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Réplique à un texte de Denis Gaumond:

Les mensonges qui tuent

Stephen Schecter
Professeur au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal
LeDevoir Le jeudi 17 janvier 2002

Opinion - Dernièrement dans Le Devoir paraissait un texte malheureux de Denis Gaumond, texte dont l'auteur s'est permis quelques réflexions sur le conflit israélo-palestinien. Ces réflexions étaient aussi lamentables qu'erronées, mais comme elles reflètent sans doute ce qui passe aujourd'hui pour une idée politique dans une bonne partie de la classe intellectuelle, je crois qu'elles méritent quelques correctifs.

Rappel historique

Tout d'abord, M. Gaumond se trompe s'il croit que ce conflit ne dure que depuis 34 ans. Ce conflit sévit sur la région depuis au moins un siècle. L'émergence du Moyen-Orient moderne, à la suite de l'effondrement de l'empire ottoman, a été l'une des aventures les plus rocambolesques de l'histoire moderne et il serait impossible de tout relater dans ces quelques paragraphes. Mais ce rappel historique est important, ne serait-ce que pour souligner qu'Arafat n'a pas cédé plus de 75 % de la Palestine historique, comme le prétend M. Gaumond. Ce sont plutôt les Juifs qui y ont renoncé en acceptant la réalité géopolitique de la région dans la période suivant la Première Guerre mondiale. Et c'est justement là que réside une bonne partie de la clé de ce conflit. M. Gaumond prétend que les Palestiniens n'ont d'autre choix que de résister par le terrorisme suicidaire à une politique délibérée d'expansion de la part d'Israël. Cependant, les Palestiniens ont toujours eu des options politiques et, à chaque occasion, ils ont choisi une stratégie qui les a menés dans un cul-de-sac.

Contrairement à ce que croit M. Gaumond, ce n'est pas l'implantation des colonies qui gît au coeur de ce conflit. Ce ne sont même pas quelques lopins de territoire. C'est le refus de la part des Palestiniens d'accepter la présence d'un État juif en Israël qui fait perdurer la guerre. Arafat, malgré sa signature des accords d'Oslo, n'a jamais expliqué cela au peuple palestinien. Il dit une chose en anglais et une autre en arabe, une chose à CNN et une autre à sa population. Récemment décédé, le stratège palestinien Husseini, lors de sa dernière entrevue, avait bien expliqué que Jérusalem et le droit de retour n'étaient qu'une étape vers la reprise de toute la Palestine de la mer à la rivière, c'est-à-dire de la Méditerranée à la Jordanie. En pareilles circonstances, Israël, tout comme le Canada, ne fait que défendre son intégrité et celle de sa population contre l'extermination. Que les Palestiniens soient le camp le plus faible dans ce conflit ne change rien à cet égard. Même un adversaire plus faible peut causer beaucoup de dégâts.

Démocratie

Cependant, le plus triste dans l'article de M. Gaumond a trait à sa conception assez erronée de la démocratie. Il prétend que l'assassinat d'Yitzhak Rabin en 1995 reflète mal la démocratie israélienne. Dirait-il la même chose du Québec parce que des terroristes du FLQ y ont assassiné Pierre Laporte en 1970? Israël n'a pas encore mis en oeuvre les résolutions de l'ONU, affirme-t-il. Sans entrer dans le labyrinthe de la politique internationale, on peut signaler que l'Autorité palestinienne n'a pas respecté les accords d'Oslo. Et puis? Quel rapport avec la démocratie? La professeure Paquot a eu bien raison de vanter la démocratie israélienne, parce que la démocratie, c'est avant tout l'institutionnalisation de la dissidence par les élections, la liberté de la presse, le recours aux tribunaux indépendants, bref, l'inscription du droit à l'opposition partout dans la société. Israël est une démocratie exemplaire de ce point de vue tandis que l'Autorité palestinienne prêche par défaut. C'est un régime dictatorial et corrompu qui souffre par conséquent de ce vice fondamental. Et c'est cela qui gît au coeur de ce conflit et qui explique pourquoi il dure.

Comment se fait-il qu'Israël a accepté la partition de la Palestine sous le mandat britannique en 1948 et que les Palestiniens l'ont refusée? Comment se fait-il que les pays arabes, y compris les Palestiniens, ont lancé tant de guerres contre Israël tout en les perdant? Bref, comment se fait-il que les Palestiniens ne peuvent jamais apprendre de l'expérience du passé et accepter un compromis? Je crois que la réponse se trouve dans l'absence de démocratie. Car c'est le propre des sociétés démocratiques, grâce à la dissidence qui les traverse constamment, d'apprendre de leurs erreurs, de faire des compromis, de porter de temps à autre l'opposition au pouvoir plutôt que de la tuer. En l'absence d'une culture démocratique, on lit la réalité par le prisme de l'idéologie, et lorsque la réalité ne répond pas, on répond par la terreur. Et quand on est loin du conflit, comme l'est M. Gaumond, on répond par l'indignation et la morale mal placées.

La haine récolte la haine

Les derniers propos de son texte sont lamentablement exemplaires de ce genre de réaction, où il insinue que c'est la puissance du lobby juif et de son argent qui explique l'appui des États-Unis à Israël. Ainsi M. Gaumond reprend les pires calomnies antisémites traditionnelles, calomnies courantes aujourd'hui dans la presse arabe, mais, hélas, M. Gaumond ne lit pas ces journaux. Cependant, s'il les lisait, il découvrirait que la classe intellectuelle arabe pense que la destruction du World Trade Center était un complot juif et que Les Protocoles de Sion sont authentiques. S'il lisait la presse arabe, il découvrirait que des mosquées sous le contrôle d'Arafat émettent chaque vendredi des propos incendiaires contre les Juifs et contre Israël, propos diffusés sur la télévision et la radio palestiniennes, déclarant que tous les Juifs méritent d'être tués. Voilà ce qui explique, M. Gaumond, que le conflit dure, car la haine ne fait que récolter la haine. Les Palestiniens se vantent que si Israël veut la guerre, ils lui livreront la guerre. Et voilà qu'ils l'ont. Avec des amis comme M. Gaumond, je me demande si les Palestiniens ont besoin vraiment d'ennemis.