«« Affaires internationales



Le mot qui tue

André Pratte
La Presse Le lundi 15 avril 2002


Éditorial - Depuis le 11 septembre, le qualificatif «terroriste» est devenu une arme de choix dans les guerres de mots que se livrent, entre les fusillades et les bombardements, les belligérants de ce monde. Par amalgame avec ben Laden, il mine irrémédiablement la crédibilité de toute cause qui y est associée. Le mot lui-même sème la désolation.

En témoigne la controverse qui a éclaté au Minnesota. Des leaders d'opinion ont fait publier une annonce dans le principal journal de l'État -le Star Tribune- pour dénoncer sa réticence à qualifier d'actes terroristes les attentats commis en Israël.

Le guide de rédaction du journal n'interdit pas l'emploi du mot terroriste, mais encourage le recours à des termes plus neutres (commando suicide, homme armé). «Nous évitons le plus possible le mot terroriste dans nos articles sur le Moyen-Orient en raison du caractère émotif de ce conflit», a expliqué un dirigeant du journal.

Le Star Tribune n'est pas le seul journal qui a adopté cette politique. C'est qu'au cours des années, les médias occidentaux se sont souvent fait accuser de porter un jugement moral en utilisant le mot dévastateur. «Qui est terroriste pour les uns est un combattant de la liberté pour les autres», a-t-on souvent entendu dire. Le célèbre linguiste de gauche Noam Chomsky n'accuse-t-il pas les États-Unis d'être «un État terroriste de premier plan»?

Qui est terroriste? La réponse à cette question exige évidemment qu'on réponde d'abord à celle-ci: qu'est-ce que le terrorisme? Or, les spécialistes se perdent en arguties à ce sujet. On a recensé, rapporte le chercheur François Légaré dans Terrorisme - Peurs et réalité, une centaine de définitions du phénomène. On s'entend sur le fait que le terrorisme implique le recours à la violence à des fins politiques. Comme l'indique l'étymologie du mot, cette violence vise à semer la terreur.

Mais ensuite... Le terrorisme est-il seulement, comme le veut la définition du département d'État, le fait d'organisations subétatiques? Chomsky pense que non, et soutient que l'embargo contre l'Irak, par exemple, peut être qualifié d'acte terroriste.

En Palestine, on accuse Israël de se livrer à du terrorisme, tandis que -disait un représentant du Hamas la semaine dernière- les commandos suicide constitueraient «une lutte armée légale».

Le terrorisme du XXe siècle a longtemps visé des politiciens et des militaires. S'agissait-il vraiment de terrorisme ou bien si, comme le prétendent plusieurs, ce qui distingue le terrorisme d'autres actions armées, c'est qu'il frappe des «civils innocents» (expression qui laisse supposer que les civils ne sont pas tous innocents...).

L'organisme FAIR (Fairness and Accuracy in Reporting) croit que le Star Tribune a tort de ne pas qualifier les kamikazes palestiniens de terroristes. Selon FAIR, les médias devraient employer le mot dans tous les cas où des civils sont tués à des fins politiques, que l'attentat soit le fait d'un groupe ou d'un État. Dans cette perspective, les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki seraient des actions terroristes.

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Pourtant, si par souci d'«équité», on range sous ce vocable toutes les agressions armées, on enlève son sens à un concept utile qui, dans le sens commun, renvoie à quelque chose de spécifique. Dire que le terrorisme est le fait d'organisations subétatiques ne signifie pas que les États ne peuvent pas commettre d'atrocités. Dire qu'Hiroshima n'est pas du terrorisme n'empêche pas de soutenir qu'il s'agit d'un crime contre l'humanité.

Le terrorisme veut susciter la panique en s'attaquant à des civils sans défense. Une armée nationale peut aussi attaquer des civils, et certainement semer la terreur. Mais parler alors de terrorisme crée la confusion. Il s'agit plutôt de crimes de guerre, ce qui n'est pas moins grave.

Le débat sémantique auquel se livrent ces temps-ci les propagandistes ne doit pas nous faire oublier l'essentiel: s'en prendre sciemment à des civils est toujours moralement condamnable.

La cause palestinienne est juste, mais ne justifie d'aucune façon qu'on assassine des gens pour la simple raison qu'ils se trouvent dans un autobus circulant en Israël. La cause israélienne est juste, mais ne justifie pas que l'armée tue des Palestiniens non armés. Qu'on baptise «terrorisme» un acte ou l'autre n'y change rien: tout cela est ignoble.