«« Affaires internationales



Israël en danger de paix?

«Il est tentant de poursuivre le parallèle entre les États-Unis et Israël sur le thème: la guerre est profitable aux empires»

PAUL WARREN Professeur
Le Devoir 18.5.2002


Sharon répète, depuis des mois et de jour en jour plus fortement: «Israël est en état de guerre contre le terrorisme, reprenant ainsi, mot pour mot, ce que Bush clame dans le monde entier depuis le 11 septembre. Pour ne pas être en reste et pour renforcer la belle connivence entre le président américain et lui-même, Sharon ajoute, depuis quelques semaines, cette petite phrase belliqueuse tout droit sortie du Bureau ovale: «Nous allons traquer les terroristes, partout, de ruelle en ruelle et de maison en maison». Et il le fait.

II est tentant de poursuivre le parallèle entre les États-Unis et Israël sur le thème: la guerre est profitable aux empires. Mais, tout bien considéré, au bout du compte, on en viendrait à tirer la comparaison par les cheveux. Restons donc en Israël, en laissant au lecteur, chemin faisant, le soin de jouer du parallèle, à sa guise.

Il y a une quinzaine de jours, dans un colloque sur les cultures arabes et musulmanes, tenu à lUniversité Laval, un conférencier d'origine maghrébine, professeur titulaire à l'Ecole des hautes études commerciales, a expliqué que ce craint Israël, par-dessus tout, ce n'est pas la guerre mais la paix. En vérité, disait-il, s'il arrivait que les Israéliens vivent en paix au milieu de leurs voisins arabes, le complexe de culpabilité des Juifs de la diaspora - ceux des Etats-Unis et ceux de la France, en particulier - diminuerait sérieusement et ils cesseraient d'envoyer leurs millions en «Terre promise».

Dès lors, continuait le conférencier, où les Israéliens trouveraient-ils l'argent pour maintenir leur système militaire au troisième rang de la planète, pour ne jamais cesser d'offrir à leurs étudiants de l'Université hébraïque de Jérusalem l'un des plus beaux campus au monde et pour perpétuer le miracle de la germination des tomates dans le sable du désert?

L'argumentation du professeur maghrébin est impressionnante. A la réflexion cependant, on se met à douter de son sérieux. On peut même avoir l'impression d'une boutade. Aussi, faut-il prendre la question autrement, en arguant du point de vue des Juifs israéliens. Pour, au bout du compte, arriver à la même conclusion: Israël ne peut se penser sans la guerre.

Il est difficile pour les goys que nous sommes de comprendre l'importance de la terre pour un Juif. A plus forte raison pour un Juif croyant. Davantage encore pour un juif religieux qui a rejoint la «Terre promise». Quand on voit les croyants juifs israéliens réciter la Torah devant le mur des Lamentations de Jérusalem, dans un étonnant va-et-vient corporel incantatoire, on peut imaginer les mots sacrés qu'ils se mettent en bouche en langue hébraïque pour en actualiser le sens: les mots de Jahvé à son «peuple élu» pour la «Terre promise» à Abraham, Isaac et Jacob et tous les autres à leur suite sans interruption.

Des mots qui disent l'exil de la Terre sacrée, le retour, l'exil à nouveau et le re-retour... Jusqu'à plus soif. Les mots cruellement belliqueux du prophète Josuée proclamant qu'Israël n'hérite pas seulement du sol ou d'un espace, mais bien d'«un pays, de tout ce qu'il contient, de tout ce que ses premiers détenteurs y ont édifié et semé, de villes qu'il n'a point bâties, de vignes et d'oliviers que d'autres ont plantés pour lui.»; des mots qui décrètent que «les peuples qu'Israël doit déposséder sont voués à l'anéantissement, pas une âme ne doit en subsister... Car c'est ainsi que peut s'accomplir le projet divin en vertu duquel il faut que l'ennemi résiste pour qu'Israël le détruise sans merci, comme l'éternel l'a proscrit à Moise» (Voir Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa, Israël, la terre et le sacré, Flammarion, 2001, p. 37).

Un état de guerre chronique

La terre palestinienne, dans sa totalité, appartient aux Juifs, de droit divin et de toute éternité.

Depuis un demi-siècle, ils l'achètent, sans qu'ils puissent jamais la revendre à un Arabe, car elle passe de leurs mains aux mains de l'Etat hébreux, ils la grugent, morceau par morceau, ils l'occupent et s'y implantent, irrémédiablement, irréprochablement, insensibles à la révolte et aux pierres de ceux qui la possédaient depuis des temps immémoriaux, sourds aux nombreuses et répétitives condamnations (verbales) des Nations unies.

Ce comportement provocateur et colonialiste plonge Israël dans un état de guerre chronique contre les Palestiniens.

Et la raison profonde de ce comportement belliqueux (lequel détermine l'afflux des dollars venant de la diaspora juive) est le fanatisme religieux d'un grand nombre de croyants juifs israéliens, ceux-là mêmes qui se sont donné Sharon le guerrier comme chef de guerre.

Ce qui m'amène à dire qu'il n'y a qu'une seule solution à la guerre israélo-palestinienne, et c'est celle qu'ont formulée les deux auteurs juifs du livre déjà cité, Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa, à savoir: «Accéder à une terre délestée de ses symboles et donc négociable avec les Palestiniens. Une terre neutralisée, normalisée, devient en effet une terre comme une autre. Aux antipodes de la terre resacralisée et donc indivisible du Gouch Emounim» (op.cit., p.295).

Nos deux auteurs ont de l'espoir. Ils commentent la pensée de plusieurs penseurs, poètes et romanciers juifs israéliens qui oeuvrent dans le mouvement postsioniste, lequel popularise l'idée, entre autres, qu'il n'y a pas de «Terre promise», ni de «Peuple élu», que ce n'est là que la vision romantique et dangereuse des sabras.