«« TERRORISME



Conflit israélo-palestinien -

Sabreen, ou la patience

On peut être un peuple sans terre et sans État, mais on ne peut rester longtemps un peuple sans récit

Christian Salmon
Christian Salmon est écrivain, secrétaire du Parlement international des écrivains et directeur de la revue Autodafé.
Le Devoir - Le jeudi 16 mai 2002


Le texte a été lu à Montréal hier, lors de la soirée de lectures intitulée Guerres à la guerre, présentée dans le cadre du Festival international de la littérature.


Opinion - À l'époque des guerres yougoslaves, l'architecte Bogdan Bogdanovitch avait forgé le mot «urbicide» pour désigner la destruction des villes des Balkans. En Palestine, ce qui frappe dès l'arrivée, c'est la violence exercée contre la terre, le territoire. À perte de vue, ce ne sont que chantiers à ciel ouvert, collines éventrées, déforestations. Paysages en lambeaux. Rendus illisibles par une violence qui semble concertée. Non pas seulement la violence des bombes et de la guerre, non pas les destructions infligées par les incursions des chars, les plus modernes et les plus lourds au monde, mais une violence active, industrieuse. Cadastrale. La laideur du béton et du bitume s'étend sur les plus beaux paysages de l'histoire humaine. Les collines sont lacérées par les «routes de contournement» que l'on construit pour protéger les accès aux colonies israéliennes; à leurs abords, on détruit les maisons, on arrache les oliviers, on rase des champs d'orangers pour améliorer... la visibilité. À leur place s'étendent des terrains vagues, des no man's land surmontés de miradors. Le bulldozer que l'on croise partout au bord des routes apparaît tout aussi stratégique que le tank dans la guerre en cours. Jamais un engin aussi inoffensif ne m'était apparu porteur d'une telle violence muette. Brutalité des bulldozers. La géographie, dit-on, ça sert d'abord à faire la guerre. En Palestine, c'est la guerre qui défait la géographie.

Pendant une semaine, de Ramallah à Gaza et à Rafah, nous n'avons croisé, sur notre route, que des images de destruction: villages, routes, maisons en ruines. On brûle les récoltes, on bombarde les services publics. Des équipements collectifs à peine achevés sont détruits par les tirs de missiles des hélicoptères ou des F-16: le port et l'aéroport international de Gaza, par exemple, les installations de la radio La Voix de la Palestine à Ramallah, un quartier général de la circulation routière, un laboratoire médico-légal, des infrastructures municipales, écoles, résidences, routes, tout-à-l'égout, déchetteries. À qui fera-t-on croire que tous ces équipements étaient des repères terroristes?

À Rafah, nous visitons un village rasé qui jouxte la frontière égyptienne; nous marchons sur les murs des maisons effondrées. Sous nos pieds, des cahiers d'écolier, des ustensiles de cuisine, une brosse à dents. La vie en miettes. Une femme nous explique qu'on a laissé cinq minutes aux habitants pour quitter les lieux. En pleine nuit. Les bulldozers sont repassés plusieurs fois pour «achever le travail». Cette formule est en passe de devenir la devise de Tsahal. En haut des miradors, des mitraillettes à viseurs infrarouges veillent sur un terrain vague. Pas de soldats. La nuit, elles tirent automatiquement dès qu'une lumière s'allume. Les premières rangées de maisons sont criblées de balles. Les habitants vivent sous la menace permanente des armes automatiques. Voilà comment on crée des zones-tampons.

***

La machine à défigurer s'active en permanence, patiente et oublieuse comme une abeille. Que fait-elle? Elle fabrique de la frontière. Elle dissémine de la frontière. Elle frontiérise à tout va. Ici, la frontière est partout. Elle traverse chaque coin de route, chaque colline, chaque village et parfois chaque maison... Les bastions remplacent les bosquets. Des fortifications renforcent les remparts. Chaque mur est hostile. Chaque maison peut receler un tireur embusqué. À chaque virage peut surgir un checkpoint. Il nous est arrivé d'en croiser jusqu'à deux en 200 mètres. La seule Cisjordanie en compte aujourd'hui plus de 700. Certaines rues sont murées; l'accès à l'université de Bir Zeit exige d'emprunter un double système de bus ou de taxis entrecoupé d'un passage piétonnier obligatoire.

L'armée israélienne a transformé les territoires en un système d'alvéoles étanches dont elle contrôle les entrées et les sorties. On en compte ainsi 220, véritables souricières (pour ne pas parler de réserves ou de ghettos) où circulent en permanence les tanks Merkava et que survolent les hélicoptères Apache fournis par l'armée américaine... C'est une frontière d'un genre nouveau. Une frontière mobile, poreuse, floue. Une frontière qui bouge. Un soir, à Ramallah, Mahmoud Darwich nous a fait gravir une petite colline d'où on voyait Jérusalem. À quelques kilomètres à vol d'oiseau, la ville scintillait de milliers de lumières. Entre elle et nous, des zones d'ombre, quelques lueurs éparses et tremblantes: des maisons palestiniennes. Puis, plus loin sur la droite, une autre zone de lumière intense d'où partait une route illuminée et vide conduisant à une colonie israélienne. Et dans ce miroitement de la lumière, dans la nuit, j'ai reconnu la frontière qui scintillait.

Tadeusz Konwicki, l'écrivain polonais, disait un jour à propos de son pays: «Ma patrie est sur des roulettes; ses frontières se déplacent au gré des traités.» En Palestine, c'est encore pire. La frontière se meut comme un nuage de sauterelles. Elle se déplace d'un bond au gré des attentats suicide, avec la soudaineté d'une intempérie. Elle peut arriver chez vous comme le courrier, en une nuit, à la vitesse des chars... ou glisser lentement comme une ombre. La frontière rampe. Encercle les villages, les points d'eau. Elle est mobile, à l'instar de ces murs d'enceinte dotés de crochets que nous avons vus à Rafah, transportables à loisir, au gré des avancées de la colonisation, comme de banales cloisons d'un habitat évolutif. La frontière est furtive; à l'image des bombardiers, elle écrase et désintègre l'espace. Le transforme en espace-frontière, en miettes de territoire.

L'espace-frontière n'organise pas les flux de circulation, il les paralyse. Il ne protège plus les personnes, il transforme tout point de l'espace en zone minée, tout individu en cible vivante ou en bombe humaine. La frontière, ici, n'est plus cette ligne pacifique qui distingue les espaces de souveraineté et attribue sa place à chacun, qui donne à l'espace ces figures, ces bords, ces couleurs. Elle refoule, déplace, désorganise... Que l'on soit en Israël ou dans les territoires occupés, l'espace est devenu hostile, un espace sans contenu ni contour, qui généralise l'insécurité.

«Supprimer l'éloignement tue», a déjà écrit René Char. Fenêtres en meurtrières, façades agencées en murailles, alignements d'immeubles, villes-casernes. Ce que l'on voit des colonies israéliennes suggère une architecture close sur elle-même, un auto-enfermement dû, bien sûr, aux contraintes de sécurité mais qui avoue une obsession de l'espace, un espace redouté, refoulé, l'espace-peur. «La vérité d'une époque peut se lire en général sur sa façade architecturale», disait Hermann Broch à propos de la Vienne fin de siècle. Si cela est vrai, alors celle des colonies israéliennes a valeur de slogan. Elle exprime un rapport presque panique à l'environnement. Une peur du dehors. Tout le contraire de l'hospitalité du lieu. Une sorte d'exophobie inverse du processus d'occupation.

Plus on s'avance en territoire ennemi, plus on s'enferme à l'intérieur de soi. La formule vaut pour l'ensemble de la société israélienne. Non pas l'exocolonialisme dont témoigne l'architecture ouverte sur l'extérieur des Espagnols en Amérique latine, plutôt un endocolonialisme, une colonisation qui ne se limite pas à l'appropriation d'un espace hostile mais qui signifie davantage une dépossession de soi. Son idéal type, c'est le bunker. C'est un aspect que le débat politico-médiatique passe largement sous silence: la colonisation israélienne des territoires occupés n'est pas seulement injuste, illégale, elle est impossible; elle repose sur cette incapacité d'habiter caractéristique des pathologies de l'exil et qui frappe aussi les habitants des camps de réfugiés. Les colonies israéliennes sont à proprement parler inhabitables. Non pas simplement inconfortables ou dangereuses ou peu viables à long terme. Elles révèlent l'impossibilité d'«habiter» qui est l'autre face du retour... D'où ses formes paradoxales. Un habitat exorbité, littéralement extravagant.

***

La sécurité de chaque colonie au coeur d'espaces peuplés en majorité de Palestiniens (50 000 colons sur 1,5 million de Palestiniens dans la seule région de Gaza) exige des efforts de sécurité constants, la maîtrise totale des entrées et des sorties; chaque passage d'une voiture de colon provoque des embouteillages de plusieurs kilomètres sur les routes adjacentes bloquées par des checkpoints. Une sorte d'apartheid routier qui exige sans cesse de nouvelles prouesses du Génie civil.

À Gaza, où ils sont les moins nombreux et où l'abandon des colonies semble le plus probable, nous avons vu des routes séparées par des murs de deux mètres de haut, un pont en construction enjambant les territoires occupés. Les bulldozers omniprésents au bord des routes en sont l'aveu troublant; la question principale n'est pas celle que posait Kafka: «Comment faire pour habiter?» Ici, il ne s'agit pas d'habiter mais de déloger. [...]

***

Lorsque l'armée israélienne est entrée dans Ramallah que nous venions de quitter et a saccagé et détruit le théâtre Kassaba qui résonnait encore, il y a quelques jours, des échos de nos textes lus en huit langues, du chinois à l'arabe, de l'afrikaner à l'anglais, du yoruba au portugais, de l'italien à l'espagnol et au français, et où Mahmoud Darwich avait lu son poème État de siège devant un millier de spectateurs, dont certains avaient dû voyager plusieurs heures à cause des contrôles militaires et qui acclamaient debout, non pas des fanatiques religieux pleins de haine, ni même des militants armés de la cause palestinienne, mais des écrivains et des poètes, je me suis dit que ce qui séparait ces deux peuples, c'est que les Palestiniens n'avaient toujours pas d'État ni de terre mais qu'ils avaient un récit, ce que l'État d'Israël, qui opprimait et qui humiliait, qui saccageait et qui pillait, était justement en train de perdre. L'autorité sur le récit. Non pas l'autorité politique que Sharon pouvait espérer continuer quelque temps à faire respecter par les chars et les bombes. Mais l'autorité de la chose narrée, ce que les narratologues appellent la «compétence fictionnelle». On peut être un peuple sans terre et sans État, mais on ne peut rester longtemps un peuple sans récit. C'est ce que j'ai appris en Palestine.

Et cette leçon tient en un mot: sabreen. Il résonne comme un prénom de femme et il a la couleur de la terre de Palestine. Ce mot, je ne l'ai pas trouvé dans un livre ni même dans un dictionnaire. Je l'ai découvert dans les rues de Ramallah, sur les routes de Gaza et de Rafah, sur les visages entrevus des ouvriers massés aux abords des checkpoints et qui attendent des heures pour rentrer chez eux, le soir, sabreen. Ce n'est pas un mot de haine. C'est la dignité des femmes enceintes qui accouchent sur le bord des routes. Sabreen, c'est la gaieté des étudiants qui empruntent chaque jour les chemins défoncés par les chenilles des tanks pour se rendre à l'université de Bir Zeit. Sabreen, c'est la ténacité des femmes qui nous indiquaient d'un regard las les cloisons défoncées de leur logis dans le camp de réfugiés d'al-Amari. Sabreen, cela veut dire: «ceux qui ont la patience»... Et, je l'ai dit ce soir-là au théâtre de Ramallah, aujourd'hui détruit, plongé dans le silence et l'obscurité, «c'est parce que vous avez la patience que l'avenir vous appartient».