«« TERRORISME

Ce terrorisme que l'on dit «aveugle»

France Giroux
Enseignante au département de philosophie du Collège Montmorency
Le Devoir lundi 19 août 2002




Le dernier mardi du mois de juillet fut une journée noire dans une année grise. Une de plus dans ces pays d'Israël et de Palestine. En effet, il s'agissait de représailles à l'attaque armée d'une maison des forces israéliennes contre le chef de la branche armée du mouvement militant Hamas, laquelle avait fait des victimes civiles dont sa femme et des enfants présents dans la maison bombardée. Le fait que les victimes civiles soient parmi d'autres de jeunes étudiants ou des enfants indique que leurs auteurs ne sont pas des «meurtriers délicats»; militaires d'un côté ou terroristes de l'autre côté, ils ne respectent aucune loi morale: celle que se donnent toutefois librement les résistants devenus des terroristes «imparfaits» lorsque la loi divine ne prévaut plus et la loi humaine est suspendue en l'absence de négociations par les institutions démocratiques. De là le blâme international eu égard aux deux événements.

Dans les deux cas, les cibles atteintes sont représentatives de l'avenir de ces peuples : les enfants et la jeunesse estudiantine. Il ne convient pas d'amalgamer une violence qui est de manière rare «chirurgicale» (bien qu'une armée moderne bénéficie de techniques militaires sophistiquées) et des actes qui font des victimes civiles non seulement à titre de dommages collatéraux, mais qui visent des innocents comme tels.

On dit de ce terrorisme qu'il est aveugle. Or il ne l'est pas. Les terroristes savent que les civils constituent des cibles idéales pour menacer à court terme, voire éliminer à long terme, les libertés démocratiques. C'est la conclusion à laquelle arrive le philosophe Guy Haarscher dans son récent ouvrage [Les démocraties survivront-elles au terrorisme ? Labor, 2002].

Selon ce professeur qui préside le Centre de philosophie du droit de l'Université libre de Bruxelles, les terroristes s'en prendront aux populations civiles pour au moins deux raisons majeures : en premier lieu, les simples citoyens sont infiniment moins bien protégés que les «VIP» militaires, politiques ou économiques; il serait impossible de placer un policier derrière chaque citoyen, ce qui nuirait à notre régime démocratique dont la sauvegarde nous préoccupe («la boucherie du World Trade Center et du Pentagone n'a détruit ni Wall Street ni l'armée américaine»).

En second lieu, l'insécurité dans une ville ou un pays tout entier mine de la façon la plus efficace la légitimité des gouvernements démocratiques. Ces gouvernements doivent préserver la population de la violence, sinon ils perdront tout crédit.

Cycle provocation-répression

Qu'arrive-t-il lorsque le terrorisme menace les résidences où habitent des familles, les universités, les rues commerçantes dans les villes, les régions et les pays entiers ? Ne vise-t-il pas de manière directe le respect des droits fondamentaux et les conditions d'une société ouverte, qui supposent une limitation des pouvoirs répressifs de l'État. Même un État de droit ne conçoit-il pas le bien-fondé d'une mise entre parenthèse de ces checks and balances («contrôles et équilibres»), qui empêchent le politique de pousser le réalisme trop loin -- il existe des règles, une Constitution ?

Les terroristes connaissent le cycle provocation-répression dont la logique interne conduit, même dans un État de droit, à des situations infernales puisque dans ce combat l'État a tendance à se raidir.

Nous apprenons par exemple que depuis les circonstances exceptionnelles de la seconde intifada (soulèvement) en septembre 2002 des populations entières doivent se soumettre à des mesures humiliantes et fastidieuses car la sécurité l'exige («Intifada rime avec malnutrition», Le Devoir du 30-07-2002). Dans ce combat mené par les militants du terrorisme dit aveugle, les gouvernements des États démocratiques sont les perdants.

Ainsi le gouvernement israélien précédent, d'allégeance travailliste et pour lequel le leader Shimon Pérès faisait campagne n'a pas été réélu. Une des raisons majeures aurait été précisément la seconde intifada qui aurait «sharonisé» la société politique d'Israël, ce que prévoyait un conseiller d'Arafat nommément Sari Nusseibeh.

Recteur de l'Université Al-Quds où il donne des cours de logique, ce philosophe formé à Oxford s'opposait à ce plan d'une deuxième intifada. Sari Nussebeih conçoit l'existence d'une pression des attentats sur l'opinion israélienne, laquelle a recommencé à se poser des questions sur le mal-fondé des colonies de peuplement. Toutefois, selon le professeur Nussebeih, on aurait pu parvenir à ce résultat escompté sans aucune violence.

«Et les effets négatifs des 18 mois [23 mois si l'on compte les mois écoulés depuis mars dernier] pèsent beaucoup plus lourd dans le bilan général» (La Presse du 27-03-2002). Que voulait dire par là ce professeur qui a intéressé Yasser Arafat par sa vivacité d'esprit ? Pensait-il à l'élection du gouvernement actuel en Israël, qui répond par une répression brutale aux attentats aveugles, ce qui montrerait l'incidence de ce type de terrorisme sur les sociétés démocratiques.

Moyens différents

Cela ne signifie pas que les militants palestiniens n'aient pas des motifs valables de se considérer comme des résistants, mais leurs méthodes consistent à s'en prendre à des civils. Chacun le sait, ces gens n'ont pas les moyens équivalents à ceux des Israéliens, notamment une armée, des services adéquats de renseignements. Mais pourquoi les participants de toutes les factions parmi lesquelles le Hamas et le Djihad islamique ne tombent-ils pas d'accord sur les principes d'un texte différent de celui dont ils discutent ces jours derniers, c'est-à-dire en incluant un élément fondamental dans ces termes «l'autorité palestinienne condamne les attaques contre les civils israéliens».

Mais les diverses factions n'ont pas retenu la formule modérée traduisant la volonté de mettre un terme aux attentats contre des civils en Israël, bien que l'Autorité palestinienne les condamne régulièrement (voir la première page du Devoir du 13-08-2002).

Or dans la mesure où certaines factions savent qu'une population terrorisée risque de ne plus soutenir un gouvernement incapable d'assurer sa sécurité, elles ont ainsi l'objectif implicite de lutter contre la sauvegarde des libertés démocratiques. Dans les faits, le gouvernement d'Israël pour éviter de perdre tout crédit se révèle avoir tendance -- tendance prévisible selon le cycle provocation-répression par définition infernal -- à utiliser les grands moyens pour colmater les brèches de la sécurité, ce qui se résume comme dans le cas de l'Université hébraïque de Jérusalem à des mesures sans doute vaines.

Ce sont toutefois ces règles très strictes pour pénétrer dans l'enceinte, ces restrictions aux libertés même dans un État de droit qui importunaient déjà l'ensemble de la jeunesse étudiante venue s'inscrire à l'Université le jour de l'attentat. Ce gouvernement élu à la suite de la seconde intifada voulait réussir -- comme d'autres gouvernements dont l'Angleterre et le Canada tentent de le faire depuis les événements de septembre [2001] à New York -- à assurer la sécurité ne serait-ce que partiellement.

La lutte contre le terrorisme aveugle produit en Israël comme aux États-Unis cet effet secondaire malin : ce sera au prix des libertés démocratiques qui seront malmenées, voire annihilées en cours de processus.