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La moitié de notre richesse dépend du commerce avec les États-Unis

Les imposteurs!

Certes, on peut formuler nombre de reproches à l'administration Bush; devons-nous, pour autant, sombrer dans l'antiaméricanisme?

Charles-Philippe David, Louis Balthazar

Les auteurs sont respectivement directeur et président du nouvel Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM. L'Observatoire sera inauguré dans le cadre du colloque sur «L'antiaméricanisme» qui se tiendra lundi prochain à Montréal. (www.dandurand.uqam.ca)

La Presse Le vendredi 31 mai 2002


Les mises en cause et les accusations dirigées contre la politique américaine, notamment la politique étrangère des États-Unis, sont légion. La crise du 11 septembre dernier a sans nul doute relancé le débat sur l'antiaméricanisme comme jamais depuis la guerre du Viêt-nam.

Les reproches prennent parfois l'allure d'une campagne de dénonciation tous azimuts, où «la faute aux Américains» est le trait dominant du raisonnement. Toutes les intentions les plus machiavéliques, manichéennes et sordides sont prêtées aux gestes américains. Ainsi, l'administration Bush est tenue responsable, comme celle qui l'a précédée, de l'enchaînement des événements menant au 11 septembre... «Ils l'ont cherché», a-t-on entendu à quelques reprises. Comme si la conspiration, et non la simple incompétence - voire l'ignorance -, était toujours l'explication ultime de toutes les entreprises américaines dans le monde.

D'autres, plus nuancés, critiquent, pointent du doigt ou fustigent les carences, les insuffisances et les contradictions de l'administration Bush dans sa conduite de la riposte militaire et diplomatique au terrorisme. Cette approche sera souvent celle des américanologues qui, autant que possible, éviteront le piège de la généralisation pour décrire l'extraordinaire pluralisme du système américain. L'appréhension de la réalité du processus décisionnel aux États-Unis doit en effet prendre en compte la démultiplication d'acteurs aux intérêts variés: les rapports de pouvoir au sein des institutions gouvernementales - en témoignent par exemple les affrontements fréquents entre le secrétaire d'État Powell et le secrétaire à la Défense Rumsfeld -, les méandres et les rouages du Congrès, l'indépendance, l'influence et la puissance des médias, les dynamiques contradictoires des groupes de pression.

Certes, on peut formuler nombre de reproches à l'administration Bush. Sa ligne dure et unilatéraliste à l'endroit de Cuba ou de l'Iran, sa doctrine maladroite et simpliste de «l'axe du mal», sa non adhésion à des traités multilatéraux qu'elle dénonce, son obstination à vouloir construire la défense antimissiles, ses politiques commerciales protectionnistes envers l'Europe et le Canada, sa tiédeur en ce qui a trait à la reconstruction de l'Afghanistan, son désintérêt pour l'ONU, son inaptitude à prévenir les attentats terroristes en raison de défaillances au sein de ses services de renseignement, sa passivité devant la dégradation du conflit israélo-palestinien, ou encore son entêtement à vouloir attaquer l'Irak. Devons-nous, pour autant, sombrer dans l'antiaméricanisme, comme si, critiquant les faits et gestes du gouvernement Chrétien ou Landry, nous devions nécessairement devenir anticanadien ou antiquébécois?

Alors pourquoi cet antiaméricanisme exacerbé et persistant? Pourquoi les Américains sont-ils donc l'objet de ressentiment, de mépris, de haine, un peu partout dans le monde, à commencer par chez nous? Parce qu'ils l'ont bien mérité, direz-vous? Vous n'expliquerez pas ainsi ces attitudes qui ne pardonnent rien aux États-Unis tout en passant sous silence des actions et des politiques plutôt bienfaisantes. Vous n'expliquerez pas l'antiaméricanisme qui peut être entendu comme un parti pris sans réserve contre la superpuissance, un jugement sommaire, a priori et sans appel, qui condamne les États-Unis, qui les démonise au point de ne plus rien voir de positif émanant de Washington. C'est là bien sûr une caricature. Il existe divers degrés d'antiaméricanisme, mais dans tous les cas on constate une sorte de charge émotive qui tend à l'emporter sur la rationalité.

Parmi les colorations diverses que prend l'antiaméricanisme, il y a celle politique qui consiste à décrier tous les méfaits de la politique étrangère des États-Unis. Ainsi, peut-on entendre que «les États-Unis n'ont rien fait de bon»... Mais oublie-t-on, à titre d'exemple, les contributions des administrations Carter ou Clinton pour tenter de résoudre le conflit au Proche-Orient? Il y a celle économique où les Américains sont coupables de promouvoir la mondialisation d'une pensée libérale unique et où le capitalisme est constamment condamné pour ses iniquités, sans toutefois relever que, contrairement aux expériences socialistes, il a minimalement créé plus de richesses.

Il y a celle fondée sur une lecture historique où les mythes fondateurs de l'Amérique sont confrontés à ses contradictions: discours de la démocratie et appui aux dictatures, promotion du libre-échange et mesures protectionnistes, défense du multilatéralisme et affirmation de l'unilatéralisme. Il y a enfin celle, culturelle, qui dénonce l'impérialisme des valeurs américaines réputées étouffer voire détruire les fondations et les exceptions des autres cultures.

L'antiaméricanisme offre des exemples notoires. Celui d'une gauche française, voire européenne, qui a jadis préféré le stalinisme ou l'après-stalinisme soviétique à la politique américaine dite de «containment». Celui de la vague maoïste qui a inspiré tant de jeunes en 1968 et les a amenés à employer le grossier langage de la révolution chinoise à l'endroit de l'impérialisme américain.

Plus près de nous, celui de tous ceux qui vont jusqu'à mettre en doute la bonne foi américaine au moment même des événements tragiques du 11 septembre dernier. Entre autres, le livre à succès et plutôt scandaleux de Thierry Meyssan (11 septembre 2001: l'effroyable imposture), qui laisse entendre que les Américains auraient pu planifier eux-mêmes les attentats, tout au moins celui dirigé contre le Pentagone. Enfin, ici même, aux marches de l'empire, ils ne sont pas rares les Québécois qui ne voient plus rien de positif dans la politique américaine, alors même que près de la moitié de notre richesse dépend directement du commerce avec les États-Unis.

Démytifier l'antiaméricanisme

Face à ce phénomène, l'honnêteté intellectuelle la plus élémentaire est conviée à deux tâches essentielles. Il importe d'abord d'examiner, le plus objectivement possible, les causes de l'antiaméricanisme. Il n'est pas suffisant de dénoncer cette attitude excessive. Il faut encore en repérer les origines. Plusieurs facteurs peuvent être identifiés. Les uns proviennent des attitudes américaines elles-mêmes, des actions posées par les gouvernements américains, de certains traits de la culture américaine, entre autres de cette incorrigible bonne conscience qui les amène à considérer leur société comme un modèle universel. D'autres peuvent être mis sur le compte d'une mauvaise conscience des autres populations et de la tendance à projeter tout le mal sur la grande puissance. Dans les deux cas, des erreurs de perception engendrées souvent par des myopies endémiques peuvent rendre compte des aberrations cognitives et des jugements mal fondés.

Il faut ensuite libérer la véritable critique, celle qui se fonde sur un examen attentif du dossier, sur une bonne connaissance de l'histoire et des structures politique, économique et sociale des États-Unis. Car, il faut bien le souligner, démystifier l'antiaméricanisme ne signifie pas qu'il faille toujours défendre la politique américaine. Bien au contraire, un effort d'objectivité (en tenant compte du fait que l'objectivité totale n'est jamais atteinte) nous amènera à dénoncer tout autant une sorte «d'américanomanie» qui apparaît parfois tout aussi puissante et tout aussi mal fondée que l'antiaméricanisme, même chez les intellectuels. Notre seconde tâche consiste donc à entreprendre une critique de la politique américaine qui soit équilibrée, nuancée, fondée sur les faits, sur les intentions exprimées des dirigeants, sur les précédents historiques, en somme sur une bonne connaissance des grandeurs et des misères de l'histoire américaine, des origines à nos jours.

Notons ici que les meilleures critiques du système américain et de la politique étrangère américaine nous viennent souvent de l'intérieur. Des journaux comme le New York Times ou le Washington Post nous révèlent souvent bien davantage les failles du système et les aberrations de la politique que les critiques du Monde diplomatique. Ce qui n'exclut pas, il s'en faut, qu'un regard porté de l'extérieur soit parfois plus objectif et plus incisif. On peut en donner bien des exemples, à commencer par les analyses d'Alexis de Tocqueville au 19e siècle et celles de Raymond Aron au 20e.

Pour une critique proprement québécoise

Nous sommes particulièrement bien placés, en tant que Québécois, pour poursuivre cette analyse critique de la superpuissance voisine. D'abord parce que nous vivons à l'intérieur du système à bien des égards, de par nos activités commerciales, nos affinités culturelles, notre dépendance en matière de sécurité, et la multitude de rapports transnationaux qui nous lient irrémédiablement, pour le meilleur et pour le pire, aux États-Unis. En raison de notre poste privilégié d'observation, nous pourrions être reconnus comme fins connaisseurs de la politique américaine. Car nous sommes à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du système.

Notre appartenance à la francophonie, nos liens avec la France nous permettent de jeter un regard original sur notre voisin du Sud. Attention cependant: parce que nous vivons à l'intérieur du système, nous ne pouvons nous permettre de reprendre la position européenne face aux États-Unis. Car nous sommes des Nord-Américains. Raison de plus pour démystifier ici même un antiaméricanisme sommaire, illusoire, voire quelque peu hypocrite. Nous ne pouvons à la fois profiter du système et le démoniser.