«« Affaires internationales



Le mauvais vent qui souffle...

Luc Picard
L'auteur est comédien.
La Presse Le vendredi 03 mai 2002


«Cet automne, poursuit-il, c'était plus fort que moi, j'ai écrit une lettre ouverte à La Presse. C'était après le massacre de Jénine, j'étais enragé. J'ai fait quatre brouillons. C'est certain que ma position pro-palestinienne n'a pas fait l'unanimité. Y'en a qui ont demandé: de quoi il se mêle? Est-ce que ça veut dire que parce que je suis comédien, je suis condamné à me fermer la gueule? Je regrette, mais je suis un citoyen moi aussi, je paie mes impôts comme tout le monde et j'ai le droit à mon opinion.»
Luc Picard - Et quoi, maintenant? - par Nathalie Petrowski, LP 2.2.2003


Avez-vous l'impression que le monde bascule? Sentez-vous le mauvais vent qui souffle?

Il y a Bush, ce bouffon, qui traite Sharon d'homme de paix alors que presque toute la communauté internationale le considère comme un criminel de guerre sanguinaire; alors que c'est évident et vérifiable qu'il est un criminel de guerre sanguinaire. Il y a cet éditorialiste du National Post (je ne me souviens plus de son nom) qui écrit que la presse européenne cède à la propagande d'Arafat lorsqu'elle parle d'un «massacre» à Jénine (Arafat, c'est bien connu, contrôle les médias depuis son bureau en ruine, entouré de chars israéliens, avec son super cellulaire arabe).

Il y a ces jeunes juifs de Montréal qui occupent pacifiquement les bureaux d'un député libéral pour protester contre l'occupation et la colonisation israélienne et Joseph Gabay, président du Congrès juif du Québec, qui nous annonce qu'il s'agit de «mini-terrorime» (alors là bravo, c'est de toute beauté, du vrai Ionesco). Il y a Sharon, cette immense vulgarité, qui refuse toujours la présence d'observateurs internationaux en Palestine et qui fait tout en son pouvoir pour retarder l'enquête internationale à Jénine. Il y a l'armée israélienne qui tire sur des journalistes, qui frappe sauvagement des pacifistes internationaux venus avec des provisions.

Il y a Isabelle Hachey qui est entrée illégalement et courageusement à Jénine pour constater que l'air y était irrespirable tellement ça sent le cadavre (peut-être est-elle payée par Arafat? Antisémite? Maxi-terroriste?). Il y a tous ces hommes à cravate, l'eau de Cologne plein le col, qui nous racontent sérieusement qu'il est plus moral de tuer 50 civils quand on a un uniforme d'armée que d'en tuer 10 quand on n'a pas les moyens de s'en payer. Il y a l'Occident surtout, rempli de lui-même, satisfait et grossier.

Il y a des extrémistes palestiniens qui profitent froidement du désespoir de leur peuple pour mener une guerre aveugle et fanatique. Il y a Sharon qui se sert à son tour de ces extrémistes pour justifier sa barbarie, la barbarie de l'occupation et l'innommable obscénité de la colonisation. Il y a la droite chrétienne américaine (terme aussi improbable que droite marxiste) et les «démocrates» qui soutiennent que le président Bush a perdu sa «clarté morale» en exigeant le retrait des troupes israéliennes. Clarté morale: voilà une expression qui sent la croix gammée. Des hommes sérieux! Des propos sérieux! L'humanité n'a pas grandi d'un pouce mon fils. Ça sent les années 30 à pleine gueule!

Il y a, en ce samedi 20 avril, la cerise sur mon sundae. Un éditorial de Mme Lysiane Gagnon qui commence avec une citation de Golda Meir qui laisse entendre que les Palestiniens n'aiment pas leurs enfants comme nous. La preuve: ils les laissent se faire décapiter par l'armée israélienne à des fins propagandistes! Plutôt que de crier d'horreur à la vue d'une armée puissante qui tire sur des gamins armés de cailloux, Mme Gagnon préfère jeter une partie du blâme sur les parents palestiniens. Voilà qui tient du prodige. Choisir d'écrire cela au bout de trois semaines de massacre en Palestine, cela dépasse l'entendement.

Le cadavre sent-il moins mauvais à Jénine qu'à New York? Je suis de ceux qui croient que l'humanité se vaut à peu près partout sur la terre. Personne n'a ni le monopole de la vertu ni le monopole du vice. Mais il y a parfois et même souvent, des concentrations temporaires de pouvoir et de puissance qui mènent aux abus les plus révoltants. C'est le cas bien sûr des États-Unis et, par extension, d'Israël. Il va de soi que les deux peuples (israélien-palestinien) ont subit l'horreur et l'injustice en Terre sainte. Il va tout aussi de soi que la plus grande injustice et de très loin, ce sont les Palestiniens qui la subissent; pas seulement à l'heure des massacres, mais dans leur vie quotidienne et ce, depuis des décennies. Il faut être d'une mauvaise foi éhontée pour ne pas le reconnaître.

La preuve, si les Palestiniens disposaient d'une armé «légitime» pour résister à l'occupation et à la colonisation, beaucoup d'observateurs se retrouveraient, du jour au lendemain, complètement à court d'arguments. Israël doit reconnaître le peuple palestinien, se retirer des territoires et démanteler ses colonies.



Une réalité complexe

Vous déformez complètement ma pensée. Mon article portait non pas sur les sentiments personnels des parents palestiniens, mais sur l'exploitation politique des enfants que l'on encourage à affronter des tanks à mains nues; mon article portait surtout sur l'infrastructure terroriste qui encadre, organise et finance les attentats suicide, de même que sur les institutions (mosquées, écoles, médias) qui, en conditionnant les mentalités, incitent des jeunes à peine sortis de l'adolescence à se transformer en bombes humaines. Cette forme assez inédite de terrorisme est une facette importante d'une réalité complexe que vous avez manifestement du mal à analyser.

Lysiane Gagnon




Un souffle de vérités

Joseph Gabay
collaboration spéciale,
La Presse Le mercredi 08 mai 2002
L'auteur est président du Congrès juif canadien, région du Québec.



 Le comédien Luc Picard. - Photothèque La Presse La publication dans nos pages vendredi dernier d'un texte du comédien Luc Picard (Le mauvais vent qui souffle...) portant sur la situation au Moyen-Orient nous a valu un abondant courrier.

Il y a Luc Picard (La Presse, 3 mai) qui traite Bush de «bouffon parce qu'il n'est pas d'accord avec presque toute la communauté internationale qui considère Sharon comme un criminel de guerre sanguinaire alors que c'est évident et vérifiable qu'il l'est». Luc Picard a sans doute oublié que c'est presque toute cette communauté qui a transformé Durban en une bouffonnerie antisioniste.

Durban, dont l'objet était de rétablir pour chaque citoyen une dignité d'homme à part entière, a été contrôlé par une propagande dont l'objectif a été de mettre entièrement à part Israël pour l'affubler des stigmates que l'on connaît. Durban, où presque toute cette communauté a réussi à ressusciter deux best-sellers: Mein Kampf et Le Protocole des sages de Sion, une trouvaille russe qui invente en 1905 un complot mondial des Juifs pour s'emparer du pouvoir sur toute la planète.

Il y a encore Luc Picard qui a oublié le nom de l'éditorialiste du National Post qui a écrit que «la presse européenne cède à la propagande d'Arafat... qui contrôle les médias depuis son bureau en ruine». Amnésie sélective puisqu'elle raye de la mémoire les quelque 30 années glorieuses qui précèdent la «garde à vue préventive» de celui qui prépare, autorise et finance chacune des attaques terroristes, de Munich à Jérusalem, comme le prouvent les documents découverts par Israël lors de ses dernières opérations dont le seul objectif était le démantèlement des réseaux et infrastructures terroristes.

Il y a aussi Luc Picard qui clame que «des jeunes Juifs occupent pacifiquement les bureaux d'un député libéral...». C'est là que l'amnésie frise la distorsion ou l'ignorance: sur les sept occupants illégaux, membres de PAJU, on comptait exactement un seul Juif! [«Armée de sacs de couchage et de nourriture, sept jeunes juifs pro-Palestiniens ont pris d'assaut les bureaux du député libéral de Mont-Royal, Irwin Cotler, jeudi midi.» - ndlr] Quant au député libéral, il s'agit comme par hasard d'un député juif, Irwin Cotler, ancien président du Congrès juif canadien, ancien avocat de Nelson Mandela, reconnu pour ses travaux sur les droits de la personne et pour son rôle - en tant que membre de la délégation canadienne - dans la lutte et la dénonciation de la mascarade de Durban. Quant au groupe des Palestiniens et Juifs unis (PAJU), il ne s'agit ni plus ni moins que d'un groupe fantoche cyniquement exploité par la propagande palestinienne.

Il y a enfin un Luc Picard qui a des éclairs de lucidité lorsqu'il parle des «extrémistes palestiniens qui profitent froidement du désespoir de leur peuple pour mener une guerre aveugle et fanatique», mais l'éclair est suivi du tonnerre dont le fracas couvre la voix de l'objectivité: «Sharon se sert à son tour de ces extrémistes pour justifier sa barbarie.» La lutte menée contre le terrorisme par les États-Unis, le Canada, Israël et toutes les nations démocratiques relèverait-elle de la barbarie?

Quelle solution de rechange Luc Picard propose-t-il pour mettre fin au terrorisme? D'aller chercher les noms des terroristes dans les Pages Jaunes et de leur envoyer une citation à comparaître? Non! Ce serait du mauvais Courteline! Luc Picard a une solution beaucoup plus pragmatique: «Israël doit reconnaître le peuple palestinien, se retirer des territoires et démanteler ses colonies.»

Restons pragmatiques tout en étant cohérents: si l'objectif est la répartition de territoires en vue d'une cohabitation pacifique, sécuritaire et interactive de deux peuples, pourquoi s'opposer à la présence de quelque 200 000 Juifs en Judée Samarie et sur la bande de Gaza, territoires palestiniens, alors qu'il y a 1,2 million d'Arabes en territoire israélien? Arafat exige l'expulsion de ces 200 000 Juifs! Si l'on demandait l'expulsion des Juifs de Montréal, de Paris ou de Londres, on crierait, à juste titre, à l'antisémitisme! Quelle est la différence? Malgré cela, le plan Clinton-Barak proposait le démantèlement des implantations de Gaza ainsi qu'une compensation pour l'espace occupé par les Juifs qui auraient choisi de rester en Cisjordanie, en territoire palestinien, sans compter toutes sortes d'autres arrangements. Cette proposition - on ne pouvait plus généreuse - n'a engendré qu'une seule contre-proposition: la deuxième intifada!

Certes, le peuple palestinien subit une grande injustice. Il est massacré, rejeté ou toléré par des pays arabes qui, au lieu de contribuer à l'éclosion d'une société civile basée sur des valeurs démocratiques, injectent des fonds dans une infrastructure terroriste palestinienne qui s'avère autodestructrice. Ce peuple est allaité au biberon de la haine du Juif, il est éduqué dans l'apprentissage de la destruction de l'État juif; il est privé de la liberté d'expression par ses dirigeants qui méprisent les valeurs de la démocratie.

Israël a le devoir de protéger sa population civile par l'éradication du terrorisme. Plutôt que d'avoir recours à des opérations du genre «Septembre Noir», Israël a choisi la voie difficile et bien mal comprise d'amener Arafat à la négociation en lui démontrant que le terrorisme ne paye pas. Se déclarer en faveur de la paix et, surtout, contre la violence ne veut rien dire si l'on ne précise pas les moyens d'y parvenir, surtout si on ne condamne pas sans appel et sans nuances l'intolérable: l'option terroriste.

Si la communauté internationale accepte de reconnaître que les actions d'Israël procèdent de son instinct de survie, elle finira peut-être par amener Arafat à s'asseoir sérieusement à une table de négociation pour garantir un État sécuritaire au peuple juif et au peuple palestinien. C'est là l'inconditionnel préalable à une authentique libération du peuple palestinien.