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Le Canada ne doit pas participer à une attaque contre l'Irak

Claude Roquet
Diplomate canadien (1953-77) et québécois (1981-95), maintenant retraité

LE DEVOIR samedi 17 et dimanche 18 août 2002


OPINION - Le président Bush et son administration rêvent d'une action contre Saddam Hussein. Y aura-t-il agression contre l'Irak? Si oui, que va faire le Canada? Que devraient lui dicter à cet égard ses valeurs traditionnelles?

Lors de mes débuts dans la diplomatie canadienne durant les années 50 et 60 comme spécialiste du Moyen-Orient, j'associais le Canada à trois valeurs politiques qui lui faisaient honneur. Il y avait d'abord le sens des droits de l'homme, que manifestait en particulier face à l'État toute une école de politologues et d'historiens canadiens depuis la deuxième grande guerre.

Le nationalisme canadien comportait également une volonté d'autonomie en regard des États-Unis, puissance amie mais envahissante. Enfin, lors de la guerre de Suez naissait, grâce à Lester Pearson, la vocation de maintien de la paix du Canada. C'est à la lumière de ces valeurs, me semble-t-il, que le Canada devrait se situer face à des crises comme celle qui pourrait s'ouvrir en Irak.

Il est vrai que ces trois orientations ont été plutôt compromises ces dernières décennies. Le Canada a cédé graduellement à la tentation de les marginaliser. Peut-on espérer, au moins dans l'après-Chrétien, un retour à ces valeurs ?

Les droits

Depuis les années 70, le pouvoir fédéral, par peur du Québec notamment, a été amené à éroder de plus en plus gravement les droits.

En 1970, face à un petit groupe de terroristes sans large appui au Québec, on invoquait absurdement les mesures de guerre, sous le prétexte fallacieux d'une insurrection appréhendée, afin de donner un coup d'arrêt au nationalisme québécois.

Lourd précédent. Au début des années 80, on a recours à des reliquats de régime colonial pour importer et imposer dans des conditions antidémocratiques la Constitution de 1982. Toutes les chartes que l'on voudra ne peuvent voiler la tristesse d'une telle évolution.

Depuis, l'obscure loi référendaire de MM. Chrétien et Dion prépare encore d'autres manipulations des droits et de la démocratie.

Enfin, la tragédie du 11 septembre inspirait récemment, sous pression américaine, des législations canadiennes qui inquiètent à bon droit ceux qui se soucient des libertés.

Où est le Canada des liberal minded d'antan ? Un Paul Martin ou quelque futur premier ministre anglophone aura-t-il le courage, ou même la possibilité, de démonter les législations répressives et de composer la relation du Québec avec le Canada plutôt que de vouloir l'imposer ?

L'autonomie

Le nationalisme canadien, notamment celui de l'élite ontarienne, a longtemps manifesté un vif souci d'indépendance, et même simplement de différence, en regard des États-Unis.

Le gouvernement Trudeau s'inspirait encore de cet esprit lorsqu'il maintenait relations et commerce avec le Cuba de Castro, malgré les pressions américaines.

On constate depuis un glissement certain dans la volonté d'autonomie du Canada. L'hégémonie américaine, le continentalisme amorcé par l'ALENA ainsi que la mondialisation exercent déjà bien des pressions sur le Canada. Le gouvernement Chrétien en particulier semble incapable de se démarquer des États-Unis, sauf en cas de conflit commercial.

Depuis le 11 septembre, il se montre prêt à aller très loin dans le sens d'une homogénéisation politique du Canada avec les États-Unis, d'une législation répressive et d'une participation aux entreprises militaires de cette superpuissance.

La mission politico-militaire

Cela nous ramène au maintien de la paix. Étant donné sa taille, ses moyens et sa tradition depuis Lester Pearson, il serait naturel que le Canada adopte essentiellement, comme rôle militaire dans le monde, le maintien de la paix dans le cadre de l'ONU. Cette politique exigerait en particulier qu'il s'abstienne de tout rôle militaire agressif (tels les bombardements durant la guerre du Golfe).

On ne peut prétendre jouer les médiateurs quand on va tuer à l'étranger. Certes, le Canada est membre de l'OTAN, ami des États-Unis, hostile au terrorisme.

Mais s'il devait en tant que tel participer à une action politico-militaire commune qui lui paraisse légitime, il faudrait que sa contribution soit intrinsèquement pacifique (communications, infrastructure, etc.).

Encore faudrait-il qu'il ait le courage politique de ne pas s'impliquer dans des aventures militaires douteuses, fussent-elles lancées par nos amis américains, naturellement en quête d'appuis respectables en tels cas. Par exemple, s'il était question d'une agression contre l'Irak, dont les conséquences juridiques, politiques et humaines seraient désastreuses.

À quand donc une politique canadienne clairement axée sur le maintien de la paix et excluant tout rôle agressif, politique adoptée et énoncée d'avance pour éviter les pressions et les glissements en cas de crise ?

Conjointement avec des objectifs raisonnables de sécurité du territoire et des citoyens, cette mission orienterait le recrutement et l'entraînement, ainsi que l'acquisition d'équipements militaires, et leur conférerait plus de cohérence et d'efficacité.

Pour la communauté internationale, y compris même les États-Unis, un tel rôle serait infiniment plus utile que celui d'appendice militaire dispensable de la superpuissance.

Dans les débats en cours au sein des partis politiques canadiens et devant la relève qui enfin s'annonce, peut-on espérer que des voix s'élèvent en faveur de ces trois grandes valeurs qui firent honneur au Canada ?

Les Québécois de toutes tendances, j'en suis persuadé, les tiennent pour essentielles, que ce soit dans le cadre du Canada fédéral ou dans celui d'une éventuelle association Québec-Canada. Aussi faudrait-il que le Québec, citoyens, députation et gouvernement confondus, saisisse toutes les occasions de s'exprimer en ce sens.

Et pour commencer, de s'opposer au très grave précédent et à la tragédie que constituerait une politique d'agression occidentale en Irak.