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Contre toute forme d'antisémitisme

Israéliens et Palestiniens sont tous victimes du même antisémitisme occidental

THIERRY HENTSCH
Professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir 13.4.2002


Au moment où l'aggravation de l'affrontement israélo-palestinien attise les haines jusque dans nos sociétés, il faut tenter de voir si, face à ce conflit, une position humaine et lucide reste possible. Je soutiens sans ambiguïté le droit du peuple palestinien à être libéré de l'occupation et à pouvoir disposer, tout comme son voisin israélien, d'un Etat viable, reconnu et respecté par la communauté internationale. Mais je m'inquiète aussi de ce que l'antisémitisme, forme moderne du sentiment antijuif, menace de faire retour. Le judaïsme constitue pour l'humanité un trésor que nous devons absolument contribuer à préserver. Il n'est pas nécessaire d'être juif pour rendre hommage à la résistance millénaire que les juifs ont opposée avec une patience tenace aux idéologies des civilisations triomphantes, notamment au courant principal de l'histoire universelle dont l'Occident se croit un peu trop volontiers l'aboutissement.

L'antisémitisme européen des deux derniers siècles est en partie le produit de la réaction nationaliste à la résistance juive. C'est parce que de nombreux juifs n'ont pas voulu s'identifier sans réserve à la nation moderne envisagée sous sa forme ethnique, c'est parce qu'ils n'acceptaient pas de la considérer comme le lieu exclusif de l'appartenance collective qu'ils ont fait l'objet d'une méfiance et d'un rejet injustifiés de la part d'une partie de leurs compatriotes. Si le juif voulait être pleinement français, pleinement allemand, il devait renoncer à sa judéité.

Ce renoncement même n'y a pas suffi puisque, aux yeux des racistes, ne pas se considérer comme juif ne constituait pas une raison acceptable pour cesser de l'être. Les nazis ont déployé sur ce plan la suspicion maladive que l'inquisition manifestait dans le domaine religieux: l'oblitération des origines ancestrales devenait aussi coupable que jadis la résistance secrète prêtée aux juifs convertis au catholicisme. Ainsi, le désir des uns de s'assimiler (terme atroce) se heurtait à la même méfiance que suscitait chez d'autres la volonté de garder leur judéité.

Qu'il tournât le dos à ses origines ou qu'il affichât son appartenance, le juif européen de la fin du XIXe siècle n'échappait pas à l'antisémitisme. Telle était l'impasse à laquelle le sionisme politique de Herzl, père fondateur du mouvement, a tenté de mettre fin en projetant d'établir des juifs qui le voudraient comme nation et comme Etat sur une terre où il seraient majoritaires. Paradoxalement, le sionisme proposait à son propre peuple le modèle occidental de l'universalisme stato-national pour échapper aux effets identitaires réducteurs de l'État nation. En ce sens, le mouvement sioniste fut lui-même, à ses origines, le produit de l'idéologie nationaliste qui se méfiait du judaïsme et suscitait l'antisémitisme.

Herzl escomptait que son futur État finirait par rassembler tous les juifs désireux de le rester et que les autres, ceux que le projet n'intéressait pas, cesseraient progressivement de l'être. Mais c'était avant Hitler. Et le nazisme, à l'opposé de ses objectifs, a puissamment contribué à maintenir et à ranimer l'identité juive chez ceux qu'il n'a pas pu exterminer. Après les camps de la mort, il fallait absolument que les survivants et leurs descendants revendiquent haut et fort leur appartenance et affirment leur fidélité à la judéité (indépendamment de toute pratique religieuse) comme un devoir et un honneur.

La création de fEtat d'Israël participait de cette nécessaire revendication. Mais les Occidentaux, horrifiés du crime impensable que leur civilisation venait de commettre et incapables d'y faire face, furent trop contents d'en faire porter le poids aux Arabes de la Palestine. Ainsi, dès sa naissance, Israël se trouve, malgré lui, l'héritier d'une conjonction historique tragique: conséquence de l'injustice, il devient à son tour source d'une autre injustice, infligée à des gens qui n'ont pris aucune part à la première. Israéliens et Palestiniens sont aujourd'hui, tous deux différemment, victimes du même antisémitisme occidental.

Rupture et continuité

Par ailleurs, en raison de ce que son origine doit à l'antisémitisme, Israël est nécessairement à la fois en rupture et en continuité avec le judaïsme. Il rompt avec la tradition judaïque en ce qu'il entend assurer à travers la possession territoriale ce que le judaïsme a sauvé et transmis par le Livre, par la mémoire. Il la continue en ce que cette possession a une valeur symbolique et religieuse indéniables pour de nombreux juifs dans le monde. Cette ambiguïté est compréhensible, voire prometteuse, mais les Israéliens ne peuvent indéfiniment en jouer pour accroître l'injustice faite aux Palestiniens sans mettre leur propre avenir en danger.

Au moment où les pays arabes viennent de se déclarer unanimement disposés - en des termes qui seront nécessairement sujets de discussion - à reconnaître Israël dans les limites qui étaient les siennes avant les conquêtes de la guerre de 1967, les Israéliens doivent choisir: tenter sans plus tarder de négocier la paix et consolider leur Etat dans ces limites, ou poursuivre son expansion territoriale, avec tous les risques que cette poursuite implique à terme pour son existence - les Etats-Unis ne seront pas éternellement maîtres dans la région.

Les juifs qui, partout dans le monde, appuient Israël font face à un choix semblable: ils doivent savoir quel Etat, au juste, ils entendent soutenir. Quant aux Etats-Unis et à l'Union européenne, il est grand temps qu'ils s'impliquent activement, en jetant tout leur poids dans la balance, pour réparer l'injustice qu'ils ont provoquée et dont ils ont l'obligation politique de limiter l'étendue. Faute de quoi, ce ne sont pas seulement les Palestiniens qui vont continuer à souffrir mais aussi les juifs partout dans le monde. Et nous tous. Car la plus paradoxale des conséquences qu'entraîne le refus prolongé du gouvernement israélien de restituer l'ensemble des territoires occupés est que l'Etat qui devait procurer aux juifs un asile contre l'antisémitisme pourrait devenir une cause de son retour. Cette éventualité est ce contre quoi nous devons tous lutter. Et ce n'est pas en cautionnant l'injustice que nous y parviendrons.