INDÉPENDANCE : POUR OU CONTRE ?

POSITION 10 : L’ÉTAT INDÉPENDANT ET LE BIEN COMMUN

Prévoir l’harmonie interne et collaborer avec les autres États

http://www.rond-point.qc.ca/seguin/lesNormes.phtml

Bruno Deshaies

1.06.2001




« Si nos sociétés sont construites sur la pluralité irréductible des individus
et de leur liberté infinie, nous ne pouvons plus vouloir de bien commun.
L'accord de tous les individus sur une unique fin est inconcevable. »
(Myriam Revault d’Allonnes, RÉF. 3)

« Il n’y a pas que les Canadiens français
qui sont de « souche » !
Nous sommes tous et toutes
d'une souche, quelle qu’elle soit. »


« Le Québec n'est pas un bazar qu'il faut mettre à l'encan
le plus offrant des minorités ou d'un système fédéral
qui admet sans vergogne l'assimilation
des minorités comme une « réalité de la vie » ! »



La vie nationale d’un État transcende les rapports sociaux. Ainsi, un projet de société ou un contrat social de quelque nature qu’il est ne révèle pas nécessairement toute l’intégralité de la vie nationale. C’est d’ailleurs une erreur de penser que la souveraineté pourrait découler tout bonnement d’un projet de société. Une société ne peut se donner un projet de société comme on fabrique en usine une nouvelle voiture de l’année. Une société, c’est plus qu’un assemblage de revendications sociales ou de « morceaux » de projets sociaux (environnement, développement durable, condition féminine, type de régime politique, etc.). Tel est le sens que nous voudrions donner à cette POSITION 10.

2.4 L’État indépendant vise à défendre le bien commun et à faciliter l’harmonie interne tout en assumant les responsabilités liées à sa collaboration avec les autres pays dans le monde. (Cf. POSITION 1 )


Le bien commun et la vie nationale

La notion de bien commun suscite beaucoup d’interrogations. Le bien commun peut-il aller à l’encontre du bien individuel ? Jusqu’où le bien commun doit-il être partagé entre les membres d’une même société ? Jusqu’où, par ailleurs, les individus dans une société doivent-ils convenir de participer au bien collectif ? Comment peut se régler la notion de bien commun par rapport à la nécessité d’une vie nationale complète et entière ? La vie nationale doit-elle déterminer ce qu’est le bien commun ou bien est-ce le bien commun qui délimite l’étendue de la vie nationale ?

Tous les États indépendants, fédérés ou annexés sont, dans l’ordre de leurs capacités et de leurs compétences, soumis à toutes ces questions. Or le Québec entend résoudre ce problème en se faisant hara-kiri. Par exemple, des chefs politiques issus de la majorité canadienne-française se paient le luxe de se croire souverainiste en s’abreuvant à l’idéologie pluriculturaliste et plurinationaliste comme si une société pouvait être une et divisible en même temps. Cette schizophrénie profonde empoisonne l’existence du collectif québécois-français. Elle a même conduit à l’assassinat sociopolitique de l’un des nôtres sur l’autel de l’idéologie insignifiante et conformiste du pluralisme.

Le pluralisme et la société québécoise

Dans la série « Penser la nation québécoise... », madame Danielle JUTEAU a publié un texte intitulé « Le défi de la diversité. Avons-nous le désir et la détermination d’aller jusqu’au bout sur le chemin que trace l’option pluraliste ? » (Cf. RÉF. 2) En réaction à cet article, nous avions à l’époque fait parvenir la réaction suivante au journal Le Devoir. Cette réaction n’a pas été publiée ou, plutôt, elle a été censurée. (Cf. RÉF. 1) Nous pensons qu’il vaut la peine de faire connaître cette opinion concernant le thème de l’État indépendant et la défense du bien commun.

Des collectivités égalitaires : est-ce possible ?

Au risque de paraître xénophobe, nous avons la nette impression de ne pas vivre sur la même planète que madame Danielle Juteau. Le thème de son propos concerne le défi de l'unité et de la diversité. Cet objectif est noble, mais la diversité sans l'unité, comme le signalait Pascal dans ses  Pensées, (1) c'est l'anarchie. Par ailleurs, l'unité sans la diversité, c'est la dictature. Madame Juteau désire résoudre la difficulté au Québec en préconisant la formation d' « une collectivité québécoise multinationale et multiethnique ». S'il est possible de bien comprendre, nous pourrions deviner qu'elle récuse le fédéralisme, d'une part, et la souveraineté, d'autre part, pour choisir « le chemin que trace l'option pluraliste ». À la limite, elle défend le régime politique en place, c'est-à-dire le statu quo du fédéralisme canadien par des arrangements entourant des collectivités égalitaires dans la société québécoise.

Les bases de cette option reposent sur des assises fragiles. Les convictions de madame Danielle Juteau ne doivent pas nous leurrer et nous faire croire que ses présomptions sont des vérités. L'une de ses convictions concerne l'idée que la nation québécoise (par opposition à la nation canadienne-française) « se construit dans un mouvement qui vise à abolir la domination subie par les Canadiens français et tient les autres à l’écart ». Rien de plus faux. Le Québec Français constitue un pôle de défense du français dans le monde. Il faut avoir vécu un peu au Québec pour savoir que la loi 101 a fait l'objet d'un long processus de débats politiques avant que l'idée ne soit admise par le Québec - et non sans tribulations. C'est bien mal connaître le Québec que de ne pas signaler la conclusion de l'Entente de la Baie James entre les Cries et le gouvernement du Québec à l'époque de René Lévesque. S'il y a, entre autres, des problèmes au sujet de l'éducation pour cette communauté, c'est que le fédéral ne paie pas son dû. Il faut avoir oublié les combats menés à partir du Québec pour Louis Riel, les écoles françaises de Saint-Boniface et le reste pour croire que le Québec ne souhaite pas l’élargissement de la place du français au Canada et dans le monde. Où est-elle née, finalement, cette francophonie, dont on se targue tellement de ses ambitions ? Ne faudrait-il pas rappeler les Jean-Marc Léger, les Guy Frégault et les Georges-Émile Lapalme au tournant des années 1960 ? Tous des Québécois ! Faut-il être à ce point obnubilé par la propagande fédérale pour ne plus voir les faits ?

Une autre conviction tenace chez les multiculturalistes consiste à affirmer que le vieux modèle de l'État-nation [s'écroule] et que « les minorités remettent en question les anciens compromis ». Est-ce que l'ancien compromis de 1867 s'est écroulé sous la gouverne des Trudeau et des Chrétiens ? Quand avons-nous entendu la minorité acadienne remettre en doute le compromis de 1867 et l'unité canadienne ? Quand avons-nous entendu la minorité franco-ontarienne rejeter la nature du fédéralisme canadien ? Quelle minorité se plaint au Canada du sort qui lui est réservé dans l'union canadienne ? Pourquoi la province de Québec n'est-elle pas une province comme les autres ? Pourquoi Louis Stephen St-Laurent, un ex-premier ministre libéral du Canada, définissait-il le Québec comme « une province comme les autres » ? Ce credo n'est pas mort ! Il n'est pas nécessaire de vivre bien longtemps au Québec pour reconnaître ce fait.

Malgré toutes les protestations ancestrales du Québec traditionnel et moderne, quel compromis cette minorité de Québécois Français a-t-elle ébranlé ? Il me semble que l'histoire récente du Québec n'étaie pas l'opinion de madame Juteau. Faut-il rappeler les propos de Trudeau ou de Chrétien pour comprendre que la minorité « québécoise » n'a pas fait le poids dans les changements constitutionnels récents au Canada (voir, entre autres, le rapatriement de la constitution canadienne) ? C'est vraiment se faire chanter la pomme que d'admettre cette idée « que les minorités remettent en question les anciens compromis » canadiens. De la foutaise ! Jusqu'où doit-on dénoncer l'inanité d'une telle idéologie ?

Que nous offre l'option pluraliste que nous propose madame Juteau ? Sans connaître ses antécédents personnels, nous croyons qu'elle est, de toute façon, qu'elle le veuille ou non, d'une « souche » quelconque. Il n'y a pas que les Canadiens français qui sont de « souche » ! Nous sommes tous et toutes d'une souche, quelle qu'elle soit. Partant, vivre en société impose des contraintes que l'on se rattache à une collectivité nationale québécoise, à la nation québécoise ou à la société québécoise. Il n'y a pas de différence sur ce point. Un humain parmi d'autres humains vit des problèmes humains. La question québécoise, ce n'est pas ça ! Pourtant, certains définisseurs de société cherchent à nous proposer, bien malgré nous, (2) un objectif associé à l'option pluraliste pour l'avenir du Québec en supposant que tous les « allophones » et qu'un certain nombre d'anglophones sont d'accord avec leur point de vue. Dans l'autre camp, si des Québécois Français prennent leurs rêves de libération pour des réalités acquises, il y en a d'autres qui proposent des rêves qui n'ont aucune résonance dans les fibres historiques et autres des Québécois Français.

Cette question québécoise, madame Juteau cherche à l'occulter, du moins, à la minimiser, à lui proposer une solution minimaliste, du genre, tout est dans le tout, chaque partie est une partie et les parties sont dans le tout et le tout est la somme de ses parties et le tout est un tout, partant un tout est indivisible. D'une logique implacable. Ce sont des tautologies fréquemment entendues dans les milieux fédéralisants. Un somnifère vaut mieux que ces beaux discours !

Tout ce flou de la pensée n'est pas inutile. Il vise à convaincre la population du Québec que le projet souverainiste est inacceptable à l'heure des transformations actuelles des États et de l'équilibre mondial. (3) En revanche, comment un citoyen ordinaire peut-il se retrouver dans tout ce jargon de concepts de nation, de collectivité, de collectivité nationale, de collectivité nouvelle, de nation civique, territoriale, ethnique, culturelle et le reste ? Une chose est certaine, la population du Québec a voté deux fois pour le gouvernement de René Lévesque malgré l'échec au référendum de 1980 ; elle a voté pour le Parti québécois sous la direction de Jacques Parizeau ; elle a refusé pour moins d’un pour cent le référendum de 1995, puis elle a maintenu ce parti au pouvoir sous la gouverne de Lucien Bouchard après avoir élu majoritairement des députés du Bloc québécois au Parlement fédéral à deux reprises. Le référendum de 1995 a sonné le glas du fédéralisme canadien ; il a provoqué une onde de choc que les Canadiens Anglais (de quelque souche qu'ils soient) essaient de « nous » (les Québécois Français) faire oublier par tous les moyens possibles. Au lieu d'agir ainsi, ne serait-il pas préférable de traiter la question à la face même des faits durs que de s'évertuer à nous seriner un discours de diversité et de prétendues nations égalitaires ? Allez donc essayer, madame Juteau, faire la même chose en Ontario en vue de tester vos idées.

Une dernière remarque. Le Québec n'est pas un bazar qu'il faut mettre à l'encan le plus offrant des minorités ou d'un système fédéral qui admet sans vergogne l'assimilation des minorités comme une « réalité de la vie » ! (4) Dans de telles circonstances, ce n'est pas l'option pluraliste qui pourra modifier la trajectoire d'une pareille fatalité. Les Québécois Français doivent-ils se condamner eux-mêmes à l'assimilation ?



La « souveraineté partagée » peut-elle assurer l’harmonie interne ?

Si l’État doit être en mesure de maîtriser les plans intérieur et extérieur de sa vie nationale, comment pourrait-il le faire avec une « souveraineté partagée » ? Deux universitaires de l’UQAM ont rédigé un plaidoyer en faveur d’une union confédérale qui, selon eux, pourrait répondre « aux revendications nationales du Québec ». (5) Cette approche veut résoudre à la fois l’harmonie sociale interne et la « question nationale ». Elle postule une société québécoise pluraliste et plurinationale (au plan intérieur) qui serait reconnue comme État-nation du Québec (au plan extérieur) au même titre que l’État-nation du Canada dans une Union confédérale. Cette option soulève des questions fondamentales. Par exemple : comment une telle organisation parviendrait-elle à résoudre la quadrature du cercle de l’Union confédérale qui ne serait pas du fédéralisme et qui tout autant ne serait pas la souveraineté ? Comment cette solution proposée au plan extérieur pourrait-elle résoudre les problèmes internes de la majorité nationale québécoise-française et la minorité anglo-québécoise ? Comment le Québec pluraliste pourra-t-il résoudre le problème de son unité collective ? Comment l’État-nation québécois à souveraineté partagée pourra-t-il résoudre la question autochtone ? Comment l’État-nation québécois à souveraineté partagée pourra-t-il répondre à la majorité nationale québécoise-française ? Comment l’État-nation québécois parviendra-t-il à résoudre la question de la langue (française) ? Pourquoi les Québécois-Français ne continueront-ils pas leur combat (prétendument jacobin) au sein de l’État-nation du Québec ? etc.

Devant des perspectives aussi fumeuses, il est raisonnable de penser que les Québécois-Français ne pourront jamais se « brancher » étant donné la confusion des choix qui leurs sont offerts. Il faudrait lire dans d’autres boules de cristal pour peut-être trouver des réponses plus réalistes. En tout cas, durant tout ce temps, les défenseurs de l’unité canadienne ne laissent passer aucune occasion pour affirmer et défendre l’État-nation pancanadien. Ils ne s’aventurent pas naïvement sur des propositions qui ne seraient pas « gagnantes ». Pour ce faire, ils défendent le statu quo évolutif ! Et ils réussissent même à nous faire croire que cela est vrai. Car par delà tous les beaux jeux de mots, la constitution canadienne n’a pas évolué. Elle est telle qu’en elle-même une fédération centralisée depuis 1867.

La collaboration avec les autres pays

L’État indépendant est en mesure de collaborer pleinement, au plan extérieur, avec les autres pays dans le monde. L’exemple des Jeux olympiques de la francophonie démontre, on ne peut mieux, l’incapacité de l’État du Québec comme gouvernement provincial à collaborer directement et complètement - par lui-même - à cette organisation francophone de l’olympisme. Comme État provincial, il ne lui est pas possible de se débarrasser du joug du fédéralisme. Comme État indépendant, si tel était le cas, la situation serait toute différente. Mais dans l’état actuel des choses, le Québec vit une relation de subordination sur place au lieu d’une relation de juxtaposition ou de voisinage.

Faire acquérir aux Québécoises et aux Québécois la conscience du besoin intrinsèque de leur collaboration avec les autres pays par leurs propres moyens et pour leurs propres fins serait un progrès énorme dans la voie de la souveraineté externe. Cependant, cette souveraineté externe n’est réalisable que si la souveraineté interne parvient à la défense explicite du même bien commun national pour tous les citoyens et les citoyennes de l’État. En somme, la collaboration avec les autres pays ne peut se poursuivre sans cette unité de pensée nationale qui cimente les interventions dans l’ordre des relations avec l’extérieur. C’est en ce sens que tous les projets de société ne peuvent atteindre véritablement leurs objectifs si cette question n’est pas irréversiblement réglée. Ils ne sont que des débats dans le régime. Et tous les discours dans cet esprit ne changeront absolument rien à cet état de fait, pour ne pas dire de dépendance.

Ce ne sont pas des substituts à l’indépendance qu’il faut rechercher. Plutôt, il faut travailler à expliciter l’indépendance, la souveraineté, la collaboration dans l’autonomie sans toutefois s’attendre de l’approbation des fédéralistes défenseurs de l’unité canadienne. Ce n’est pas l’unité canadienne qu’il faut détruire, c’est l’unité québécoise qu’il faut promouvoir et réaliser par l’harmonie interne et la collaboration avec les autres pays dans l’égalité de « status ».

(30)

Bruno Deshaies
Québec, 31 mai 2001

  • La semaine prochaine : Comment sortir du cercle vicieux des projets de société ?

    RÉFÉRENCES :

    (1) Bruno DESHAIES, « Des collectivités égalitaires : est-ce possible ? » Cet article aurait dû paraître parmi les réactions au texte de madame Danielle Juteau dans le cadre de la série d’articles publiée, au cours de l’été 1999, sur « Penser la nation québécoise... ». Cette « réaction » n’a pas été éditée ou, plutôt, elle a été censurée.

    (2) Danielle JUTEAU, « Le défi de la diversité. Avons-nous le désir et la détermination d’aller jusqu’au bout sur le chemin que trace l’option pluraliste ? » Article publié dans la série « Penser la nation québécoise... », in Le Devoir, 28 août 1999, p. A9. Il existe une version imprimée (largement remaniée avec des notes de bas de page et une bibliographie) sous la direction de Michel Venne dans Penser la nation québécoise..., Montréal, Québec Amérique, 2000, p. 199-214. L’auteur est professeure de sociologie et titulaire de la chaire en relations ethniques de l’Université de Montréal.

    (3) Myriam REVAULT D’ALLONNES, « La question du bien commun est-elle relative à la politique ? » Mars 2000. Elle est professeur de philosophie à l'Université de Rouen, ancienne directrice du programme au Collège international de philosophie, spécialiste de philosophie éthique et politique.

    NOTES

    (1) « La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion ; l'unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. » (Pascal,  Pensées, 809, Paris, Gallimard, 1954, p. 1335, Bibliothèque de La Pléiade.)

    (2) Ce « nous » concerne toutes les Québécoises et tous les Québécois qui acceptent de faire du Québec le pays où ils veulent vivre et où ils veulent partager avec les autres concitoyennes et concitoyens. Ce ne sont pas des réactionnaires pour autant !

    (3) L'offensive d’un certain nombre d’intellectuels sur les collectivités égalitaires et le pluralisme est du même ordre de comportement que celui qu’on a pu avoir au sujet de la survivance ou de ce « discours sur soi ». À cet égard, Fernand Dumont a déjà noté avec une justesse étonnante que « ce qu'il faut retenir de cette longue apologie de la survivance, c'est moins la protestation de soumission que l'appropriation lente et subtile de l'image que l'autre projette sur soi » (dans  Genèse de la société québécoise, Québec, Boréal, 1993, p. 138).

    (4) Selon une déclaration récente du premier ministre du Canada, monsieur Jean Chrétien (voir « L'assimilation, « c'est la réalité de la vie », dans  Le Devoir, 28 août 1999, p. E5).

    (5) Gilles Bourque et Jules Duchastel, « Souveraineté et Union confédérale » Le Devoir, 26-27 mai, p. A11 et 28 et 29 mai 2001, p. A7.

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