«« Affaires internationales



Le discours de la peur

Luc Séguin
Le Devoir mardi 28 mai 2002


Lettres - Montréal, 22 mai 2002

Le journaliste du Devoir Stéphane Baillargeon et la chroniqueuse montréalaise Lysiane Gagnon nous offraient récemment un échantillon sans doute très représentatif -- quoique fort dégoûtant -- de ce que peut être l'antisémitisme.

Une fois passée la première réaction viscérale, une question surgit, incontournable : pourquoi cette haine ? M. Baillargeon apporte divers éléments de réponse. J'aimerais en ajouter un. Les exemples de propos antisémites portés à notre attention, en particulier par Mme Gagnon, ont en commun un point frappant : ils sont marqués au fer rouge par la peur. Une peur sourde, profonde, irrationnelle, qui m'a tout de suite fait penser à ce chauffeur de minibus, l'année dernière, qui, en cours de route, n'avait cessé de me parler des «intraterrestres», ces êtres qu'on ne voit jamais mais qui, m'assurait-il, avaient déjà infiltré nos pouvoirs publics et bientôt contrôleraient le monde. Un pur délire. Mais n'est-ce pas ce que l'antisémite dit des juifs : il faut être «prudents avec eux parce qu'ils contrôlent et tirent beaucoup de ficelles» ?

Ce qui m'inquiète, c'est que cette peur, loin d'être combattue, est alimentée par les gouvernements qui l'exploitent pour servir des intérêts qui ne sont pas ceux de la démocratie, ni ceux de la paix et de la «sécurité» dont pourtant ils ne cessent de nous parler. Encore cette semaine, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, tout en affirmant «ne pas disposer d'informations concernant un possible attentat», nous rappelait que la menace nucléaire est pourtant bien réelle. Et quand ce n'est pas la menace nucléaire, c'est la menace à l'arme chimique, biologique, c'est l'Irak, l'Iran, la Syrie, la Lybie ou même -- même ! -- Cuba, qui nous menace de «destruction massive».

Il n'y a fondamentalement pas de différence entre les propos antisémites rapportés par M. Baillargeon et Mme Gagnon, le délire paranoïaque de mon chauffeur de minibus et la propagande de Rumsfeld. Il s'agit de trois variantes d'un même discours, que nous pourrions appeler le discours de la peur. Celui-ci a pour caractéristique d'enfermer la pensée dans un univers en totale rupture avec la réalité. Il n'y a pas de «complot juif», pas plus qu'il n'y a d'«intraterrestres» ou de menace cubaine.

Je tiens pour l'un des devoirs civiques les plus importants celui de combattre ce discours. En particulier lorsqu'il émane de la classe politique, relayée par les médias. Car, en exploitant la peur, les Rumsfeld de ce monde attisent la haine et créent précisément ce qu'ils prétendent hypocritement vouloir éliminer, à savoir l'«instabilité» et l'«insécurité». Est-ce un hasard si le film de Michael Moore, Bowling for Columbien, en compétition à Cannes, n'a trouvé aucun diffuseur aux États-Unis ? Moore, justement, s'en prend avec beaucoup de mordant à ce qu'il dénonce comme étant une véritable «culture de la peur». Parions que son film n'aura pas plus de succès avec la censure canadienne.

M. Baillargeon et Mme Gagnon ne sauraient mieux agir qu'en offrant au public ces extraits antisémites que l'on croirait sortis d'un asile psychiatrique. Il leur reste maintenant à élargir leur répertoire clinique en publiant les délires de nos dirigeants politiques.