«« TERRORISME - conflit israélo-palestinien

Chronique

Le conflit israélo-palestinien -
Quand l'affrontement du Proche-Orient gagne le Canada

Jean-Claude Leclerc
LE DEVOIR lundi 2 décembre 2002

Depuis plus d'un demi-siècle qu'il perdure au Proche-Orient, jamais le conflit israélo-palestinien n'a connu d'écho vraiment violent au Canada. Du moins jusqu'à la manifestation contre la présence de Benjamin Nétanyahou à l'Université Concordia, le 9 septembre dernier. Plusieurs ont reproché à l'institution d'avoir suspendu par la suite toute autre expression publique sur ce conflit. Quelques réunions s'y sont tenues malgré tout, sans déclencher d'émeute, et l'Université a retiré son interdit depuis. D'aucuns en ont conclu que Concordia avait violé une liberté fondamentale. On en débat encore. Mais il y a plus grave.

À en croire le recteur, Frederick Lowy, bien avant que des manifestants ne fassent avorter la conférence du leader israélien, l'intimidation et la haine couvaient sur ce campus. La violence du 9 septembre n'aurait fait que confirmer les appréhensions des autorités. L'Université aura alors voulu préserver la session de ses 29 000 étudiants, d'abord préoccupés de réussir leurs études. Dans une institution expressément vouée à la diversité, le verdict du recteur était déjà inquiétant. L'accusation de ses détracteurs, qui y ont vu plutôt une abdication devant les bienfaiteurs financiers de Concordia, n'aura en rien atténué le problème, au contraire.

Pour dire les choses crûment, Concordia serait en proie, d'un côté, à une organisation d'Arabes et de sympathisants pro-palestiniens faisant du campus leur terrain de lutte et, de l'autre, à des militants et donateurs juifs dont l'appui inconditionnel à Israël passe avant toute autre préoccupation. Autrement dit, cette université risquerait de devenir victime d'une sourde lutte intérieure, pour peu que l'intolérance et l'affrontement gagnent du terrain. Concordia a déjà connu dans un passé pas si lointain des incidents violents. Elle ne souhaite certainement pas renouer avec ce genre de célébrité. Néanmoins elle ne serait pas la première université à subir une crise politique interne.

Chez les étudiants, Palestiniens et Juifs du campus ont senti le danger. Et les organisations religieuses ont favorisé les gestes de rapprochement. On a même tenu à Concordia une cérémonie spéciale qui aurait montré que, dans cette université, la coexistence entre les différents groupes est «pacifique». Mais les communautés en présence et les forces qui les agitent pourraient déborder -- plus vite qu'on ne le croit -- les limites d'ordinaire sereines des rapports oecuméniques et interculturels chers à Montréal. Les individus de bonne volonté sont impuissants, du reste, à suivre une autre voie quand un conflit mobilise des sociétés entières dans ce qu'il faut bien appeler une guerre.

Un signe avant-coureur

De façon moins dramatique qu'au Proche-Orient, l'intolérance générée par cette guerre fait déjà des victimes au Canada. Rares sont les Arabes ou les musulmans qui se désolidarisent en public du terrorisme pratiqué en leur nom au Proche-Orient par certaines organisations. De moins en moins nombreux aussi sont les membres de la communauté juive d'ici qui peuvent exprimer leur désaccord avec la politique de spoliation menée par Israël. Dans un conflit, les radicaux ou leur position prennent hélas souvent plus de place que les modérés et leur discours. Une manifestation comme celle de Concordia, peu violente à l'échelle québécoise, ne vaudrait guère qu'on s'y arrête si elle n'était un signe avant-coureur de tragédies.

On se prend à rêver d'un déblocage inattendu, d'un rapprochement véritable, comme c'est arrivé entre Russes et Américains après la chute du mur de Berlin, mais cette fois entre Juifs et Arabes. Malheureusement le conflit du Proche-Orient, aussi âgé que l'ancien antagonisme Est-Ouest, ne donne aucun signe d'apaisement, encore moins de résolution prochaine. Au contraire, l'affrontement connaît un approfondissement qui appelle l'abîme. Non seulement la violence des sentiments et des actes y est-elle sans précédent, même en regard des guerres qui y ont déjà eu lieu, mais elle se répand à nouveau dans d'autres régions du monde.

Certes, au Canada, la tolérance a généralement prévalu sur les antagonismes religieux, linguistiques et ethniques qui ont sévi dans le passé. Aussi les étudiants étrangers ou les immigrants de fraîche date qui succomberaient d'aventure aux pratiques d'affrontement de leur terre d'origine, ne trouveraient guère de sympathie auprès de la population ou des autorités. Mais on ne saurait sous-estimer les réactions émotives que le conflit israélo-palestinien suscite chez un nombre grandissant de personnes, y compris dans les générations qui s'en étaient peu préoccupées jusqu'à maintenant, et surtout au sein de la jeunesse. Il suffirait de peu pour que les milieux même les plus ouverts succombent aux affrontements.

Or, on ne saurait plus exclure la possibilité que des incidents graves surviennent dans l'une ou l'autre des grandes villes multiculturelles du Canada. Les Montréalais seront peut-être restés sceptiques en lisant en manchette de La Presse, il y a un an, qu'un membre d'al-Qaïda «avait projeté de faire sauter une mégabombe à Outremont». Leur scepticisme ne se sera pas dissipé par la suite, l'homme qui voulait poser la bombe étant, selon le journal, «un agent double». Mais la vérité désormais, c'est qu'aucune ville, pour peu qu'elle soit mêlée au conflit du Proche-Orient, n'est à l'abri d'un attentat ou d'un dérapage propre à déclencher des affrontements.

Protéger la liberté d'expression

Bien sûr, les manifestants du 9 septembre n'avaient pas tort de contester les prétentions démocratiques d'un Benjamin Nétanyahou, un dirigeant qui n'a jamais hésité à piétiner les droits et les gens en Palestine occupée. Pourtant, certains d'entre eux, qu'ils en aient été conscients ou pas, cédaient au même dangereux penchant en choisissant de faire taire ce personnage par la force au lieu d'en démasquer le discours. On ne saurait reprocher à certains étudiants, qui n'ont jamais vécu en pays démocratique, de confondre la rue et la liberté d'expression. Mais s'ils devaient être de plus en plus nombreux à imposer leurs vues par la force, il faudrait le réprouver sans complaisance.

La suspension de la liberté d'expression à Concordia était peut-être une réponse disproportionnée au problème de la violence appréhendée par l'Université. La suite des choses a montré soit que la réplique de la direction a été efficace soit qu'elle était inutile. Mais on attend encore la réponse au danger, autrement plus sérieux, que fait courir à la démocratie canadienne l'alignement pro-israélien que le groupe CanWest impose à ses journaux partout au Canada. La communauté juive, qui fut longtemps à l'avant-garde des libertés au pays, n'avait pas besoin qu'une de ses illustres familles inflige à la société canadienne des méthodes brutales qui ne peuvent que nourrir la violence.

On dit qu'à la guerre, la première victime à tomber est la vérité. On pourrait tout autant dire que c'est aussi la liberté, celle de l'individu comme celle de sa communauté, même quand on prétend combattre en son nom. On a aussi dit «pas de liberté pour les ennemis de la liberté», comme si la liberté qu'on nie aux autres pouvait longtemps subsister dans ses propres rangs. La beauté d'une démocratie pluraliste, c'est qu'elle libère chacun, non seulement de la dictature des autres, mais de la tyrannie de son propre groupe. On y apprend aussi à ne pas avoir à choisir une communauté en devant en exclure une autre.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.