«Qui sort, digne !»

Franchir le miroir de notre schizophrénie collective

Publié dans L'Action nationale de mai 2000

Jean-Luc Gouin






«Réflexion qui, mise en quatre, contient
un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté.»
Shakespeare, Hamlet, IV, 4


La QQ - ou question québécoise. Depuis quelques mois, nous connaissons une recrudescence de la production intellectuelle sur le sujet (journaux, revues, colloques, ouvrages, publications de toutes sortes, etc.). Certes il est bien, et nécessaire, de discuter, d'échanger, de confronter les opinions. De les conforter aussi, à la rigueur. Or pour ce qui me concerne, il me semble que les «vraies choses» ont été dites et redites (peut-être même radodites) depuis maintenant près de quarante ans. La problématique n'en est plus une de «fond», pour ainsi dire: de principe et/ou de choix perçus ou vécus comme ultimes. Le «pour» et le «contre» ont été maintes et maintes fois explicités, décortiqués. Jusqu'à épuisement, tout le long de ces décennies. Aussi j'incline à penser que ce qui désormais fera pencher le fléau de la balance (en clair: Indépendance ou soumission définitive. Je ne crois pas à terme qu'il y ait autre alternative) relèvera d'éléments ponctuels et donc conjoncturels. Hors argumentation. J'ajouterais (presque): Hélas! Car c'est la Liberté d'un peuple qui de la sorte se joue, ou jouera, du moins en apparence (j'y reviens à l'instant), comme une vulgaire somme d'argent sur tapis vert sur pattes.

L'Indépendance d'un peuple - qui possède «objectivement» les qualités, les caractéristiques et les instruments pour exécuter cette noble (et au fond si simple, élémentaire, voire triviale) entreprise - renvoie essentiellement sinon exclusivement à une seule idée: la Dignité. Si à ce jour la nation n'a pas réussi à faire profondément sienne cette notion, en tout cas pas dans sa majorité, toute la rhétodialectique philosophique, sociale, juridique et proprement politique (par-devers les thèmes ponctuels, tels le démographique, le linguistique ou l'économique, pour ne nommer que les plus sensibles) n'y changera rien. Ou si peu. On n'en est plus, je crois, aux motifs, aux raisons, aux causes. Ni au comment, qui ne constitue pas le principal. C'est du connu. Pour tous, y incluant le citoyen peu informé ou désintéressé de la chose publique et de l'éventualité d'un pas vers le pas-encore. Du connu, dis-je, ne serait-ce que de manière semi-consciente ou subliminale. C'est qu'en effet le Québécois est tombé dedans cette marmite étant petit. Il sait sans le savoir bien qu'il ne sache pas vraiment qu'il sait. Appelons cela le savoir obélixe.

C'est ce qui d'ailleurs explique mon abstention dans le débat abordé sous l'angle spécifiquement théorique. Si on n'a pas encore compris les enjeux, on ne comprendra jamais. L'essentiel est ailleurs. L'avenir - je veux dire: le présent - est maintenant histoire, et même Histoire, de «terrain». À ras les pâquerettes, si on veut. Comme à la guerre, en quelque sorte (n'ayons «crainte» des mots, ennemie autrement pernicieuse). On réfléchit depuis plus de trente ans. Ça confine à la «procrastino-ratiocination». Ratiocination à mon sens particulièrement remarquable (connotation ici peu laudative), si on me permet ce léger coup de coude à quelques compatriotes, chez des gens comme Charles Taylor, Jocelyn Létourneau ou, quoique dans une moindre mesure (mais peu importe ici le gradualisme d'échelle), Daniel Jacques.

Forfanterie..?

L'heure est à la conviction, c'est-à-dire aux manières et au «détail» par le versant desquels on estime que l'on peut persuader intelligemment son concitoyen, celui tiède ou absent - dit «le souverainiste mou» - de la scène des préoccupations collectives (l'autre camp, symétrique, est pour ainsi dire trop confortablement ... campé). Les idées, les arguments, les mérites et démérites, je dirais: l'animal entier, est sur la table. On y plantera ses dents, ou non, en considération de la coutellerie, de l'ambiance musicale ou du choix des arrangements floraux qui égaieront ou dépareront les lieux et embaumeront, ou embaumeront, l'atmosphère de leurs fragrances. Et il n'y a là rien de primaire ou de moralement répréhensible: La vie c'est aussi le choix, l'action. À vrai dire: surtout. Avec sa dose d'impulsivité: «Il n'y a d'acte parfait, disait Nietzsche, que l'acte instinctif». En un mot, assumer ses valeurs, ses préférences, ses espérances, ses convictions. Être capable de courage, enfin. Bref, le véritable combat se déploie maintenant non plus sur le plan des Concepts, mais de la Volonté. On passe du boulier en tête au muscle du coeur. Mais oh! attention. Un muscle qui a réfléchi.

C'est le lot de l'être humain, de l'être digne. Bien que, comme disait Brel le parfois sardonique, «vivre soit mauvais pour la santé».

Toucher l'âme

Ces sempiternels débats et redébats sur notre «sens ontologique» comme peuple ne changeront rien désormais quant à la destinée de ce peuple même. Non pas (et ce n'est certainement pas ma trop longue formation académique qui me disposerait à pareille conclusion) parce que ce serait en dernière analyse une affaire d'épiderme ou de convictions aveugles qui ignoreraient ses propres ressorts, mais bien, je le répète, parce que le débat a bel et bien eu lieu. On sait nager. Reste à savoir maintenant si on veut dé-penser (comme on dirait dégluer) pour enfin ... plonger. Les Québécois en ont marre de la QQ, c'est exact. Ils en ont la tête pleine depuis plus de 240 ans. Depuis celles d'Abraham Martin, bien sûr. Il reste dorénavant à s'adresser à leur âme. Changement de cap, changement de registre, changement de discours. Obligé. Car les mots ont bien peu de pouvoir sur l'âme. Laquelle ne compte pas ni ne s'en conte, ne fait pas de statistiques ni de syllogismes. Lys au fond de l'être, elle s'épanouit. Ou dépérit. Elle ne discourt pas, elle cherche la beauté. La beauté, la grandeur, la lumière. Un sens. Aux mille choses insignifiantes, insipides, égocentrées et apparemment insensées des jours monautomnes. L'âme veut croire, et d'ailleurs elle y croit, que l'être qu'elle inhabite est autre chose qu'un sac en peau lipo-libidineux qui tire son chèque à intervalle régulier en consultant les cotes de la bourse. L'âme québécoise cherche désespérément l'occasion de s'élever. Elle a des idées, et même des idées hautes. Fort bien. Ne lui manque plus que des idéaux.

En termes concis, je veux signifier par tout ceci que la dignité, ça ne se discute ni se monnaye. On l'a ou on l'a pas. Et on n'assurera personne de sa propre dignité en expliquant «pourquoi» il devrait (ou non?!) être digne. On y parviendra, si tant est qu'on y parvienne (la volonté-de-mort reste très puissante chez certains individus comme chez certains peuples, ainsi que nous l'enseigne la psychanalyse), en s'adressant à cette âme (ou au coeur si on préfère, qui en est pour ainsi dire la forme sensible). La «raison nationale» du citoyen québécois sait tout ce qu'elle doit savoir: elle a déjà soupesé ses inclinations devant les idées, les opinions, les tirades des Guy Bertrand, des Jean Charest, des Stéphane Dion, des Lucienne Robillard et des Marc Lalonde d'hier et d'aujourd'hui, d'une part, des René Lévesque, des Pierre Bourgault, des Jacques Parizeau, des Pauline Julien, des Gilles Vigneault, d'autre part. Elle a en outre, cette conscience nationale, déjà examiné tous les soubassements et prolongements théoriques ou intellectuels, voire «universels», de ces positions d'abord proprement politiques.

Là n'est plus la «question». Car nous sommes précisément dans l'ordre de la «solution». C'est pourquoi nous ne pensons pas, nous ne pensons plus pour fonder et asseoir solidement nos décisions, guider judicieusement notre action, provoquer lucidement l'événement. Nous pensons pour quoi, what for, alors? Pour différer l'agir, bien sûr. Nous sommes comme ces Miquelonais (ou Saint-Pierrais) qui s'achètent de rutilantes et dispendieuses voitures pour parcourir trois kilomètres à la ronde. On décampe constamment, fuite vers le surplace, pour ne pas avoir à nous camper. Le vrai drame du Québec, il est là. Et il me semble que ce que nous dit cette «pause-marasme» collective actuelle (patrie littéralement groggy sous la démentielle massue fédérale), ce n'est pas tant que nous ne savons pas exactement où aller. C'est que nous ne sommes pas même convaincus de vouloir aller quelque part. Nous sommes à toutes fins utiles fascinés par le projet, fort original il est vrai, ... de ne pas être. Tout simplement. Car un peuple qui hésite devant sa Liberté, ne fût-ce qu'un instant, a fortiori des générations durant, c'est d'emblée un peuple qui n'a pas vraiment envie de vivre.

Et pourquoi donc serions-nous transis, transpercés ainsi que des figurines vaudoues, par cette pathologie suicidaire? Toute notre Histoire nous l'enseigne. Cette Histoire de minoritaires, de «pas instruits», de déglingués de la langue, de coupables avant procès pour «motif d'existence» (dont en miroir on perçoit encore les vestiges réfractés sous la plume immondément haineuse de toutes les Diane Francis de la presse anglo-canadienne). Nous sommes un peuple de Mozart intimement persuadé de notre laideur, de notre petitesse, de notre insignifiance, de notre incapacité congénitale, rédhibitoire, de notre «répugnante intolérance» enfin - qui est celle d'avoir osé refuser à ce jour de nous dissoudre complètement devant, dedans, dessous l'«Autre»: le maître, le puissant, le nombreux, le différent qui a les moyens de son verbe et de son intransigeance. D'autant plus que les hommes (et les femmes) de main les plus empressés dudit Autre - de Marcel Massé * à Pierre Pettigrew, ô félonie! le ver dans le fruit, le cheval dans la Troie -, ce sont toujours les fils mêmes de la nation.

«L'esclave fait son orgueil de la braise du maître...», écrivait le Saint-Exupéry de Citadelle.

Nous restons au fond persuadés que nous sommes méprisables. Et toutes les symphonies que nous avons su composer par notre talent extraordinaire - depuis l'envoi de nos enfants dans l'espace interstellaire, au sommet de l'Éverest ou sur les pôles de la Planète, jusqu'à l'édification de l'une des démocraties les plus raffinées, les plus solidaires et les plus conviviales du monde, en passant par les plus belles plumes, les meilleures (et les plus jolies!) biathloniennes, les plus solides têtes pensantes aussi, ainsi que les plus grands virtuoses du chant, du piano et du violon - nous laissent tout de même et désespérément dans le doute. Nous croyons moins au granit de nos propres réalisations, électrisantes et majestueuses comme nos Manic et nos La Grande, qu'aux vapeurs délétères de notre psychose perpétuellement reconduite et entretenue comme plaie chérie. Mozart, c'est bien certain, ne saurait connaître autre destin que celui de la fosse commune. En pleine force de l'âge et au sommet de son art.

Nous n'hésitons pas, banale formalité, entre le Québec et le Canada. Nous hésitons entre Jupiter et Requiem.

* À confondre sous aucun prétexte avec un autre politique québécois, M. Marcel Masse.

Jean-Luc Gouin
Vieux-Québec
Mai 00