«« TERRORISME



Les mots qui tuent

Dans le genre anti-Islam sans nuances, on ne fait pas plus sanglant, plus rageur

Odile Tremblay
Le Devoir - 8 juin 2002


Aux terrasses des cafés, hauts lieux culturels parisiens où chacun se perd en palabres en refaisant le sort du monde, les langues se déchaînaient autour du récent livre d'Oriana Fallaci. J'étais là-bas la semaine dernière, histoire de me remettre un peu de la frénésie cannoise, écoutant parler la faune locale, lisant Le Monde aussi, lequel se fendait de longs papiers sur le brûlot de Fallaci qui attaque l'Islam, son prophète et ses croyants. Je regardais les Français de souche et les Arabes se croiser sur les pavés parisiens, me demandant si ce pamphlet éclairait la montée de l'intolérance qui agite la marmite française comme celles d'à côté. Alors j'ai couru l'acheter.

Dans ma petite librairie du Marais, le livre de Fallaci n'était pas très en vue sur les présentoirs. Mais je finis par dénicher sa jaquette rouge et ses lettres dorées. La Rage et l'Orgueil est publié chez Plon. D'anciens éditeurs de Fallaci, Gallimard et Grasset, avaient dédaigné de leur côté cette prose incendiaire. Par dégoût ou par peur des conséquences. Les deux, sans doute.

On peut les comprendre. Le président du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples, Mouloud Aounit, avait demandé aux libraires, en titillant leur fibre citoyenne, de ne pas cautionner l'insupportable et de boycotter ce livre. Bien entendu, la plupart d'entre eux passèrent outre. Ils l'écoulent donc en douce, à l'ombre de l'index, sur une étagère du bas. La Rage et l'Orgueil atterrira dans nos propres librairies québécoises dès le 18 juin. Lisez, lisez et vous verrez...

Que de risques à publier un pamphlet pareil ! Parce que dans le genre anti-Islam sans nuances, dans la catégorie je-déclare-la guerre-aux-fils-d'Allah, on ne fait pas plus gratiné, plus sanglant, plus rageur. Place au livre assassin qui vous trouble et vous révolte jusqu'au malaise. Place à la vengeance qui se consomme à chaud.

Malaise ! Malaise ! D'autant plus cuisant que l'Italienne Oriana Fallaci fut une de mes idoles de jeunesse, intervieweuse hors pair, avec un culot d'enfer. N'avait-elle pas jeté son tchador à la tête de l'ayatollah Khomeiny en 1979, extirpé les plus folles confidences à Henry Kissinger, engueulé Arafat ? Elle n'a peur de rien, cette femme. La Fallaci, comme on l'appelle, publia un jour un bouleversant ouvrage en hommage à son ancien compagnon, héros et chef de la résistance grecque sous les colonels, Alekos Panagoulis. Ça s'intitulait Un homme et ses pages brûlantes me hantent encore.

Désormais septuagénaire, Oriana Fallaci, en exil à New York, n'avait rien pondu depuis dix ans. Mais survint la tragédie du 11 septembre, à deux pas de chez elle, qui, bien évidemment, la bouleversa. Le rédacteur en chef du Corriere della Sera lui réclama un article sur l'événement. Et Fallaci entra dans une sorte de transe, buvant du café, fumant des cigarettes, quasiment sans dormir ni manger durant deux semaines, en état de choc; elle accoucha en septembre, à chaud, d'une masse de mots, trop longs pour un article. Mais même tronqué, le texte-fleuve publié dans le journal fit scandale en Italie. Puis, flanqué d'une longue préface de justifications, dans sa version intégrale, il est devenu un livre vendu dans son pays comme des pains chauds à près d'un million d'exemplaires. Le voici traduit en français. «Ce livre est un livre raciste, c'est, le talent en moins, Un Bagatelle pour un massacre anti-arabe», a tranché Bernard-Henri Lévy.

De fait, La Rage et l'Orgueil, tissu de provocation pure, donne froid dans le dos. Oriana Fallaci hait l'Islam de tout son coeur, appelle à la guerre sainte contre les fils d'Allah, vomit Mahomet, le Coran, le croissant, le tchador, jetant dans un même sac le combat des talibans et celui des Palestiniens, s'en prenant aux immigrés «bandits, voleurs, prostituées, trafiquants de drogue, terroristes». Et de lancer des phrases assassines, creuses et salopes sur les musulmans «qui se reproduisent comme des rats». Elle éructe, la grande Oriana Fallaci, elle bave comme un crapaud sur les disciples de Mahomet, sans distinction d'allégeance, tous pourris, même les victimes de l'intégrisme. «Quel sens y a-t-il à respecter ceux qui ne nous respectent pas ? demande-t-elle. Quel sens y a-t-il à défendre leur culture ou présumée culture alors qu'ils méprisent la nôtre ?»

On lit tout ça en constatant par ailleurs que l'Amérique multiplie ses contrôles face aux étrangers, que le gouvernement de Berlusconi durcit en Italie les conditions de séjour des immigrés, que le mouvement de radicalisation s'étend dans toute l'Europe. On a peur. Car le brûlot d'Oriana Fallaci ne tombe pas par hasard mais comme le fruit bien mûr de nos temps troublés. Il est l'enfant de l'après-11 septembre. Et nous sommes tous peu ou prou les enfants du 11 septembre, si nombreux en Occident à éprouver une révolte contre les intégristes de tous poils, à condamner, secrètement ou pas, les régimes théocratiques qui amalgament la religion et le culte d'Allah, voilent les femmes, lapident les adultères, coupent la main des voleurs.

En parcourant la prose de Fallaci jetée là sans discernement, sans compassion, sans établir de nuances entre les combats qui se jouent en Palestine comme ailleurs, on recule soudain horrifiés. L'Amérique, si ethnocentriste, n'a guère le monopole de la vertu, à ce qu'on sache, et l'Islam n'est pas qu'un ramassis de fanatiques aveugles et assoiffés de sang. Ce qui trouble par-dessus tout, c'est qu'à l'instar de Fallaci, on est tous plus ou moins contaminés par la peur et le rejet de l'autre. Alors La Rage et l'Orgueil nous tend un horrible miroir de panique, d'intolérance, de fièvre assassine, de nos pires pulsons refoulées, soudain étalées avec une verve revancharde. D'autres écrits, des films aussi, sortiront bientôt de cette marmite du 11 septembre. De nouveaux appels à la haine, peut-être. La Rage et l'Orgueil offre un avant-goût jusqu'au vertige des dérapages qu'une crise pareille peut engendrer. On referme le tout en conspuant cette grande dame, soudain déshonorée, qui enflamme les esprits malades de nos temps malheureux.