Québec inc.


L'identité québécoise

Une fascination qui mine le projet souverainiste

S'il est vrai que l'idée indépendantiste soulève des problèmes, ce n'est certainement pas celui de l'exclusivisme

Jacques Beauchemin
Professeur au département de sociologie
Université du Québec à Montréal

LeDevoir 9 juin 1999



La question de l'identité québécoise exerce une véritable fascination auprès des intellectuels québécois. Cela n'empêche pas que, pour pénétrantes qu'elles soient, les tentatives actuelles de redéfinition de l'identité québécoise signalent le lieu d'un problème à la fois théorique et politique. Certes, il ne suffit pas de congédier le souverainisme québécois, comme Stéphane Dion nous invite à le faire (Le Devoir, 5 juin dernier, page A 11), en alléguant l'exclusivisme qui l'animerait. Il s'agit là d'un bien mauvais procès tant sont rares les expressions de l'exclusivisme et de la fermeture aux autres que le ministre croit entendre dans le discours souverainiste. Il est vrai que le projet souverainiste soulève des problèmes, ce n'est certainement pas celui de l'exclusivisme sur lequel on semble craindre de le voir déboucher. S'il est une chose dont les Québécois peuvent être fiers, c'est bien la modération avec laquelle cette question si difficile est débattue.

Au delà de la rhétorique politicienne, il n'est pas inutile de réfléchir à la signification d'un nationalisme qui paraît avoir abandonné l'idée-force qui fait de la culture québécoise celle de la nation à mettre au monde au profit de la très évanescente notion d'«identité» québécoise. Cette question de nature plutôt théorique pointe en direction d'un problème politique.

Qu'est-ce que l'identité québécoise?

Pour l'essentiel, l'identité dont il est question est de plus en plus représentée à l'image d'une constellation dans l'espace de laquelle gravitent des planètes à la fois étrangères les unes aux autres mais soumises aux effets gravitationnels qui font d'elles un système planétaire. Jocelyn Létourneau observe ainsi le caractère hybride et métissé de l'identité québécoise et se demande pour quelle raison elle devrait absolument chercher son accomplissement dans un projet de souveraineté politique. Yvan Lamonde et Gérard Bouchard ont voulu mettre en évidence la nord-américanité du Québec et le partage d'un certain bagage historique et culturel commun aux «collectivités neuves», rompant en cela avec la conception d'une culture québécoise au destin tortueux parce que radicalement singulière en Amérique. L'essentiel de cette définition consiste à déraciner la culture québécoise du sol qui l'a nourrie pour la redécouvrir dans la diversité qui la caractériserait maintenant. Mais, de la culture à l'identité, ce qui s'estompe doucement, c'est la figure de cette communauté historique qui, pour assurer la pérennité de sa culture, a formé le projet de sa souveraineté politique.

La réflexion actuelle cherche à définir la société québécoise dans cette tension où se trouve posée une communauté historique soucieuse de la pérennité de sa culture, mais cela dans la perspective d'une démocratie respectueuse des droits civiques, par définition attachés au citoyen et étrangers aux appartenances communautaristes. La question consiste à savoir de quelle manière peut s'affirmer une volonté d'être communautariste dans le respect des citoyens qui, au sein de ce même espace social, ne se réclament pas de l'appartenance à la majorité. C'est à vouloir atténuer cette tension que le débat s'est récemment polarisé, de telle manière que s'opposent maintenant deux acceptions du nationalisme, «civique» et «ethnique».

Un problème politique

L'intelligentsia québécoise, tout autant que les principaux porte-parole des partis souverainistes, défend unanimement le nationalisme francophone en le faisant valoir sous son jour le plus favorable, c'est-à-dire civique, inclusif et tolérant. Cette position s'appuie sur le constat d'une identité québécoise multiple et pluraliste. En ce sens, les imprécations en faveur du nationalisme «civique» sont indissociables d'une conception de l'identité québécoise qui la veut plurielle et ouverte.

On peut formuler deux constats devant cet apparent unanimisme. Le premier, c'est que la critique antinationaliste est parvenue à atteindre la mauvaise conscience qui sommeille en chaque nationaliste épris de démocratie. Les accusations d'antidémocratisme d'un Mordecai Richler ou d'un William Johnson ont eu pour effet d'acculer les nationalistes du Québec à démontrer le caractère inclusif et démocratique du projet souverainiste. Le deuxième constat consiste en ceci que les tentatives actuelles de redéfinition de l'identité québécoise et du nationalisme francophone constituent une entreprise visant à résoudre la quadrature du cercle et indiquent en cela le lieu d'un problème politique: celui d'un désir de souveraineté fondé sur la définition d'une identité qui ne se reconnaît plus comme culture.

L'idée de race canadienne-française puis celle de culture québécoise qui émergea au cours des années 60 supposaient toutes deux un certain centrage sur la collectivité canadienne-française. Fernand Dumont a bien montré que le paradigme de la race canadienne-française a été produit au cours du XXe siècle dans le cadre de déterminations sociohistoriques particulières liées à la peur de l'assimilation.

Il n'est certes pas question de regretter cette définition substantialiste de la communauté canadienne-française dont on s'est acharné à montrer le potentiel exclusiviste et le caractère rétrograde. Mais il me semble en même temps que le concept d'identité québécoise, qui se substitue maintenant à ces deux grandes désignations de la communauté qu'ont été les notions de race et de culture, travaille à la dissolution de la représentation de la culture québécoise en tant qu'appartenance.

Une impasse

Le problème réside dans le fait que le constat d'une identité québécoise à la fois plurielle, fragmentée et dont la nation ne constitue plus l'unique horizon contribue à l'érosion des arguments favorables au projet d'émancipation politique d'une communauté historiquement située. Pourtant, chez la plupart des auteurs, les conclusions théoriques et politiques auxquelles les conduisent des analyses menées dans la perspective de l'hybridité identitaire et du nationalisme civique débouchent le plus souvent sur la nécessité de la souveraineté.

Il n'y a pas grand mérite à débusquer les contradictions dans lesquelles nous nous trouvons tous d'une manière ou d'une autre lorsque nous tentons de penser l'avenir politique du Québec en cherchant à réconcilier un idéal communautariste et à accueillir en même temps la diversité identitaire. Si cet exercice a une quelconque utilité, c'est dans les difficultés qu'il signale du projet souverainiste lui-même. Il ne tient pas du hasard que l'on soit actuellement amené à redéfinir la réalité sociale et historique du Québec en matière d'identité et que l'on fasse son lit du côté du nationalisme civique. C'est le signe d'une impasse.

La réalité sociopolitique du Québec est en effet composite. L'aménagement des différences s'y fait de manière exemplaire dans la tolérance, l'ouverture et le débat démocratique. Mais le projet communautariste des francophones du Québec et de leurs compagnons de route ne peut sans doute plus passer par la proclamation d'une souveraineté politique dans laquelle 50% des Québécois ne se retrouveraient pas. Par contre, il est clair que cette communauté francophone devra être reconnue pour son «caractère distinct» dans la fédération canadienne. En cela, c'est du côté fédéraliste que l'appel à la responsabilité politique est le plus pressant.

Le refus obstiné de présenter une quelconque solution de remplacement constitutionnelle au projet souverainiste comporte une part d'irresponsabilité. Il faut rappeler le fait qu'au moins 70% des Québécois, toutes allégeances politiques confondues, réclament des modifications constitutionnelles et n'acceptent pas la Constitution de 1982. Si les francophones du Québec sont à l'heure d'accepter la diversité qui constitue l'«identité» québécoise, si, en conséquence, ils sont peut-être de plus en plus mal à l'aise avec l'idée de la souveraineté pure et simple, il est aussi temps que l'on fasse droit à leur différence et à leur légitime désir de durer dans ce qu'une certaine «culture» a fait d'eux.