«« Affaires internationales



Les larmes de sang de l'histoire

Gil Courtemanche
Le Devoir Le samedi 13 avril 2002


Vendredi dernier, en compagnie de quatre ou cinq mille personnes, je marchais dans les rues de Montréal pour dénoncer l'invasion israélienne et mettre mon petit grain de sable dans le trop lent sablier de la paix. Ce fut une manifestation exceptionnelle dont malheureusement les médias francophones ( y compris Le Devoir ) n'ont presque pas parlé. Durant toute la marche j'ai vécu concrètement l'insoutenable difficulté de choisir résolument le camp de la paix. Je ne me scandalisais pas d'entendre des slogans comme «Sharon, assassin», car depuis l'invasion du Liban qu'il a dirigée et le massacre de Sabra et Chatila qu'il a cautionné, on sait que le premier ministre israélien est un boucher. Depuis sa visite sur l'esplanade des Mosquées, qui a servi de prétexte à la deuxième intifada, et depuis la destruction sauvage de Jénine, on sait qu'il est capable de toutes les provocations et de tous les aveuglements. Malheureusement, Sharon est un boucher élu démocratiquement et la stratégie criminelle des attentats suicide a poussé dans son camp 75 % des électeurs israéliens.

Par contre, je frissonnais littéralement quand j'entendais des groupes de jeunes musulmans se lancer dans une longue litanie guerrière de «Allah Akbar». Je ne veux pas d'une Palestine musulmane, mais un pays démocratique et laïc. Malheureusement, ces gens sont en train de confisquer la cause palestinienne à leur profit, mais ils sont devenus des interlocuteurs obligatoires. Je me tenais aussi le plus loin possible des petits groupes qui brandissaient des photos de Yasser Arafat.

Si Sharon est un boucher, Arafat, lui, est un faux jeton autocratique qui, en anglais, dénonce la mort des civils israéliens mais qui, en arabe, fait l'éloge des «martyrs». C'est aussi cet homme sans courage politique qui a rejeté l'audacieuse offre de paix d'Éhoud Barak, rejet qui a convaincu la majorité des Israéliens que les Palestiniens ne voulaient pas la paix. On connaît la suite. Dans la foulée de ce rejet, Sharon a pris le pouvoir. Mais encore une fois, malheureusement, la stratégie criminelle de Sharon a transformé un leader qui était de plus en plus contesté en «martyr». Sharon a réinventé Arafat. Ces deux hommes se méritent, mais leurs deux pays mériteraient mieux.

Durant cette marche, je me retrouvais parfois derrière le drapeau d'un pays arabe. Voilà aussi des amis de la paix dont je voudrais bien me passer. Pendant que le sommet arabe de Beyrouth approuvait à l'unanimité le plan de paix saoudien, les mêmes pays mettaient sur pied un fonds de 150 millions pour soutenir la Fondation al-Aqsa. L'attentat suicide qui a fait huit morts hier à Jérusalem a été revendiqué par la Brigade al-Aqsa, une composante officielle du Fatah d'Arafat. La semaine dernière, on a tenu en Arabie Saoudite un téléthon qui a recueilli plus de 55 millions pour venir en aide aux familles des «martyrs» palestiniens. La famille royale, grande amie des États-Unis, a non seulement organisé ce téléthon mais y a contribué généreusement. Une princesse est même venue en personne offrir une de ses Rolls Royce.

Mais plus pernicieuse encore est cette politique des dictatures arabes qui soutiennent les discours palestiniens les plus radicaux. Ces pays corrompus, autocratiques, tortionnaires et menteurs n'ont jamais cessé d'attiser les feux de la haine et du militantisme islamique. Leur «appui» à la cause palestinienne et le maintien de l'état de guerre avec l'État juif leur permettent de justifier l'état de siège permanent dans lequel ils maintiennent leurs populations. Leur discours guerrier sert de ciment idéologique à des sociétés qui, sans lui, seraient proches de l'éclatement et de la rébellion. Les pays arabes utilisent les Palestiniens.

J'ai aussi vu une banderole du Hamas que j'ai fuie comme la peste. Je me suis souvenu comment Israël, dans le but d'affaiblir le pouvoir laïque d'Arafat, avait encouragé directement et indirectement l'épanouissement de ce mouvement dont tous les dirigeants ou presque sont installés paisiblement dans la bande de Gaza. Et cette semaine, pendant que je regardais effaré l'entreprise de destruction systématique de l'ensemble des infrastructures des principales villes de la Cisjordanie, pendant que Sharon détruisait sauvagement le peu de choses qu'avait pu construire l'Autorité palestinienne, j'écoutais bouche bée des porte-parole du Hamas se féliciter calmement et onctueusement de chacun des attentats suicide.

Les commandants de la terreur accordaient des entrevues à CNN dans leurs salons confortables pendant que dans Naplouse et Jénine les petits soldats de l'intifada, les policiers palestiniens (ceux qui avaient lutté bien souvent contre le Hamas), étaient fauchés sans distinction par la machine de guerre de Sharon. Pendant ce temps, Israël annonçait que 4185 Palestiniens avaient été arrêtés, dont seulement 121 figuraient sur des listes de suspects. Comment alors ne pas se demander si Sharon n'a pas besoin du Hamas pour justifier sa décision de détruire l'Autorité palestinienne?

C'est torturé par toutes ces questions et toutes ces angoisses que je manifesterai encore pour la paix, convaincu de plus en plus que, lorsque l'histoire pleure des larmes de sang, le lieu de l'action doit être celui du compromis courageux. Espérons que Sharon pensera un jour à Begin et Arafat, à Sadate.