livres. Alors que la société européenne non seulement publia rapidement beaucoup d'ouvrages dans tous les domaines mais diffusa surtout énormément les livres publiés en les traduisant dans les langues vernaculaires, l'Islam maintint sur le livre une consigne de sévérité, en proscrivit l'édition, sauf dans quelques domaines spécialisés comme la médecine, et montra dans cette attitude ce qui serait, aux yeux de l'historien, son essence : le repli sur soi, la vanité et la peur de l'autre.

Ce qui a mal tourné, selon Bernard Lewis, ce n'est donc pas d'abord l'aventure politico-militaire des Ottomans, surtout après l'échec du siège de Vienne en 1683, mais d'abord et avant tout l'évolution de la culture, contrôlée de l'intérieur par une religion décadente et incapable de se réformer. Dans le domaine militaire comme dans celui de la culture, cette réforme aurait consisté à accepter une occidentalisation et à enfreindre les préceptes de la loi islamique.

Au lieu de cela, chaque fois que ces sociétés furent percutées par les avancées de la modernité, elles auraient été portées à adopter deux attitudes qui dureraient toujours et expliqueraient les impasses actuelles : chercher un coupable, susceptible d'expliquer les défaites et les échecs, et prescrire un retour à la tradition.

L'Islam responsable de son échec politique ?

Cet exemple illustre à lui seul la difficulté, pour expliquer les faiblesses politiques de la période moderne, d'un recours à la seule tradition religieuse comme ressort fondamental de l'histoire islamique. En faisant porter à l'Islam religieux le poids du déclin, on évite la complexité de l'analyse politique. Cette perspective contient certes sa part de vérité mais n'explique pas tout, loin de là. Est-ce vraiment l'Islam comme religion et culture qui a privé ces sociétés de la curiosité scientifique, de la connaissance des langues, de l'ouverture à l'Europe qui lui auraient permis d'accueillir la modernité ? Cette démonstration peut-elle être élaborée ? La chute de l'Empire ottoman exige-t-elle qu'on en rende responsable l'Islam ? Est-ce l'Islam qui aujourd'hui nourrit l'humiliation et le ressentiment politique qui a conduit aux attentats du 11 septembre ?

La misère du monde arabe contemporain, l'échec de son unification et de sa modernisation ne sont-ils pas au contraire le résultat de la domination occidentale et la conséquence du colonialisme ? Ces hypothèses méritent qu'on les examine aussi sérieusement que les interprétations générales de la culture islamique comme culture paralysée par sa tradition religieuse. Si même l'échec économique doit avoir une explication religieuse, la démonstration doit en être mieux étayée.

Un double aveuglement

L'aveuglement occidental à propos de l'Islam se satisfait sans doute trop rapidement d'analyses de ce genre. Parce qu'elles conduisent toutes, en fin de compte, à la formulation de polarités commodes, où l'Islam représente la tradition et l'autorité, et l'Occident la modernité et la liberté, elles évitent à ceux qui les accueillent d'abord pour les utiliser d'expliquer l'histoire économique, sociale et politique qui, loin d'être commandée par elles, permet au contraire de les comprendre comme résultat.

Parce que, par ailleurs, elles rendent l'Islam comme religion responsable du repli autocratique de la plupart des sociétés islamiques (aucune n'étant une démocratie), elles interprètent le ressentiment comme attitude religieuse et interdisent de le considérer comme langage politique. Cela permet de ne pas l'entendre.

Enfin, s'agissant de l'islamisme radical qui a conduit au 11 septembre, elles renforcent l'idée que le fanatisme intégriste est en continuité avec la tradition autocratique de l'histoire islamique. De toutes les idées fausses, celle-ci est la plus dangereuse, car elle autorise des amalgames inacceptables qui dénaturent les idéaux de paix de l'Islam religieux et qui conduisent au mépris de ses fidèles.

Le second enjeu est celui de l'aveuglement islamique lui-même concernant l'intégrisme. L'Islam ne connaît pas de clergé unifié, il ne soutient aucune hiérarchie capable d'unifier ses positions, il se satisfait de reconnaître le privilège de certaines mosquées dans l'interprétation de son texte fondateur et de sa loi.

Cette caractéristique de son institution le différencie très profondément des Églises chrétiennes et compte pour beaucoup dans la dissémination, aujourd'hui entièrement incontrôlée, de savants et de théologiens autoproclamés.

Le règne des oulémas s'autorise de lui-même, et on connaît maintenant assez bien le rôle de certaines mosquées, comme celle de Finsbury Park à Londres, dans la formation des terroristes du 11 septembre. Deux chefs religieux non seulement y prêchent la mort des juifs et des infidèles, mais ils y ont embrigadé plusieurs de ceux qui pilotaient les avions le jour des attentats. Le réseau de ces mosquées s'étend à l'échelle internationale et des chercheurs comme Olivier Roy, Martine Gozlan ou Georges Corm le connaissent bien. Leurs études exposent un phénomène complexe et ramifié, engendré par une situation sociale et économique qui est productrice de désespoir et de ressentiment.

Même si tous ces chercheurs sont convaincus que l'intégrisme n'est pas la conséquence nécessaire de l'Islam et qu'il en constitue au contraire une dérive empoisonnée, leurs efforts se concentrent peu sur la question de la différence qui sépare l'Islam authentique de l'islamisme politique. Ce fait leur semble acquis; on a vu pourtant que non seulement il ne l'était pas mais que cet aveuglement remplissait une fonction politique déterminée.

Cette tâche devrait revenir à la communauté islamique mondiale, qui subit durement la violence islamophobe qui résulte de l'islamisme. Pourtant, elle se satisfait de vagues protestations, qu'on entend dans des colloques de l'Unesco, alors qu'il faudrait des interventions concertées et une résolution à la hauteur de la menace.

L'explication de ce qui confine à l'abstention tient en un mot : ce retrait sert les objectifs politiques des gouvernements qui se trouvent incapables de gérer les problèmes économiques et sociaux, et notamment leur extension exponentielle dans le contexte de la mondialisation, et qui laissent le fanatisme proposer à la révolte des foules des héros et des martyrs promis à l'immortalité.

En autorisant un rapport, même symbolique, de l'islamisme à l'Islam traditionnel et en tolérant la captation du texte fondateur par des idéologies meurtrières, ces gouvernements non seulement abusent de l'absence d'une structure hiérarchique susceptible de proposer une interprétation juste du Coran, mais ils ruinent à la base les efforts de ces sociétés pour évoluer vers une sécularité ouverte. Leur responsabilité dans la progression de l'intégrisme est aussi considérable que l'impuissance de l'institution islamique à refouler les idéologies qui dénaturent sa doctrine.

J'écris ce texte au retour d'un voyage en Syrie. J'y ai rencontré des gens de plusieurs milieux, j'ai discuté avec des théologiens et des ingénieurs. Parmi eux, des radicaux, certains venus de Malaysia, d'autres d'Iran, qui attendaient l'Apocalypse et avaient reconnu dans le 11 septembre ses premiers signes.

Il y a des illuminés partout. Mais j'ai surtout fréquenté les mosquées et les marchés qui les avoisinent, et j'ai rencontré là l'Islam ordinaire, l'Islam populaire, porteur d'une tradition séculaire, très pieux et très communautaire, et comme Bernard Lewis, j'ai entendu la plainte et le ressentiment qui m'étaient adressés comme Occidental.

Comme lui encore, je crains que la spirale de haine et de mépris ne se développe de manière irréversible, au point de faire du kamikaze la métaphore de la culture islamique. Pour l'instant, elle ne l'est pas encore, l'Islam religieux poursuivant un idéal de paix mondiale.

Mais contrairement à lui, je crois que nous avons un rôle à jouer dans cette évolution : cesser d'humilier l'Islam en exploitant la faiblesse politique actuelle des sociétés qui le portent et cesser de croire que nous ne sommes pour rien dans leur humiliation. Je pense par ailleurs que les mosquées doivent s'unifier, rompre avec leur fatalisme atavique et s'engager dans un mouvement de réforme qui sera le nouveau seuil de leur accès à la modernité.

Références

Samuel P. Huntington. Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997; Bernard Lewis, What Went Wrong ? Western Impact And Middle Eastern Response, Oxford University Press, 2002; Pour un Islam de paix, sous la direction de Marc de Smedt, Albin Michel, 2001; Martine Gozlan, Pour comprendre l'intégrisme islamiste, Albin Michel, 2002; Olivier Roy, Généalogie de l'islamisme, Hachette, 2002; Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté : 1956-2000, Gallimard, 2000.