«« TERRORISME



Une justice arbitraire,
Le premier maillon de la chaîne de la tyrannie

Russel Bouchard
TRIBUNE LIBRE 3.7.2002


Il est de plus en plus question ces temps-ci du procès d’exception du présumé terroriste Zacarias Massaoui, un Français d’origine marocaine extradé et inculpé aux Etats-Unis dans la suite de la tragédie du 11 septembre. Le jeune homme de 34 ans, un civil, doit être jugé, en octobre prochain, selon un cadre de lois arbitraire monté spécialement pour répondre à ce genre de délits nouveaux qui naissent avec le millénaire. Nous voilà donc en face d’un défi de taille, sans doute le plus gros qu’eut à surmonter la civilisation occidentale depuis 1789, le défi d’une civilisation moderne qui n’est plus capable de se mouvoir par le principe même qui a fait son heure de gloire et sa prospérité ; on parle d’une justice pour tous, une et universelle indépendante des influences extérieures, qu’elles soient politiques ou populaires.

La situation est pour le moins orwellienne ! Sous prétexte de l’intérêt public et d’une menace exceptionnelle, nous voilà désormais soumis à deux niveaux de justice : une justice civile, relativement tolérante, pour juger des crimes contre la personne dans un État donné ; et une justice militaire, stratégique voire d’exception, imposée par une super puissance aux peuples de la Terre pour répondre aux besoins du politique, une justice que d’aucuns veulent sans faux plis et sans compassion pour éliminer –juger est un verbe qui ne convient plus ici-- ceux et celles qui, comme ce Massaoui, menacent le système et les pouvoirs qu’ils contrôlent.

Avec de l’argent, du fanatisme et une bonne réserve de missiles, on est maître de tout, même de la morale et des cours de justice qui la font régner. Le monde entier s’écrase sous la botte d’un oncle bien peu accommodant ; et les rares pays qui refusent de se plier à son joug sont bannis du banquet au nom de Dieu, ostracisés, démonisés, bombardés, occis en citant Moïse, Gédéon et Josuée. C’est la loi de la tyrannie qui prévaut par toute la Terre, une loi de Terreur qui menace six milliards d’individus, où qu’ils soient sur la planète ; le même genre de parodies de justice qui mena les sorcières de Salem au bûcher, les chrétiens de l’Inquisition à la roue, les Jacobins à la guillotine, les patriotes de 1838 à l’exil ou à la potence. Et il s’en trouve curieusement bien peu à travers le concert des nations dites démocratiques, pour condamner ce genre de dérapage de civilisation et remettre en perspective les psaumes de la domination judéo-chrétienne.

Malgré tous les efforts sémantiques déployés pour en masquer les odeurs fétides et le danger, une justice d’exception, telle que déployée par les Ricains pour laver l’affront du 11 septembre et éradiquer la menace qui pèse sur eux, n’est pas la justice ; elle est un abus de justice, donc de pouvoir, un récif dissimulé où se sont fracassés les espoirs de tous les peuples qui s’y sont laissés prendre. Comprenons-nous bien : je ne dis pas qu’il ne faut pas user de fermeté dans des cas de cruauté extrême, et je ne dis ni ne sous-tends que ce Massaoui n’est pas coupable, à un titre ou à un autre, des délits dont il est accusé. Je dis et soutiens simplement que la justice ne devrait servir que l’intérêt de la raison et de la justice quand il est question de la rendre, et qu’il ne peut y avoir deux lois : l’une qui protège le citoyen ; et l’autre, souveraine à la première, qui permet à l’État de contourner sa propre constitution, de passer au-dessus de ses propres lois, et d’imposer ses vues et humeurs.

D’autres l’ont dit avant moi : la paix publique est un grand bien qui nécessite des privations consenties et encadrées par des lois, des lois au demeurant humaines et imparfaites ; mais il ne faut pas oublier pour autant que c’est au nom de la loi, de l’ordre et de la morale –divine-- que des peuples, un jour libres et prospères, arrivèrent à la tyrannie et furent précipités dans la souffrance et l’indigence.

L’histoire est là pour en témoigner : l’injustice n’est pas tant dans le châtiment, que dans le chemin qu’on prend pour y arriver, un chemin qui débouche sur tous les abus et dont il faut fermer l’accès dès que la brèche se manifeste. Si nous ne pouvons contraindre le tyran en raison de sa puissance militaire et de sa domination sur toutes les économies de la planète, ayons au moins le courage de lui retirer notre caution morale et de le priver d’un appui qui le place face à lui-même, face à ses propres manquements et contradictions envers la liberté, la justice et la démocratie dont il se fait abusivement le glaive, la hache et le billot. Certes, la menace ne sera pas écartée pour autant ; mais nous aurons réussi à tout le moins, par notre refus, à enlever une griffe de la puissante serre qui nous étrangle, et nous aurons ainsi récupéré notre dignité…

Russel Bouchard
25 juin 2002