«« TERRORISME



Histoires de terroristes

Lysiane Gagnon
La Presse Le mardi 9 juillet 2002


Selon un sondage effectué par la firme Pollara pour le Parti libéral fédéral, 77% des Canadiens ne croient pas à la possibilité d'attentat terroriste au Canada.

Rien, bien sûr, ne justifie ce bel optimisme béat. Mais sans doute est-il préférable pour leur santé mentale que les citoyens, se croyant immunisés contre le danger, cessent de s'intéresser à la question. Car plus on en apprend sur la façon dont fonctionnent les services censés nous protéger contre le terrorisme, plus on a des raisons de s'inquiéter...

* * *

Prenons l'attentat meurtrier qui s'est produit le 4 juillet au comptoir d'El Al à l'aéroport de Los Angeles. La première réaction des fins limiers du FBI a été de déclarer qu'il s'agissait d'un incident isolé.

Deux jours après l'attentat, le FBI s'obstinait encore à évacuer tout contenu politique. «Nous n'avons pas encore déterminé si le tueur avait des vues anti-israéliennes», déclarait son porte-parole.

Allo-o-o? Y a-t-il un cerveau dans la salle? Voici un tueur qui se présente armé jusqu'aux dents dans un gigantesque aéroport où il se trouve des dizaines et des dizaines de compagnies aériennes, et ce serait par hasard qu'il aurait visé le comptoir d'El Al?

Tous les signes sont pourtant là, en néon fluorescent. Hasham Mohammed Hadayat était un citoyen américain d'origine égyptienne sans histoire, sauf qu'après le 11 septembre, il entre dans une colère noire parce qu'un colocataire a accroché un drapeau américain au balcon qui jouxte l'entrée de son appartement. On a beau ne pas aimer les drapeaux, ce n'était quand même pas le drame du siècle, sans compter qu'il était devenu lui-même américain.

Est-ce par hasard que M. Hadayat a choisi le jour de la Fête nationale américaine pour exécuter son projet meurtrier - après avoir auparavant pris la précaution de renvoyer sa femme et ses enfants en Égypte?

Il est fort possible que M. Hadayat n'ait fait partie d'aucun réseau et qu'il ait agi seul, mû par quelque fanatisme secret ou quelque virulente dépression. Mais il faut être singulièrement lent d'esprit pour ne pas voir dans son geste un attentat terroriste dirigé à la fois contre Israël et les États-Unis.

* * *

Plus inquiétante encore est la façon dont le FBI a ignoré les informations qui auraient dû le pousser à perquisitionner d'urgence le domicile de Mohammed Atta et de ses alliés. On sait maintenant que la catastrophe du 11 septembre aurait été évitée si les services de renseignements américains avaient été plus efficaces.

Mais c'est apparemment à tous les niveaux que l'incurie s'est manifestée. Prenons le témoignage ahurissant de Johnelle Bryant, une fonctionnaire du département américain de l'Agriculture.

En mai 2000, elle voit arriver un type très énervé qui réclame une subvention gouvernementale de 650 000$ pour se lancer dans l'épandage de produits chimiques sur les cultures de céréales.

Il commence par refuser d'avoir affaire à une femme. Elle lui explique gentiment qu'il doit passer par elle. Il s'y résigne, mais en ronchonnant contre l'obligation de traiter avec une «female». Il lui dit qu'il veut se procurer un avion de six places, enlever tous les sièges sauf celui du pilote, et y installer une gigantesque citerne bourrée de produits chimiques.

Quand Mlle Bryant lui annonce que sa demande devra être étudiée, le type se fâche. Il lui dit qu'il pourrait lui couper la gorge et aller chercher le fric lui-même dans le coffre-fort de son bureau. À ce stade, n'importe quelle personne dotée d'un Q.I. minimal aurait commencé à prendre des notes, mais Mlle Bryant est imperturbable. Le gouvernement, explique-t-elle, distribue des chèques, pas du «cash».

Il y a une vue aérienne de Washington au mur du bureau. Le client -vous avez deviné, astucieux lecteur, qu'il s'agit de Mohammed Atta, le maître d'oeuvre du 11 septembre-veut l'acheter parce que, dit-il, on y voit très bien l'emplacement du Pentagone et de la Maison-Blanche. Elle refuse, il se fâche encore plus. «Qu'est-ce que les États-Unis diraient si un autre pays détruisait cette ville-là?» Ensuite, il lui demande si le World Trade Center et le stade de Dallas sont bien protégés, pour finir par lui annoncer qu'un jour Oussama ben Laden serait «le maître du monde».

Plus tard, quand Mlle Bryant a vu la binette de M. Atta dans les journaux, il y a un un clic dans sa tête. Elle s'est rappelé cette inoubliable entrevue. Pourquoi n'avait-elle pas rapporté cet étrange client à la police? «Parce que, dit-elle au reporter d'ABC, j'essayais de l'aider à s'intégrer le mieux possible à notre pays...»

La bêtise conjuguée à la rectitude politique: quel affligeant mélange!

L'histoire montre trois choses: que le réseau Al-Qaeda voulait que les États-Unis financent eux-mêmes l'épandage d'armes biochimiques sur leur population; que Mohammed Atta était beaucoup plus stupide qu'on l'aurait cru; mais que les gens qui auraient dû sonner l'alarme étaient encore plus stupides que lui.