«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Des Québécois confus

Paul C. Adams
Professeur adjoint de géographie à l'Université du Texas, à Austin, l'auteur a étudié et enseigné à Montréal durant l'automne 2001.

LA PRESSE jeudi 12 septembre 2002

Les attaques du 11 septembre ont causé un moment d'incohérence dans les médias québécois. En tant qu'observateur américain et géographe professionnel, je crois qu'une telle incohérence est encourageante sur le plan politique. D'une part, les Québécois se sont rendu compte qu'ils faisaient partie du monde occidental visé par ces attaques. D'autre part, ils se sont vus comme des étrangers en territoire nord-américain, comme un peuple ayant une histoire et une politique différentes qui n'était pas la véritable cible des attaques.

En identifiant les États-Unis comme étant cette cible, ils se donnaient l'occasion de critiquer la politique étrangère américaine et de se retrancher derrière une indifférence rassurante. En identifiant l'Ouest (l'Occident) comme en étant la cible, ils exprimaient leur vulnérabilité, leur peur, leur colère, voire une certaine culpabilité (devant leur participation à l'ordre mondial injuste qui avait provoqué ces attaques).

«Notre» vision

À l'automne 2001, la vision du monde qu'avaient les Québécois était moins cohérente que celle des Américains. Mais cette incohérence présentait des avantages sur le plan politique car elle laissait entrevoir une ouverture sur la paix et sur la réconciliation qui était moins apparente aux États-Unis et au Canada anglais.

Les géographes voient dans les bulletins d'information, les courriers des lecteurs et les commentaires politiques autant de façons de voir le monde et la place que nous y occupons. Bien qu'elle soit basée sur des faits, l'information reflète la notion que nous avons de «notre» espace: qui s'y trouve, qui en est exclu et les rapports qui existent entre ceux qui s'y trouvent. Notre façon de voir les États-Unis a pris une nouvelle dimension depuis les attaques du 11 septembre. Peu importe où nous vivions, il était dorénavant possible d'envisager une telle attaque chez nous. Et le risque en était augmenté ou diminué selon notre impression d'être culturellement et politiquement «près» ou «loin» des États-Unis. Au Québec, les frontières politiques et culturelles ont toujours été ambiguës , mais ce nouveau facteur de risque a jeté un peu de confusion constructive.

Inversement, de par sa clarté, la vision du monde que véhiculaient la plupart des médias américains avait un défaut: elle masquait la complexité de la situation. Ces attaques avaient bien entendu déconcerté les Américains, qui tentaient de savoir «pourquoi ils nous détestent à ce point» et surtout où «ils» se trouvaient. Mais le concept clair, et prévisible, de «l'axe du mal» du gouvernement Bush a aidé la population à oublier sa fierté blessée et à se donner un objectif bien déterminé. Le peuple américain a démontré sa détermination en accordant massivement son appui à un budget de la défense de près de 400 milliards de dollars pour 2003 (soit environ 2/3 du produit national brut canadien); cette détermination explique aussi le silence des critiques américains sur les moyens qu'auraient pu prendre les décideurs pour éviter que ces attaques se produisent (silence qui fut enfin rompu sept mois plus tard).

Représailles injustes

Au Québec, la compassion pour les victimes du 11 septembre et la condamnation des terroristes étaient des thèmes qu'exploitaient tous les médias, mais on pouvait aussi lire dans les pages éditoriales que le gouvernement américain était l'artisan de son propre malheur et que des représailles d'ordre militaire seraient injustes et inappropriées. Les tribunes téléphoniques, les entrevues télévisées et les articles de fond publiés dans les journaux insistaient sur le même point: les États-Unis étaient à la barre d'un système international où sévissaient de grands écarts tant au niveau politique qu'économique.

On concluait qu'à long terme, la souffrance humaine résultant de la pauvreté était beaucoup plus grande que la souffrance causée par les attaques terroristes, car la pauvreté entraîne lentement ses victimes vers la maladie, la malnutrition et la famine. On reliait le terrorisme à la souffrance et au désespoir. Mais dans quelle mesure les Québécois pouvaient-ils croire qu'ils faisaient partie du problème si le véritable problème était la politique étrangère américaine ou le régime capitaliste créé par le monde occidental? Dans un cas comme dans l'autre, la contribution du Canada était modeste et celle d'un Québec autonome, inexistante. Dans quelle mesure les Québécois pouvaient-ils croire qu'ils étaient attaqués? L'incertitude entourant ces questions a conduit à une confusion qui était perceptible dans la réaction de la population.

Et ils étaient de plus en plus confus devant les décisions prises par le gouvernement américain dans les mois précédant le 11 septembre. Par leur retrait de six différents accords internationaux, leurs mesures protectionnistes (le bois d'oeuvre), leur bouclier de défense antimissile, leur insuccès à rétablir l'ordre au cours d'une réunion du G7 et de la Conférence mondiale sur le racisme, les États-Unis ont indiqué qu'ils se souciaient peu de traiter les autres pays comme leurs égaux et qu'ils laisseraient les relations se détériorer plutôt que de chercher un terrain d'entente. C'était une attitude déroutante à la lumière des politiques étrangères mises en place par les gouvernements américains précédents. Par ailleurs, le peuple américain ne semblait pas être conscient des contradictions présentes dans sa propre politique étrangère, ce qui compliquait les choses encore davantage.

Historiquement, les Québécois ont toujours eu plus d'affinités avec les États-Unis que les citoyens des autres provinces canadiennes. Selon les résultats d'un sondage d'opinion publié avant le 11 septembre, 34 % des Québécois voyaient d'un bon oeil l'annexion de leur province aux États-Unis alors que dans les autres provinces, seulement 20 % étaient de cet avis. D'ailleurs, plusieurs sondages ont démontré que les Québécois ont plus d'estime pour les Américains que les autres Canadiens.

Lorsque le Parti québécois a été le premier à demander un accord de libre-échange nord-américain au début des années 1990, il exprimait l'intention qu'avait le Québec de renforcer ses liens avec les États-Unis. Toutefois, les événements de l'automne 2001 ont provoqué un revirement d'opinion et les Américains ont été jugés beaucoup plus sévèrement par les Québécois que par les Canadiens des autres provinces.

Un tel revirement peut s'expliquer par la situation géographique du Québec. Des endroits comme le Québec, les territoires palestiniens et l'Afghanistan ont en commun leur marginalité. Ils existent dans un monde contrôlé par des pays riches et puissants. La compassion de l'un de ces peuples pour un autre dépend non seulement de cette expérience commune, mais aussi de son accès aux médias internationaux (davantage accessibles au Canada) qui rendent réels les combats menés dans des régions éloignées.

De la compassion

Les Québécois ont commencé à avoir de la compassion pour les innocentes victimes en Afghanistan plusieurs mois avant le début des bombardements américains. Le conflit prit rapidement les proportions mythiques d'une lutte entre faible et fort, dominé et dominateur et c'est en raison de leur propre expérience tant historique que géographique que de nombreux Québécois étaient prêts à défendre les motifs (sinon les tactiques) du plus faible. Mais cette position était en contradiction avec leur estime pour les États-Unis, ce qui a donné matière à discussion.

La vision du monde qu'avait le Québec à l'automne 2001 était ambivalente et changeante, pour ainsi dire confuse. Mais cette confusion a davantage incité à la compréhension entre les cultures que la certitude morale des discours patriotiques tenus dans le reste de l'Amérique du Nord. Certains observateurs ont qualifié la profonde mémoire sociale des Québécois de «complexe d'infériorité», mais cette mémoire est peut-être aussi un atout. Leur histoire prédispose les Québécois à reconnaître les problèmes des minorités et des peuples marginaux. Et il faudra plus qu'un président ou un conflit outre-mer pour faire perdre aux Québécois leur enthousiasme pour «l'américanité», le sentiment qu'ils sont nord-américains et non seulement québécois ou canadiens.

Vu que les diplomates du 21e siècle devront imposer certaines limites aux ambitions de ce «centre» du pouvoir que sont les États-Unis, il serait bon que les idées des Québécois soient entendues plus souvent à l'extérieur de «la belle province».