«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Heureusement, nous ne sommes pas tous Américains

Michel Venne
LE DEVOIR mercredi 11 septembre 2002

Chronique - Aujourd'hui, Peter Scowen suscite la controverse en publiant Le Livre noir des États-Unis. On l'accuse d'antiaméricanisme. Quel drôle de retour des choses. Son père a dû rire un peu. Il y a presque dix ans déjà, Reed Scowen avait lui aussi été l'objet de l'opprobre, mais pour avoir dit presque le contraire. Délégué général du Québec à New York, Reed Scowen avait bousculé les idées reçues et s'était attiré les foudres de son ministre de tutelle en affirmant péremptoirement qu'au fond, «nous sommes tous Américains».

Nous sommes en février 1993. Dans une conférence sur le libre-échange, il invite les Québécois à définir le Québec comme l'un des 60 États d'Amérique. «C'est en tant qu'Américains que nous devrons trouver les solutions», ce qui signifie harmoniser nos politiques avec celles de la Caroline du Nord ou de l'Illinois.

Nous ne pouvons pas nier nos liens avec les États-Unis. Environ 60 % de notre économie dépend du commerce avec ce géant. 85 % de nos exportations y sont destinées. Mais faut-il, parce qu'on est un des principaux clients et fournisseurs d'un pays voisin, fût-il une hyperpuissance, non seulement s'intéresser à lui mais devenir lui ? C'est absurde et dangereux.

Depuis le 11 septembre 2001, cette phrase, «nous sommes tous Américains», a été reprise dans une acception plus forte encore. Le directeur du journal Le Monde, Jean-Marie Colombani, a utilisé cette formule pour exprimer, au lendemain des attentats meurtriers, une solidarité indéfectible avec les citoyens des États-Unis. L'expression de cette solidarité était nécessaire. Personne ne pouvait rester indifférent. On peut même comprendre que la nation américaine eût envie de venger ses 3000 morts. Mais faut-il pour autant confondre la solidarité avec l'identification à un autre pays ? Dire «nous sommes tous Américains», c'est se soumettre.

Dans Le Nouvel Observateur, Josette Alia et Jean Daniel font de la surenchère. C'est le monde qui est américain, écrivent-ils. «Tout, presque tout, en tout cas bien des choses se déterminent dans ce sous-continent», affirment-ils. Selon eux, la chute du mur de Berlin n'est pas seulement l'échec du communisme et le triomphe de la démocratie, ce fut «le sacre des États-Unis».

Or les États-Unis n'ont pas besoin de ça. Au contraire. Déjà, ils ont le sentiment de former une nation élue par la Providence pour éclairer l'humanité de ses lumières. Cette perception d'eux-mêmes fait partie du mythe américain. La plupart des Américains, écrit le US News And World Report, sont enclins à partager la vision de l'Amérique selon laquelle les États-Unis forment un pays choisi par Dieu pour accomplir, sur Terre, une mission, celle «d'enseigner au monde comment construire des sociétés libres et ordonnées».

L'actuel président des États-Unis, George W. Bush, donne raison à ceux qui cultivent cette image d'eux-mêmes, dans l'édition spéciale de Life sur «l'esprit américain» : «We have been called to a unique role in human events. This great country will lead the world to safety, security, peace and freedom.» Ce sont les États-Unis, en d'autres mots, qui vont sauver le monde de l'infamie.

Il n'est pas question de nier le poids militaire et l'importance culturelle et économique des États-Unis. Mais ce sentiment de supériorité qui anime les autorités et une partie du peuple américain est une menace pour l'humanité. On ne peut pas laisser le sort du monde entre les mains des Américains. Non pas parce qu'ils sont tous aussi peu intelligents que leur président actuel, mais bien parce qu'une nation ne peut pas toujours avoir raison et parce que cette nation n'a pas le droit d'imposer ses préférences à toutes les autres.

C'est pourquoi je dis qu'il est heureux que nous ne soyons pas tous Américains. Il faut continuer à cultiver les différences pour insuffler à l'humanité des courants d'inspirations diverses et contradictoires. Il faut aussi construire des contrepoids. L'Union européenne peut en être un, pourvu que les pays qui en sont membres prennent conscience du rôle qui leur est dévolu autant que les Américains sont certains de leur vertu. Un autre contrepoids est la construction des Amériques, à laquelle les Québécois, comme nation, peuvent participer. Une zone des Amériques où les petits et moyens pays qui côtoient le colosse américain peuvent tisser des alliances et influencer le cours des choses. Le combat mené par la Francophonie pour le respect de la diversité culturelle devient, dans ce contexte, une priorité.

Les Américains progressistes nous le demandent. Dans le dernier numéro de L'Actualité, le directeur du magazine new-yorkais Harper's, John R. MacArthur, le dit on ne peut plus clairement : «Résistez, Canadiens.» Depuis la guerre du Vietnam, explique-t-il, le Canada est perçu par de nombreux Américains comme un rempart contre les dérapages en matière de libertés civiles, par exemple.

L'un des experts en relations internationales les plus respectés des États-Unis, Joseph Nye, ajoute, lucide : «La seule superpuissance mondiale ne peut pas faire cavalier seul. Il y a toute une série de problèmes dans la politique mondiale qu'on ne peut résoudre par la seule puissance traditionnelle. Pour aller jusqu'au bout [du combat contre le terrorisme], vous devez obtenir des autres pays une coopération dans le domaine de l'espionnage, du travail policier, du traçage des flux financiers, de l'immigration.»

Heureusement que nous ne sommes pas tous Américains.