«« TERRORISME

Dissidence en Israël

YAKOV M. RABKIN
L'auteur (yakov.rabkin@umontreal.ca) est professeur d'histoire à l'Université de Montréal.

LP 24.1.2002


En Israël, les deux leaders du gouvernement, Ariel Sharon et Shimon Peres, totalisent plus de cent cinquante ans d'existence. En faisant porter l'attention médiatique sur ces deux vétérans du sionisme, on obtient un tableau erroné de ce qui se passe vraiment en Israël aujourd'hui. Afin de mieux comprendre la vie du pays, il faut jeter un regard sur la société juive israélienne, qui comprend plus des deux tiers de l'ensemble de la population.

Les juifs d'Israël constituent une société hétérogène et ouverte à toutes sortes de dissidences. Et l'Intifada a creusé d'avantage les divisions au sein de cette population. Contrairement au sentiment de solidarité qui a envahi les États-Unis, depuis le 11 septembre, et qui a vu la presse américaine se mettre au pas du gouvernement Bush, les juifs d'Israël ne réagissent pas à l'unisson ni face aux actes terroristes dont ils sont la cible, ni face aux politiques à l'égard des Palestiniens. Après chaque attaque suicide d'importance, le premier ministre Sharon a beau appeler les Israéliens à l'unité à l'instar de leurs alliés américains, l'éventail des opinions reste impressionnant.

Et cet éventail témoigne d'une maturité que la société israélienne a atteinte depuis la fondation de l'État, en 1948. Le comportement de l'armée israélienne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza est sans doute le thème le plus controversé. Tout le monde a une opinion sur l'armée, car presque tous les citoyens en ont fait une expérience personnelle; et les Palestiniens ne sont pas des Afghans situés à des milliers de kilomètres, mais des gens, quoique rarement fréquentés, qui habitent à quelques dizaines de minutes en voiture.

La désobéissance civile

Il y a quelques jours, la Cour suprême d'Israël a affirmé le droit d'un groupe israélien de diffuser aux soldats des renseignements pour le moins inhabituels: il s'agit des consignes portant sur le droit des soldats de porter des accusations de crimes de guerre contre leurs supérieurs. Un autre organisme israélien a informé les soldats des enjeux et des coûts (souvent un mois de prison) découlant d'un refus de servir dans les territoires occupés.

De son côté, la presse ouvre régulièrement ses pages à des opinions tout à fait contraires à la politique de Sharon. Tandis que l'ancien chef du redoutable Shin Beth, le service de sécurité, proclame qu'il n'y a pas de solution militaire au conflit avec les Palestiniens et qu'il faut tout simplement se retirer des territoires occupés, un ancien pilote militaire appelle les pilotes actuellement sous les drapeaux à refuser les ordres de bombardement des cibles palestiniennes.

Depuis quelques mois, on entend même en Israël des avertissements, à l'intention des militaires, les prévenant des dangers de poursuites éventuelles pour crimes de guerre. De telles poursuites seraient possibles, affirme-t-on, en Israël et ailleurs dans le monde où des militaires (ou ex-militaires) pourraient se retrouver en vacances ou en voyage d'affaires.

Ces avertissements mettent en garde les soldats et les officiers et les invitent à exercer un jugement moral en exécutant des ordres, surtout en ce qui a trait à la population civile. Lorsque l'armée a détruit récemment des maisons de Palestiniens dans la Bande de Gaza, des protestations - y compris celles de l'intérieur du gouvernement actuel - ont forcé les militaires à rendre compte de leurs gestes. La sensibilité morale quant à la souffrance des Palestiniens est plus palpable parmi les juifs d'Israël que parmi les Américains qui ne semblent guère se soucier du sort des milliers d'Afghans civils bombardés par la US Air Force à la recherche d'un seul homme, une approche bien plus brutale que les pires excès de l'armée israélienne. Les médias israéliens sont d'habitude moins crédules face aux déclarations de leur gouvernement que ne le sont les médias américains. Et on ne parle pas ici de journaux de l'élite, comme Haaretz, mais de journaux de masse comme Yedioth Aharanot. Rappelons que l'ancien premier ministre Barak avait avoué à la télévision israélienne qu'il se serait certainement joint aux rangs du Hamas si le destin l'avait fait su-bir le sort des Palestiniens dans les territoires.

La valeur d'une vie humaine

L'évolution que subit l'opinion publique en Israël s'explique par la croissance de l'individualisme, que les sionistes d'antan dénigraient au profit des valeurs collectivistes. Sacrifier sa vie pour la patrie faisait partie de l'éducation que recevaient tous les enfants dans les écoles sionistes d'Israël. (Pour des raisons religieuses liées à leur adhésion au judaïsme traditionnel, le système d'écoles dit «indépendant» qui dessert la population juive haredi ou «ultra-orthodoxe» s'est depuis toujours gardé à l'écart des valeurs nationalistes que promeut le sionisme.) Aujourd'hui, la valeur d'une vie humaine prend une place centrale dans la société israélienne.

Auparavant, peu de citoyens doutaient des politiques gouvernementales, peu mettaient en question l'affirmation voulant que les juifs ne retrouveront nulle part la sécurité que leur offre aujourd'hui l'État d'Israël et son armée. Actuellement, de plus en plus de citoyens accusent le gouvernement de sacrifier leur sécurité au profit de ce qu'ils considèrent la chimère du Grand Israël, c'est-à-dire du plan d'occupation indéfinie de la Cisjordanie et du Gaza.

Le sens de l'évolution est clair, même si l'arrivée de près d'un million d'anciens citoyens soviétiques, lors la dernière décennie, a quelque peu ralenti la progression vers les valeurs que représente la démocratie libérale. Un autre îlot important, et sans doute trop médiatisé, qui se méfie de la démocratie libérale est celui des colons «géo-bibliques», installés dans les territoires, qui affirment leur droit à toutes les terres vouées aux enfants d'Israël dans la Bible. Les couches défavorisées, elles aussi, se sentent largement à l'écart de l'évolution de la démocratie israélienne.

Les actes terroristes secouent tous les juifs d'Israël, sans distinction politique ou sociale. La peur de prendre un autobus, d'aller flâner le soir dans des endroits cools, sans parler du magasinage dans les souks et les commerces arabes, sont le résultat direct de l'Intifada. Un autre résultat - bien plus sérieux - est la croissance de l'émigration. De nombreux citoyens juifs ne voient point de salut à l'intérieur d'Israël. Ceux dont les enfants finissent l'école secondaire sont particulièrement motivés de quitter le pays afin d'épargner à leurs enfants le service militaire.

À cet égard, le changement par rapport aux années du sionisme héroïque est frappant. Le service militaire, qui était une source de grande fierté et un rite de passage incontournable, devient de plus en plus une obligation dangereuse à laquelle un nombre croissant de jeunes veulent échapper.

Cauchemar

Ceux qui partent vont même jusqu'à exprimer du ressentiment par rapport à toute l'entreprise sioniste qui vient de fêter son centenaire. Ils se sentent otages du rêve collectiviste de leurs grands-parents qui, traumatisés par les pogroms en Europe de l'Est, ont eu recours à la force militaire afin de construire une société juste où les juifs pourraient vivre en harmonie avec la nature, avec les voisins et avec le monde tout entier. Ils sentent que le rêve original se tourne de plus en plus en cauchemar.

D'autres, tout en reconnaissant la gravité de la crise, ne renoncent pas. Ils ont confiance dans l'évolution de la société israélienne, ils affirment que les juifs d'Israël ne sont plus des victimes et doivent donc agir avec la responsabilité que la puissance militaire leur confère. Un intellectuel israélien, Yaron Ezrahi, écrit dans son livre Rubber Bullets: Power & Conscience in Modern Israel: «Pour nous, un Israël qui devient plus sensible au bien-être du citoyen individuel, plus dédié à l'amélioration des conditions sociales, économiques et éducatives, est un État plus humain et plus responsable qu'un État qui continue à sacrifier ses citoyens à la poursuite d'une vision monumentale, irréaliste et moralement inacceptable.»

C'est donc en Israël même que l'on entend les critiques les plus percutantes, et de loin les plus informées, de l'occupation et de la répression des Palestiniens. Mais personne ne peut prédire combien de temps - et combien de victimes - il faudra pour que la désobéissance civile et les protestations des juifs d'Israël portent fruit et harmonisent les politiques envers les Palestiniens avec l'évolution de la société israélienne.