«« TERRORISME

Notre forteresse ébranlée

Louis O'Neill
L'auteur est professeur retraité à la faculté de théologie de l'Université Laval.
Le Soleil Le mercredi 11 septembre 2002


L'embargo imposé à l'Irak fait des victimes innombrables et, parmi elles, des milliers d'enfants. Tout comme le génocide perpétré par l'armée russe en Tchétchénie ou encore les nombreux conflits armés qui endeuillent plusieurs pays africains. Comparée à des tragédies de cette ampleur, la catastrophe du 11 septembre 2001 est de dimension modeste. Mais elle nous affecte particulièrement à cause de son caractère spectaculaire, de sa proximité et de la couverture médiatique dont elle n'a cessé de faire l'objet. Et aussi parce qu'elle a mis en lumière la vulnérabilité de l'espace nord-américain dont nous faisons partie: un monde de confort, de richesse et de puissance, où la sécurité semblait assurée.

Or, celle-ci s'est en partie estompée. Depuis la destruction du World Trade Center, l'Amérique riche et puissante vit en état de siège.

Le terrorisme, réel ou appréhendé, alimente depuis lors un réflexe de défense qui inspire des décisions et des comportements aux conséquences non dépourvues de risques pour les valeurs démocratiques et le progrès de l'humanité. Sous prétexte de sécurité, le gouvernement américain restreint l'exercice des droits et libertés, pourchasse de présumés terroristes jusque dans le désert ou dans la jungle, relance le projet délirant du bouclier spatial, accroît de façon pléthorique le budget consacré à l'armement, impose une présence militaire dans un nombre croissant de pays. S'ajoutent l'expansion de firmes industrielles et commerciales qui pénètrent au sein même de l'ancien espace soviétique ainsi que la vassalisation de l'Europe.

Le terrorisme a fourni à l'impérialisme américain une caution inespérée. En détruisant le World Trade Center, les kamikazes d'Al-Qaïida ont remporté une victoire à la Pyrrhus; ils ont peut-être ainsi perdu la guerre.

Les plus pauvres du monde, que les terroristes prétendaient représenter, sont non moins perdants. Car l'état de siège et la répression coûtent cher. On engloutit dans ces opérations des ressources qu'on aurait pu consacrer à la coopération internationale. À elle seule, l'augmentation du budget des forces armées américaines équivaut à 20 ou 30 fois l'argent nécessaire pour financer, dans les pays les plus démunis, un vaste éventail de projets de développement agricole, de sécurité alimentaire, d'accès à l'eau potable, de soins de santé, de démarrage industriel.

On assiste, dans plusieurs pays, à la croissance du sous-développement, souvent acccompagnée d'une militarisation ruineuse encouragée par les pays industrialisés. Il est plus facile, pour des États qu'on invite à combattre le terrorisme, d'obtenir de l'armement plutôt qu'un soutien financier qui serait consacré au développement.

Depuis le 11 septembre, les États-Unis cherchent à colmater les brèches de la forteresse assiégée. Ils possèdent la richesse, une technologie sans égal et un armement sophistiqué. Or, cette supériorité outrageante rend vulnérable car elle provoque le ressentiment de millions de pauvres qui croupissent dans la misère, la maladie et le sous-développement.

Surtout que celui-ci résulte en partie du fonctionnement même du système capitaliste dans sa version néolibérale. Pour Vincent Cosmao, expert en éthique du développement, « le sous-développement des uns est la conséquence du développement des autres ». Les règles du jeu font que sans régulation du système, les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent. Ainsi se développe le terreau favorable à l'émergence de nouvelles formes de terrorisme.

À la pauvreté s'ajoutent le pillage des ressources naturelles et la destruction des écosystèmes. Les États-Unis produisent le quart de la pollution industrielle à l'origine des désordres climatiques, des inondations, de la sécheresse et de la désertification. Ils refusent de se soumettre aux normes internationales visant à protéger l'environnement.

Face à un tel égocentrisme et à une telle arrogance, il devient inévitable que germe une agressivité latente qui alimente des réactions de colère et des gestes désespérés. L'attentat du 11 septembre illustre ce type de réaction. Le comportement est démentiel, mais il est probablement précurseur d'autres gestes de contestation non moins irrationnels et encore plus destructeurs.

Les citoyens ordinaires qui habitent les pays dits avancés doivent assumer leur part de responsabilité dans le fonctionnement et le maintien du désordre actuel. Ils profitent, à des degrés divers, des retombées économiques du néolibéralisme sauvage. Consommateurs de biens utiles et non moins de biens superflus, ils forment des collectivités qui bénéficient du système que les terroristes veulent détruire. Ils ont leur mot à dire dans l'élaboration des politiques et la désignation de ceux qui les appliquent.

Donc, ils ne peuvent rejeter sur leurs seuls mandataires la responsabilité pour les décisions qui affectent l'ordre international. Ils peuvent se résigner à vivre en état de siège ou se convertir à une nouvelle manière de voir les choses, celle qui met de l'avant le projet d'une croissance solidaire de toute l'humanité dans une perspective de mondialisation humaniste et non barbare.

Changer la manière de voir les choses, c'est ce que Dom Helder Camara appelait la conversion culturelle, fondement et condition d'une révolution structurelle. C'est là un autre choix possible, si nous le voulons. La voie choisie depuis le 11 septembre ne nous oriente pas dans cette direction. Nous préférons mettre notre confiance dans l'argent, la technologie et les armes. Comme si on pouvait vivre en permanence dans une forteresse confortable, mais de plus en plus menacée. Car rien ne garantit que les damnés de la terre feront preuve d'une patience infinie.

Dans la parabole dite du mauvais riche, rapportée par l'évangéliste saint Luc (ch.16, vv.19-30), le personnage visé est un bon citoyen qui a réussi dans la vie et profite de son argent sans faire tort à personne, mais sans non plus se préoccuper du sort des autres. Il vit dans une bulle, un univers clos, comme dans une forteresse. La misère des autres ne le concerne pas. D'ailleurs, il n'est même pas au courant qu'une telle misère existe. Quand il veut se convertir, c'est-à-dire, modifier sa manière de voir les choses et de se comporter, il est trop tard.

Pour nous, il existe encore un temps propice pour la conversion. La catastrophe du 11 septembre envoie un signal nous avisant que ce temps est venu. Et que ça presse.