Le Lys dans le lisier

Jean-Luc Gouin

Version enrichie d'un article publié simultanément dans la revue Nuit blanche (#79, juin-août 2000)





Recension en forme de condensé de :

Sortie de secours.
Comment échapper au déclin du Québec

Jean-François Lisée
Montréal, Boréal, 2000, 430 p.



Autre document regroupant quelques passages du livre parmi les plus pertinents
Toutes les citations référencées à la page renvoient au livre commenté.

«Pendant le dernier tiers du xxe siècle, le peuple québécois a eu le malheur, d'abord, de ne trouver à la tête du Canada aucun chef de gouvernement désireux ou capable d'adapter la fédération canadienne à la spécificité québécoise; ensuite, de ne trouver en lui-même un élan suffisamment mobilisateur pour forcer le destin qu'à une époque où le premier ministre du Québec qu'il s'était choisi a manoeuvré pour l'empêcher de l'exprimer [Robert Bourassa, au lendemain de l'échec en 1990 des Accords dits du Lac Meech]. Au tournant de l'an 2000, le peuple québécois a le malheur d'être gouverné, à Ottawa, par deux des siens [Jean Chrétien et Stéphane Dion (on pourrait ajouter Paul Martin)] qui ont accumulé suffisamment de pouvoir sur l'appareil d'État et de mépris pour la démocratie pour lui barrer efficacement la seule route qui pourrait le mener en ligne droite vers sa liberté et lui permettre d'échapper de façon sûre à son déclin. Il ne lui reste, mais c'est énorme dans les circonstances, qu'une sortie de secours.» (Sortie, p. 361)

Rougi du sang de tant de braves
Ce sol jadis peuplé de preux
Serait-il fait pour des esclaves
Des lâches ou des malheureux ?

Chant patriotique post-1837



Jean-François Lisée n'est pas un inconnu, ni le dernier venu. Journaliste de talent, auteur prolifique d'ouvrages réfléchis et bien documentés qui ont connu de beaux succès (dont le fameux diptyque Le Tricheur / Le Naufrageur paru en 1994, toujours chez Boréal), il fut conseiller politique pendant cinq ans, jusqu'en septembre 1999, auprès des premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard consécutivement. Depuis son retrait des feux (de l'ombre) de la vie politique active, il s'est consacré à la rédaction de ce livre dont Bernard Landry, vice-premier ministre du Québec, a tôt dit: «C'est un des ouvrages les plus convaincants sur la souveraineté du Québec que tout souverainiste et tout fédéraliste de bonne foi devrait lire.» Opinion partagée d'emblée par l'auteur des présentes lignes. Sobre, articulé, outillé, informé, JFL n'a rien de l'idéologue, moins encore du doctrinaire et, somme toute et presque curieusement, fort peu du partisan. À dire vrai, on l'imagine plus aisément prêter son support à un chef du Parti libéral du Québec (je ne dis pas: l'actuel) que drapé dans le fleur de lysé une nuit de Fête nationale. Visiblement homme de coeur, il privilégie tout de même l'argument de raison qu'il aime à fonder sur les faits.

Une réussite qui tient du miracle

Julie majestueusement nous observe de très là-haut, Laforest et Voyer font de même depuis l'Éverest ou les pôles, Céline trône sur d'autres sommets, Hamelin, Lebeau, Lortie occupent tout autant des sièges non moins enviables. Les Myriam en Norvège, les deux Sylvie en bassin olympique, les mots de Plamondon à l'Olympia, les Tremblay en Key West sont nos fiertés. Les Félix et les Vigneault ont, même sans voix parfois, tracé hier à leur façon la voie vers des lendemains qui s'appellent Manic, Outardes ou La Grande, puis Bombardier, Québécor et une démocratie nationale devenue un gyrophare de l'humanité tout entière. Le Québec s'est déraciné du XIXe siècle plus tard que presque tous ses comparables pour ouvrir un nouveau millénaire avant tout le monde - avant tout le monde. Oui, disons-le sans fausse modestie! Le Québec est une réussite extraordinaire. D'autant plus extraordinaire que tout, il y a cinquante ans à peine, mais vraiment tout, pariait contre lui.

Alors quoi, sortie de secours...?

Le barde de Natashquan nous aurait-il trop chantés pour que la cigale n'en déchante forcément l'hiver venu? C'est que, paraphrasant Lemelin, nous sommes «au sommet de la pente douce», nous prévient JFL. Le succès de plusieurs de nos enfants, méritoires ceux-ci, sans contredit mérité celui-là, voile en effet la tangente du parcours, fait écran à la lourde ligne de fond qui n'est pas entièrement écrite, il faut bien se le dire, de la main des Marie Laberge ou des Gaston Miron. D'où l'urgence. D'où secours réclamés.

En dépit de sa formidable vitalité propre, dévoile Lisée par le menu, le Québec est structurellement et constitutivement perdant dans l'ensemble canadien. L'essentiel de la masse papier de son livre montre, démontre, démonte et expose un bilan que l'on peut sans risques qualifier de «sans appel». Certes, si le Canada n'est pas tout à fait l'enfer (ou le Goulag, disait Lévesque), et qu'il y a et qu'il y aura toujours des problèmes dans un Québec dit «libéré», reste que - et singulièrement depuis le référendum de 1995 qui lui a donné, on le sait, la plus formidable frousse de son histoire - l'État fédéral est fichtrement bien «pavé de bonnes intentions». Depuis qu'on entend discourir des «coûts de la souveraineté» (comme on dirait: «les coûts de la dignité»?), il était temps que l'on remette à jour, en colonnes de chiffres et en parcelles d'âme déchiquetée, le prix du laisser-faire et du laisser-vivre si chers aux Québécois qui, plutôt que de faire ombrage à quiconque, préfèrent encore se tapir dans l'inanition de l'obscurité volontaire. «Dites-le moi si j'dérange», comme le reprendrait sûrement à son compte notre sympathique Jeannette nationale. Or nous en sommes là, pense l'ex-conseiller.

Le poids de l'Histoire

Ce n'est pas d'hier. Déjà en 1837-1838, la violente répression contre les Patriotes se fit à l'encontre même des lois britanniques. La Confédération de 1867 débute le voyage sur un pneu crevé et deux autres à plat: à ses concitoyens, Georges-Étienne Cartier promit sur l'entente un référendum qu'il ne tint pas, sachant qu'il ne passerait pas la rampe auprès des «Canadiens» (ces Québécois avant la lettre). L'élection à l'automne de cette année-là, que les politiques voulurent interpréter comme un plébiscite de cet accord, fut largement et ouvertement frauduleuse. Dans ces conditions, et nonobstant en outre les menaces à l'égard de ses ouailles de la (toute?) puissante Église déjà commise dans le dossier, presque la moitié de l'électorat québécois s'opposa tout de même, fabuleusement, au parti de la confédération. Dans le cadre d'une élection vraiment libre et honnête, et même selon les standards assez laxistes du temps, le nouveau pays n'aurait jamais vu le jour. Plus qu'un malentendu, plus qu' «une erreur qui a réussi», pour parler à la Sartre, le Canada est une usurpation. Ab ovo. Or un pays né du mensonge, appuyé sur des assises à ce point bancales, peut-il espérer survivre indéfiniment à son vice congénital?

1942: les Québécois sont soumis à la conscription alors que le premier ministre Mackenzie King leur avait promis solennellement qu'il ne l'imposerait pas. 1949: très douteux référendum (là aussi, fraudes et manipulations ont largement joué) qui permit par la peau des dents à Terre-Neuve d'entrer au sein du jeune État. À compter des années soixante, le Canada s'est littéralement comporté comme un État policier, avant aussi bien que pendant et après la crise d'Octobre 1970. Cible: «The Quebec Problem ». Les actes illégaux et les abus de pouvoir de la police fédérale et de ses multiples agents et instruments à l'échelle dite «provinciale», et ce sur ordre implicite ou explicite d'Ottawa, ne se comptent plus: infiltration dans des instances légales et démocratiques, le Parti québécois en particulier dont la GRC s'est approprié la liste des membres, agents provocateurs, faux communiqués terroristes, incendies criminels, écoute électronique, etc. Sans oublier assurément «Loi des mesures de guerre» en sol québécois, qui a donné libre cours à une licence qui aujourd'hui encore donne des frissons dans le dos: «Pendant la crise d'Octobre [écrit JFL] plus de 500 Québécoises et Québécois étaient emprisonnés pour délit d'opinion dans ce qui constitue, en Occident, une des plus graves entorses aux libertés enregistrées en temps de paix.» (p. 284). On terminera ici sur le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982, processus duquel le Québec fut évacué comme un «joueur» négligeable. Depuis lors, les Québécois vivent dans un pays dont ils ne reconnaissent pas la Constitution. So what? semblent dire nos «compatriotes» d'un autre monde qui de facto se sont pour ainsi dire eux-mêmes séparés du Québec.

En deça de cette Histoire depuis le jour d'hui, durant les dernières années le Québec n'a cessé de régresser dans la cartographie mentale canadienne: aux plans politique, social, économique (malgré actuellement un sursaut ponctuel et conjoncturel de nature essentiellement continentale). De grandes réussites individuelles ou corporatives, certes on l'a dit. Mais affaissement collectif sans précédent par ailleurs. JFL devient ici un détective et un archiviste de premier niveau. Constats économiques, contraintes budgétaires sévères, érosion du pouvoir d'État, reculs linguistiques marqués, difficultés démographiques, vieillissement de la population et ses conséquences*. Tout ce travail d'observation et d'analyse se voit exécuté à la lumière de maints documents, études de toutes sortes, générales, techniques ou pointues, sondages finement épluchés, etc.

«Dans la course au pouvoir, les Québécois d'Ottawa ont gagné.»

Pour mémoire, voici quelques-uns des symptômes indiscutables de ce recul en force de la collectivité québécoise (liste non exhaustive; on référera au livre pour le détail):

  • Le sous-investissement fédéral chronique au Québec en matière de dépenses productives. Ça «tient de l'hémorragie», dit l'auteur: «Ce n'est pas une vaine querelle. Pris sur une base annuelle, le sous-investissement fédéral représente un manque à gagner de plus d'un pour cent du produit intérieur brut du Québec et une absence de 30 000 emplois directs. Dix fois l'usine de GM de Boisbriand lorsqu'elle tournait à plein régime.» (p. 31). Bref, impôts québécois littéralement détournés vers l'Ontario.

  • Réduction du déficit fédéral effectué à 79% (!) par le truchement de la compression des transferts aux provinces (cela s'appelle «pelletage» inouï et déresponsabilisation).

  • Refus systématique du gouvernement du Parti libéral du Canada de revoir le cadre fédéral en dépit d'une victoire moins que mince au référendum de 1995 (la ligne de la parfaite intransigeance sinon de la terre brûlée)

  • Réforme de l'Assurance-chômage devenue une Assurance-emploi injuste pour 60% (!) des travailleurs ainsi que pour les provinces. Résultats collatéraux très lourds pour le Québec, qui s'occupe par le biais de la Sécurité du revenu de ces 60% non admissibles au programme fédéral; et ce à même des fonds grevés consécutivement, on le sait, à la diminution des transferts d'Ottawa. Étranglement de toutes parts.

  • Harmonisation de la taxe du Québec et de la TPS. Le gouvernement canadien accorda un (1) milliard $ aux provinces maritimes pour ce faire. Québec? Néant.

  • Crise du verglas de l'hiver 1998. Pertes de 500 millions $ pour Hydro-Québec. On parle d'un milliard $ au total. En vertu des programmes existants (ainsi qu'il en été au Manitoba et à Terre-Neuve dans les dernières années, eu égard à des catastrophes naturelles analogues), le fédéral devait assumer l'essentiel des coûts et pertes. Conséquence: remboursements de l'ordre du symbolique. Iniquité flagrante, révoltante.

  • Bourses du millénaire. Programme fédéral de bourses aux étudiants (l'éducation est pourtant une prérogative ferme des provinces). Or au Québec, accord unanime entre tous les intervenants (y incluant les associations étudiantes!) pour investir l'équivalent de ces sommes dans le réseau des universités lui-même. Fermeture d'esprit confinant au non-sens. (Une entente cahin-caha est finalement intervenue non sans grand'peine dans ce dossier)

  • Invasion du pouvoir fédéral de dépenser. De façon générale, depuis une demi-décennie le gouvernement de M. Chrétien «saigne» littéralement les budgets provinciaux de l'éducation, de la formation de la main-d'oeuvre, de la santé et des services sociaux, pour revenir à la charge en procédant à des investissements directs - à sa manière et selon ses propres règles. Exit! le gouvernement québécois de ses propres affaires...

  • Offensive législative assidue et tentaculaire du gouvernement canadien («appuyée par une Cour suprême qui repousse chaque année les limites de la capacité constitutionnelle d'agir du gouvernement fédéral» [p. 114]) dans des domaines de compétence des provinces, ou partagée: Projet de loi C-3 sur les jeunes contrevenants, Loi sur la protection des renseignements personnels, indemnisation des victimes d'actes criminels, etc.). En clair: subordination du pouvoir d'État québécois.

  • Français : Régression. Outre le saccagement de la Charte de la langue française depuis son avènement en 1977, de manière plus factuelle on constate une puissante lame de fond: retour en force de l'anglais au travail, à Montréal en particulier, transferts linguistiques lourdement négatifs (60% en Québec, 75% sur l'Île! ce qui inclut même des francophones et des francotropes), respect mitigé et relatif de la Loi relativement à l'affichage et autres pratiques commerciales connexes, assumption et ses implications de l'interface anglaise dans le cadre des communications avec le reste de l'Amérique du Nord (quand ce n'est pas avec l'Europe francophone elle-même...): mondialisation, commerce, échanges scientifiques et culturels, inforoutes. Bref, relâchement général - miné au demeurant par la mauvaise conscience, la culpabilisation et la fatigue sinon l'épuisement quant à la capacité de résistance des Québécois.

  • Travail forcené de «visibilité» du Canada en territoire québécois (les drapeaux de la ministre Sheila Copps, subsides de toutes sortes dans cette perspective, financement massif des groupes anglo-allophones, exigence formulée aux artistes subventionnés de se faire agents de promotion de l'unité nationale (!), etc.). En un mot: le Canada s'est littéralement doté d'un ministère de la propagande.

  • Projet de loi C-20 (adopté depuis la rédaction du livre de JFL) en vue de cadenasser le droit du peuple québécois à l'autodétermination. Loi inique et antidémocratique qui, incidence importante, charcute sur la scène internationale l'idée même acceptée jusque-là d'un Canada au-dessus de tout soupçon en matière de droit et de respect de la personne. Un climat socio-mental et médiatique a été de longs mois durant entretenu de manière à en arriver là. On songera ici en particulier au discours, constamment réitéré, de la remise en cause du principe de la majorité démocratique (50% + 1 voix), l'idée devenue presque banale de la partition du territoire au lendemain d'une éventuelle Indépendance, voire enfin la désobéissance civile et la violence comme expression de la volonté minoritaire dissidente.

  • Irrespect au Canada, y compris dans son gouvernement, de la Loi québécoise sur les consultations populaires. En 1980 et 1995, le Canada s'est permis sans vergogne de dépenser des sommes fabuleuses sous le parapluie du «non» alors que, par équité pour les deux options, les budgets devaient être comptabilisés et ne pas franchir le maximum prévu par ladite Loi. Dans le même ordre d'idées et dans le même esprit: en période (pré)référendaire, délivrance effrénée de certificats de citoyenneté aux nouveaux arrivants. Derechef: outrecuidance, arrogance et mépris de la démocratie québécoise.

  • Autres épisodes peu glorieux de la manière «canadian ». Jean-Louis Roux nommé lieutenant-gouverneur du Québec, lequel dut démissionner peu après. Doug Young, député du PLC, invite en Chambre le député du Bloc québécois Oswaldo Nunez à retourner dans son Chili natal plutôt que de prôner «la [soi-disant] destruction» du Canada; l'Anglo-Québécois d'origine juive David Levine, sympathique à la cause souverainiste, est l'objet d'une haine féroce et d'une grande intolérance de la part de nombreux citoyens et mouvements anglophones de la région d'Ottawa - capitale canadienne qui d'ailleurs n'a plus de bilingue que le nom.

  • Lourds dossiers-problèmes laissés en friche par le gouvernement Libéral de M. Chrétien: «Le refus fédéral de participer à des opérations de relance économique au Québec est également suspect. C'est le gouvernement du Québec qui répare les pots cassés par le fédéral à Mirabel [aéroport international]. Ottawa refuse même de siéger à un comité chargé de corriger ses erreurs. Ottawa, qui a financé des agrandissements de centres de congrès ailleurs au pays, affirme ne rien avoir dans ses goussets pour celui de Montréal. La politique familiale québécoise, par sa structure fiscale, provoque une augmentation mécanique des revenus fédéraux [...] Ottawa empoche ainsi depuis 1998 une somme annuelle de 70 millions et refuse de compenser le Québec, qui voudrait réinvestir cette somme dans les garderies. [...] (p.103)».

  • (Pas fini, les enfants! mais il suffira pour maintenant)

    «Avec quel impact sur l'intention de vote souverainiste?
    Nul. Zéro. Néant.»

    Le pouvoir des Québécois sur leurs propres affaires diminue comme peau de chagrin. Acculés au mur de manière si rude et si manifeste, voire limpide, il est clair qu'ils saisiront, ces Québécois, que leur intérêt bien compris réside désormais, plus que jamais et sans détour dans la prise en main de leur destinée. Eh bien non! madame. Tous les indicateurs laissent entendre actuellement que les citoyens ne sont nullement tentés par l'Indépendance (en dépit du fait pourtant qu'ils ne soient que 13% à s'accommoder sans difficultés majeures du Canada as is): «Au couchant d'une décennie tourmentée et à l'aube d'un siècle incertain [...] tentés par le déni plus que par le combat [...] les Québécois s'accoutument au renoncement.» (p. 365). Le Québec aurait-il définitivement perdu le sentiment propre de lui-même? A-t-il d'ores et déjà fait son nid plus ou moins sciemment, et privilégié à la liberté de ses facultés dans l'affirmation la délivrance de ses chaînes dans la dissolution?

    Or en ces conditions, pense Lisée - qui indubitablement aime la vie et sa patrie alors qu'il vient à l'instant de nous étaler les sept cent quatre-vingt-douze raisons et demie de réaliser l'Indépendance -, il nous faut absolument trouver une alternative à cette descente invraisemblable, molle, presque heureuse, dans l'insignifiance et la dépersonnalisation. Sinon notre déclin collectif se poursuivra exponentiellement, vertigineusement. Irréversiblement.

    D'où enfin l'urgence d'une véritable prise de conscience collective de l'état des lieux, d'une part (aspect pédagogique), la nécessité d'une tentative de ressaisissement d'autre part (aspect dynamique, décisionnel, énergisant). Mais encore. De quelle façon? C'est ici surtout, dont le mien tout modestement, que les avis se scindent quant aux moyens préconisés par l'ex-conseiller politique. Ce qui incidemment expliquera que je n'accorderai pas de longs développements au «dénouement» de ce roman tragic-ô combien-réaliste.

    «La morale est qu'il faut entreprendre ce qui peut réussir, non ce qui devrait réussir.»

    Après avoir démontré par a+b que la seule voie d'avenir intelligente du Québec réside dans sa Souveraineté, après avoir pris acte ensuite que contre tout bon sens les Québécois oblitèrent volontairement cette voie de libération («C'est la victoire de l'arrogance [fédérale] sur la résistance [québécoise]»), eh bien il nous resterait en dernier ressort, dans un cri aux accents mironiens, à nous dire une forme de OUI à nous-mêmes. Et ce afin d'espérer provoquer un retournement d'abord d'ordre psychologique (une espèce d'électrochoc qui sortirait le Québec, à tout le moins au plan psychique, de sa torpeur dangereusement léthargique), mais également efficace et pratique ensuite. Car, sur la foi de sondages raffinés commandés par l'auteur, qui d'ailleurs corroborent d'autres documents semblables produits au fil des ans, les Québécois seraient prêts à rapatrier (à l'intérieur du cadre fédéral) un bon nombre de pouvoirs qui actuellement leur échappent, en tout ou en partie. Les Québécois, vraisemblablement, miseraient sans difficulté sur ce que j'appellerais pour ma part un «Allaire référendé» (cf. extrait de la p.398). C'est la solution proposée par Jean-François Lisée. Pas d'Indépendance, en tout cas certainement pas dans le meilleur des cas avant une autre génération, mais un Québec quand même renforcé, ragaillardi.

    Or,

    1 - Non seulement le Rest of Canada n'a pas bougé d'un iota depuis le référendum de 1995, Parole populaire qui l'a pourtant mené au bord du gouffre, mais il a révélé depuis lors une intransigeance à l'égard de la nation québécoise qui s'apparente à un véritable régime de tyrannie. Il est extrêmement clair à mes yeux que le Canada joue son «quitte ou double»: ou le Québec quitte (s'il en a le courage...), ou il se tait enfin et s'écrase définitivement au sein de la Federation. Aussi qu'a-t-il à faire, ce Canada, d'un «Oui! Oui!» entre Québécois..? Aucune obligation de résultat («le couteau sur la gorge», dont parlait Léon Dion aux audiences de la défunte Commission Bélanger-Campeau), en effet, n'accompagne pareille démarche en forme de soliloque.

    2 - Dans l'éventualité d'un «OUI» (ce qui nonobstant les sondages n'est tout de même pas une formalité) - lequel se verrait offrir pour la ixième fois (en cohérence avec cette politique exacerbante du: «quitte ou double») une fin de non-recevoir catégorique du Roc -, il est vrai par ailleurs, comme l'envisage JFL, que cette «affirmation de soi» pourrait peut-être inoculer une dose régénératrice de confiance chez les Québécois, et ainsi possiblement provoquer un momentum dont il pourrait être permis d'espérer de belles promesses... Après tout, rien n'est vraiment impossible à un peuple lorsqu'il croit profondément en lui-même, et qu'il se solidarise (je dirais: se solidifidarise) ainsi qu'un seul homme dans l'harmonie de sa pensée, de son sentiment et de son action. Sauf que voilà beaucoup de «si» en balance... Mais surtout,

    3 - ce «OUI» pourrait non moins se tourner en son contraire. Quelle terrible défaite! que serait pour le Québec tout entier de se dire «OUI» en pure perte. Pour rien. Se dire pour rire... Il n'est pas dit qu'il s'en relèverait, cette fois. Et à ce titre, M. Lisée touille une donne qui devient rien moins qu'explosive.

    4 - Imaginons maintenant la pire des hypothèses (ou la meilleure, sans doute, pour MM. Stéphane Dion et Jean Chrétien), pas totalement farfelue compte tenu de notre pathologie nationale rédhibitoire (en un mot: notre crainte infantile de la Liberté): on dit, on se dit, effectivement «NON»... Résultat? On vient de se tirer non pas dans le pied, ni même les deux. On se tire dans la tête. Par ici les cadavres de l'Histoire.

    Je crois, Jean-François, qu'il faut entreprendre ce qui doit réussir par les voies qui peuvent réussir. La dignité est à ce prix. Cela dit, je ne voudrais pas être le Premier ministre. Ni son conseiller**.

    * * *

    J'aimerais voir en librairie et bibliothèque, expurgé de ses propositions de référendums sectoriels, un condensé de cet ouvrage sous la forme d'un précis de 80 pages qui pourrait porter un titre comme, par exemple, ainsi paraphrasant l'auteur: Les Coûts de la Non-Souveraineté. Ou sinon, pourquoi pas, sur un ton un tantinet cabotin: Jean-François? Lisez! Car il faut saluer haut cet extraordinaire effort de dévoilement du fil logique qui parcourt les pourquoi de la nécessité de l'avènement du pays de Gilles Vigneault.

    Entre-temps, Avec le temps, il nous faudra bien admettre avec Léo Ferré que «La mélancolie, c'est ce qu'on voudrait sans devoir choisir». Saturniens, les Québécois...?

    * Que pourraient bien avoir à faire Stéphane Dion et le Canada, demandera-t-on, avec le vieillissement de la population québécoise? JFL ratisse large et ne se contente pas, bien que le bilan soit extrêmement lourd, de faire porter systématiquement le blâme sur le Rest of Canada et ses représentants sur la rive sud de l'Outaouais. Il pointe avec justesse certaines difficultés qu'il sait pouvoir être sinon totalement, du moins pour une part résolues ou endiguées dans le cadre politique actuel. Il s'autorise même certaines propositions qui ne sont pas banales, et qui méritent certainement réflexion. Je pense entre autres à des formules d'encouragement à l'immigration d'étudiants francophones, lesquels pourraient être disposés ensuite (âge de la mobilité, de l'aventure et «des amours»...) à s'installer définitivement chez nous dans le cadre d'une politique familiale en voie de devenir unique en Amérique, et dont notre société a déjà tracé quelques balises signifiantes (garderies à cinq dollars, perception automatique des pensions alimentaires, allocations supplémentaires pour enfants en milieux défavorisés, [j'ajouterai ponctuellement: politique d'accès accru à l'ordinateur domestique et au branchement sur inforoute, mise en chantier dans le tout dernier budget Landry], etc.). Aussi, «plutôt que de fixer l'objectif irréaliste d'aligner les impôts du Québec sur ceux de la riche et conservatrice Ontario [...] pourquoi ne pas tenter de faire du Québec le lieu le "plus abordable sur le continent"... pour les familles [?]» (p.200). Bref, de la sorte on pourrait faire d'une pierre trois coups: renforcement démographique, rajeunissement de la population, apport linguistique (et culturel - depuis des horizons nouveaux et différents). Pas bête du tout.

    ** Par acquit de conscience, débusquement des quelques rares coquilles d'un ouvrage par ailleurs clair et, bien qu'il fût lui-même conçu dans un climat d'urgence, rédigé dans une langue agréable: «On ne peut pas contester» [?] (p.223, ligne 1); «des cartes insensées» (p.249/5); «passages embarrassants?» (p.286, dernier alinéa); «Quel que soit son résultat» (p.365/9+10); «toujours dû y être» (p.388, pénultième alinéa).

    jlg / Mai 2000